Pour la presse Afro - ou bien?

Dans le petit village de province où j’ai passé mon enfance et ma jeune adolescence, il y  avait un seul marchand de journaux. Quand j’ai commencé à délaisser le club Mickey pour lire des interviews des Hanson dans mon Star Club, j’ai découvert la presse pour jeunes. Très peu de temps après, je découvrais la presse féminine. J’en ai consommé énormément entre 11 et 17 ans. À cette période de ma vie (adolescence, âge d’or des complexes et du dégoût de soi), loin de moi l’idée de remettre en question la moindre des inepties que je pouvais lire. Ce qu’on te dit est vérité, ce qu’on te montre est beauté, ce qu’on te conseille est loi.

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Clemmie Wonder

par Clemmie Wonder - Dimanche 11 mars 2012

Clemmie Wonder a 25 ans, elle est blogueuse, féministe, passionnée de pop culture et de porno. Après une licence en Industries culturelles et médias et un master en management de projets culturels, elle décide d'arrêter de râler au pôle emploi et de se mettre à râler sur le net. Ses sujets de colère préférés sont la presse féminine, la représentation médiatique des minorités, l'invention médiatique des relations amoureuses, le racisme et la pouffiasserie ordinaires. 

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Dans le petit village de province où j’ai passé mon enfance et ma jeune adolescence, il y  avait un seul marchand de journaux. Quand j’ai commencé à délaisser le club Mickey pour lire des interviews des Hanson dans mon Star Club, j’ai découvert la presse pour jeunes. Très peu de temps après, je découvrais la presse féminine. J’en ai consommé énormément entre 11 et 17 ans. À cette période de ma vie (adolescence, âge d’or des complexes et du dégoût de soi), loin de moi l’idée de remettre en question la moindre des inepties que je pouvais lire. Ce qu’on te dit est vérité, ce qu’on te montre est beauté, ce qu’on te conseille est loi.

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t puis un jour, je sors de mon bled, je vais acheter mon torchon dans une grande librairie, et, sans le faire exprès, je découvre la presse afro.

Dire que cette découverte m’a emplie de joie serait un véritable euphémisme. Je ne m’étais jamais posé la question. Ça ne m’avait jamais frappée. Ça me semblait allait de soi. Mais voilà, ça arrivait, c’était possible : des Noires dans un magazine! C’était un magazine Américain, je ne lisais pas encore l’anglais couramment, mais je me souviens avoir décortiqué ce magazine page après page, m’assurant de traduire chaque virgule de chaque article. J’étais Noire (enfin métisse, mais à l’époque, je ne comprenais pas réellement la différence), et ce magazine s’adressait à moi, en tant que femme (en devenir). Il était la Vérité parmi la Vérité. Il était la Vérité appliquée à mes cheveux et à ma peau.

 

 

Ellipse temporelle

 

 Quelques années, rencontres, lectures, et réflexions plus tard, je consomme toujours la presse féminine, mais à d’autres fins. Et mon enthousiasme, ma joie de voir apparaître en France une presse féminine adressée aux femmes Noires se mue en incompréhension puis très vite en colère (PAS CONTENTE!!!!).

 

J’ai feuilleté assez de magazines de chacune de ces catégories pour pouvoir affirmer qu’il n’y a pas plus de différences entre un magazine afro et un magazine “normal” qu’entre Marie-Claire et Biba. Les sujets abordés sont les mêmes: cosmétiques, produits capillaires, mode, questions de société, people, psycho, sexo, futilités et stratégies de guerre pour pécho du mâle.

 

Je comprends que certains magazines afro, tels que Black Hair, ne comportent aucun intérêt pour une personne de type caucasien, puisque, comme le nom du magazine l’indique, on n’y parle que de produits cosmétiques pour cheveux crépus et méthodes de tissage, de tressage et de lissage. Je comprend aussi, que, question de proportions, il y ait, d’une manière générale, un peu plus de Blanches que de Noires, d’Asiatiques ou de Maghrébines.

 

Mais sinon, c’est juste du gros foutage de gueule. Et ça M’ENERVE qu’on fasse tout une polémique d'un article raciste de ELLE, mais que PERSONNE ne dise rien quand Marie Claire et compagnie sortent un numéro “spécial négresses” (appelé “beauté noire” “black beauty” ou “spécial black”...)

 

Je me demande bien quelle vision les rédactrices de ce type de magazines ont des femmes Noires? Peut-être qu’elles n’en ont absolument aucune, ce qui expliquerait qu’elles les représentent aussi peu et aussi mal (je ne vais pas revenir sur l’article de ELLE sur la “communauté Noire”). Et si elles en ont une, il me semble évident qu’elle est erronée.

 

Alors je sais que ce n’est pas parce qu’il y a des hors-séries spéciaux que les Noires sont interdites d’acheter la presse féminine hégémonique, ni les Blanches de se renseigner sur les méthodes de tressage... Mais le fait de catégoriser d’emblée les lectrices par couleur de peau, et non par centre d’intérêts ou mode de consommation, me semble parfaitement inacceptable.

 

 

(Pour en revenir à moi)

 

Comme si la presse féminine n’était pas déjà assez culpabilisante, complexante et normalisante... À l’âge maudit de l’acné et des premières menstruations, j’étais donc complexée à l’idée, insidieuse et inconsciente, que je ne serai jamais assez mince, assez lisse assez sportive ni assez blanche.

La seule mannequin Noire qu’à l’époque je voyais souvent apparaître dans mes magazines, était Alec Wek. Je ne la trouvais pas jolie, et en plus elle ne me ressemblait absolument pas. Donc si tu veux être jolie quand tu es Noire, tu dois soit ressembler à Naomi Campbell (or, personne ne lui ressemble), soit ressembler à Tyra Banks (donc ressembler à une très très très belle Blanche) soit ressembler à Alek Wek, que je ne trouve pas jolie. Bon, ben je vais essayer de ressembler à une Blanche! (à l’époque, je ne formulais pas ça de cette façon, j’avais 14 ans, je me contentais d’absorber, d’intégrer, de croire, j’étais une petite conne et n’avais aucun recul sur ce que j’ingurgitais aveuglément...)

 

C’est aussi ce qui explique ma réaction de bonheur face à mon premier Afro Mag : la beauté peut être Noire! Je peux être aussi belle avec une afro ou des tresses africaines qu’avec qu’un brushing ou un carré lisse.

 

Je suis une putain de connasse de consommatrice. J’aime la mode et les produits de beauté, même que je suis assez conne pour y claquer la plus grosse partie de mes revenus, après le loyer, avant la bouffe. Je commence à en avoir ma claque que l’on prétende savoir mieux que moi ce que je dois consommer et comment, parce que, vois-tu, les Noires adorent les grandes créoles, le streetwear et les robes de soirée en wax.

 

Mais je ne mets pas tout sur le dos des grandes enseignes de la presse féminine. J’accuse aussi la presse afro de ne pas avoir décidé de donner l’exemple. La bonne attitude face à un défaut de représentation ne devrait pas être le repli dans des médias dits communautaires, mais au contraire l’ouverture. Pourquoi personne n’a encore eu l’idée de faire un magazine qui s’appellerait “United colours of consumerism”?

 

Je vais résumer en trois points pourquoi je pense qu’il faut abolir la presse afro et ouvrir les frontières de la beauté made in “trobienpourtoi” :

 

 

1) S’il y a un besoin de presse afro, c’est que le reste du temps, dans le reste des numéros, les lectrices Noires ne sont pas prises en compte comme lectorat.

 

On ne s’adresse pas aux femmes en général, on s’adresse à celle qui ne sont pas Noires. (Jusqu’à ce que l’on ne s’adresse plus qu’à elles). On ne fait pas de numéro “spécial beautés rousses”, ou “spécial beautés brunes”, parce qu’elles sont considérées comme faisant déjà partie du lectorat “habituel”. La femme Noire ne doit pas s’intéresser aux mêmes recettes de cuisine, aux mêmes hommes ou aux mêmes bons plans mode discount. La femme Noire existe sûrement quelque part, mais c’est assez dérisoire pour qu’on ne la prenne pas en compte, dans 12 numéros par an. Si on parle des Noires dans les numéros,  il faut que ce soit dans un contexte misérabiliste, qu’on montre comme l’excision est horrible et comme le viol est monnaie courante dans ce grand pays, là-bas, en Afrique. 

 

 

2) Comme je l’ai dit plus haut, en me basant sur mon expérience personnelle, ne pas se sentir représentée dans ce qu’on nous avance comme étant des guides de beauté ou bien être, c’est super chiant.

 

Combien de temps j’ai mis à comprendre que les cheveux crépus n’étaient pas un handicap, à souffrir (comme on souffre à 13 ans) à cause de ces boucles qui s’échappaient de mon élastique, et de ma tentative de brushing qui redevenait indomptable tignasse avant même que j’ai atteint les grilles du collège? Et mes lèvres sont trop épaisses, et mon nez... Bon, j’ai un nez de Blanche, mais c’est pas la question ! Et puis surtout, comment je fais si on me dit que ce qui me va, c’est le legging léopard avec un Adidas fluo et des chaînes en or alors que j’ai envie d’adopter la mode hippie chic? (Je sais, tu vas t’habiller au comptoir des cotonniers et t’arrêtes de faire chier (connasse). 

 

 

3) Postuler que les Noires doivent consommer une autre presse féminine, c’est partir du principe que les Blanches, (et les Maghrébines et les Asiatiques ) ne peuvent pas être intéressées par ce qui intéresse les Noires.

 

Et ça se vérifie: les vêtements de la page mode des hors séries ne sont pas les mêmes que dans le magazine régulier. Les femmes interviewées ne sont pas les mêmes non plus, puisque là elles sont Noires. Et franchement, quelle Blanche pourrait trouver intéressant ou inspirant, le parcours d’une jeune Noire, chef d’une entreprise prospère? Ou d’une femme politique Noire? Personne. Les Blanches ne s’intéressent à l’histoire des autres femmes que si celles-ci sont Blanches. Ou stars de la chanson ou du cinéma : la célébrité, ça blanchit. 

J’ai plein de copines blanches. Certaines d’entre elles lisent ma presse afro quand elles passent chez moi, comme elles liraient n’importe quel autre torchon pour gonzesses. Je n’ai jamais eu l’impression qu’elles étaient choquées, ou perturbées ou dérangées. Il faut dire, aussi, que mes copines ne sont pas des grosses connes, et qu’elles sont capables de comprendre le fait que le monde est pluriel et multicolore, et que si de temps en temps, au lieu de mettre une thème comme “10 produits et astuces de star pour avoir un teint de porcelaine” on mettait “10 astuces pour avoir la crinière de Kellis” ou “le teint doré tout au long de l’année”, elles n’achèteraient pas moins souvent leur magazine préféré.

 

Alors je me pose une dernière question : la presse féminine généraliste pense-t-elle que les Blanches sont des grosses connes ?


Clemmie Wonder

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