Sarko à Bayonne, c'était nous aussi !

Il y a des choses apparemment insignifiantes, mais qui m'énervent prodigieusement. C'est comme ça. Apprendre que le nouveau candidat du NPA s'est écrasé chez Ruquier devant Michel Onfray qui se lançait dans un grand réquisitoire contre l'enjeu anticapitaliste numéro un du moment, j'ai nommé les femmes voilées, ça m'avait vraiment foutu les boules. Je m'étais dit, bon en tout cas, c'est pas pour le NPA que je voterai à la prochaine...

filet
Txetx Etcheverry

par Txetx Etcheverry - Dimanche 04 mars 2012

Txetx Etcheverry, 47 ans, habite le Petit Bayonne, vieux quartier de Bayonne, bien basque et bien prolo, parfois appelé par les flics « la casbah ». Txetx milite dans le mouvement altermondialiste basque Bizi ! impliqué sur les questions d'urgence climatique et écologique notamment. Fan d'André Gorz et d'Henri Laborit,  il bosse à ELA, un syndicat atypique existant seulement au Pays Basque et doté d'une caisse de résistance lui permettant de mener et de gagner des grèves pouvant durer jusque 3 ans....

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Il y a des choses apparemment insignifiantes, mais qui m'énervent prodigieusement. C'est comme ça. Apprendre que le nouveau candidat du NPA s'est écrasé chez Ruquier devant Michel Onfray qui se lançait dans un grand réquisitoire contre l'enjeu anticapitaliste numéro un du moment, j'ai nommé les femmes voilées, ça m'avait vraiment foutu les boules. Je m'étais dit, bon en tout cas, c'est pas pour le NPA que je voterai à la prochaine...

C

a m'avait tellement ému à l'époque, le lynchage qu'avait subi cette femme, Ilham Moussaïd, candidate du NPA dans le Vaucluse, parce qu'elle était voilée que j'ai pas supporté que Poutou n'attaque pas bille en tête le mépris arrogant de BHLOnfray, ne dise pas un mot de solidarité et de défense pour elle. C'était pourtant simple. Une nana qui se prononce pour une « vraie gauche, qui défend les ouvriers, qui défend le climat, qui défend le féminisme, qui défend l'internationalisme ». Une féministe des quartiers, publiquement pro-contraception et pro-droit à l'avortement, elle serait suspecte de quoi ? Coupable de quoi ? Mille arguments me venaient spontanément en tête pour dire combien je pouvais me sentir plus proche d'elle que de l'autre philosophe de plateau télé, et j'en voulais à Poutou de ne pas être ce qu'il aurait dû être : le défenseur des faibles et des prolos d'aujourd'hui, tels qu'ils sont et pas tels que Michel Onfray voudrait qu'ils soient.

Personne n'avait jamais emmerdé ma mère qui se coiffait d'un foulard chaque semaine qu'elle m'emmenait à la messe du dimanche matin, moi petit garçon vivant dans la campagne basque. Par contre, tout le monde, enfin ceux des télés, des partis, des journaux est tombé sur Ilham Moussaid, parce que porter le voile, c'est une insulte à la laïcité, c'est du communautarisme. Oui, c'est le style de truc qui a le don de me foutre en pétard.

 

C'est ça, les Français qui m'énervent. Eux, c'est la norme, c'est pas de l'identité particulière, mais des valeurs universelles, c'est pas catholique mais laïque. La langue française est la langue de la république, la langue basque c'est du communautarisme. Le dimanche férié, c'est laïc. Le poisson le vendredi à la cantine, c'est laïc. Le lundi de Pâques férié, la Toussaint fériée, Noël férié, tout ça c'est laïc ; et c'est le reste qui est religieux, le hallal, pas manger du cochon, le voile et tout ça. Mon instituteur ne m'a rien appris de l'histoire et de la géographie des trois quarts de mon pays, le Pays Basque, de ce qui se passait à dix kilomètres de chez moi, parce que ce n'était plus la France, parce que son univers mental s'arrêtait dix kilomètres plus loin, à la frontière, et à part ça, c'est les Basques qui sont communautaristes et les Français qui sont universels.

 

Les Français qui m'énervent sont en général monolingues et ils appellent communautaristes les gens dont les gosses sont dans les écoles où l'on apprend le basque en immersion — les ikastola — alors que la plupart de ces gosses parlent trois langues (basque, français, espagnol) voir quatre.

 

Les Français qui m'énervent veulent surtout pas de statistiques ethniques, mais ne disent pas comment on peut dès lors savoir si la sacro-sainte égalité républicaine est respectée quand à l'accès de tous — quelque soit son ethnie justement — au logement, au travail, aux grandes écoles, dans la police ou la magistrature, les conseils d'administration du CAC40 ou dans les médias. Pour les femmes on peut savoir, mais pas pour les Arabes ou les Noirs.

 

Les Français qui m'énervent, de toutes façons, ils sont très forts à ça : regarder à côté, faire comme si la réalité n'existait pas, du moment que sur le papier, dans la loi, l'égalité, la liberté et la fraternité sont bien consignées. Surtout pas de loi permettant les parloirs sexuels, même si chaque semaine de chaque année depuis plus de vingt ans, les prisonniers font l'amour au parloir, dans des conditions indignes. Pas de loi de dépénalisation du cannabis même si tout le monde peut fumer comme il veut et que personne ne se gêne pour le faire. Etc. etc.

 

 

Pourquoi les gays sont passés à droite

 

Didier Lestrade, lui c'est un Français qui ne m'énerve pas. Au contraire, il me fait du bien. Là je viens de lire son bouquin Pourquoi les gays sont passés à droite et c'est pile poil le truc qui me fallait pour me calmer. Tout ce que je ressent sur ces choses-là, tout qui me fait bouillir sans que je puisse l'expliquer rationnellement, clairement, Lestrade le décortique, le démonte de manière impeccable, et j'arrive à mettre des mots sur mes ressentis. Pourquoi la communauté c'est pas sale, mais au contraire c'est la force des faibles, et le système qui nous veut docile et malléable à souhait l'a bien compris, lui qui fait tout pour nous individualiser, nous atomiser. Il n'y a pas plus de violence à la Zup de Bayonne ou au Petit Bayonne qu'avant, bien au contraire, mais pourtant le sentiment d'insécurité des gens a bien réellement grandi ces trente dernières années. Parce qu'il y a moins de communauté, de collectif qu'avant. La chute de l'univers PC/CGT, la chute de l'Église catholique, les bouleversements des cercles familiaux et des divers liens sociaux, le plus de biens et moins de liens, ont laissé les gens seuls, et ce qui avant ne leur inspirait aucune crainte va aujourd'hui leur faire peur, les angoisser voire les terroriser.

 

La communauté nous grandit, en promouvant le « un pour tous, tous pour un » en lieu et place du « chacun pour soi » et du « plus fort gagne ». La communauté permet au citoyen de se savoir capable, alors qu'il se sent impuissant s'il est tout seul face à ce système et ce monde de plus en plus complexe, ce pouvoir de plus en plus lointain et inaccessible. Le logiciel de la communauté est plus adapté au small is beautiful, aux modes de gestion décentralisés et responsabilisateurs, aux politiques d'économies d'énergie et de multiplication de petites unités de production d'énergie renouvelables, qu'au logiciel jacobin d'un système centralisé et hyper-sécurisé pour desservir tout le monde où qu'il soit, je parle évidemment ici du nucléaire, mais bon c'est la même chose avec le modèle agricole (une région pour le porc, une autre pour les céréales etc. au lieu d'une autonomie et diversité agricole des régions et un tissu de petites et moyennes exploitations) ou le choix du tout LGV au détriment des trains de proximité ou du petit fret SNCF de type wagons isolés....

 

C'est pas la première fois qu'un bouquin de Lestrade raconte pile poil cette masse de choses et d'expériences confuses qui fourmillent en désordre dans ma tête. C'est comme ça d'ailleurs que je l'avais connu, moi hétéro chronique ne connaissant à l'époque de la planète homo que quelques potes non militants, et que quelques associations ou mouvements vus de loin comme justement Act-Up Paris.... Fred, un ami avec qui on avait partagé 5 ans de luttes et d'activisme festif et enragé au sein d'un collectif basque bien pêchu du nom de Patxa (venant de Patxaran , digestif basque à base d'anisette et de baies sauvages), s'était pointé chez moi avec le bouquin Act-Up une histoire, et m'avait dit « faut absolument que tu lises ça, c'est incroyable, ce mec décrit tous les comportements, les mécanismes, les problèmes, les joies et les découragements qu'on a vécu dans Patxa. »

Je l'ai lu d'un trait et effectivement, ce fut le choc. D'un coup, je savais qui était Lestrade puisqu'il ressentait exactement les choses comme moi, comme nous. Il avait le même logiciel, et ce fait allait continuellement se confirmer dans les années qui suivirent, où je commençais à épier ses positions avec de plus en plus d'intérêt. Je suivais ainsi de loin les débats et évolutions qui traversaient le monde LGBT et j'en apprenais plein de choses qui m'éclairaient sur mon propre univers, mes propres luttes et les évolutions de la société dans laquelle je bataillais de mon côté.

 

 

La planète

 

Ce bouquin, Act Up une histoire, j'essaie de le faire lire à tous les jeunes militant(e)s avec qui je bataille, tellement je trouve qu'il résume bien les principales choses à comprendre quand on milite. Et la méthode Act Up-Paris premières années a fait des petits dans des univers très divers puisqu'elle nous a largement inspiré quand on a décidé de créer en Pays Basque un mouvement activiste qui lierait la question sociale et la question écologique, après avoir lu un autre livre, cette fois c'était Comment les riches détruisent la planète d'Hervé Kempf (inspiré à tel point qu'on avait invité Lestrade tout un week-end pour qu'il écoute et qu'il commente nos débats et cogitations sur les bases de ce mouvement qu'on créait).

 

Le mélange de sérieux (bosser à fond les dossiers des thèmes sur lesquels on lutte, envoyer des ordres du jour avant chaque réunion, en faire des compte-rendus systématiques, les archiver et les tenir à disposition de tous les adhérent(e)s) et d'activisme choc ou rigolo, l'effet kiss-cool entre problème tragique (dans notre cas l'urgence climatique, la montée des océans...) et moyen de le dénoncer (escalader le Rocher de la Vierge à Biarritz et mettre un tuba à la Vierge et au petit Jésus, ou organiser un grand jeu « Qui veut gagner des degrés » en plein centre piétonnier de Bayonne), le visuel reconnaissable à cent mètres, du T-shirt activiste à l'affiche, les formes revisitées et modernes de militantisme et de communication, le rapport aux médias, le logiciel à la fois radical et pragmatique, le lien entre dénonciations et nécessaires propositions, le refus de la démagogie, l'engagement, l'exigence de cohérence... tout ça était donc autant inspiré de notre propre expérience collective que de celle décrite dans le livre de Lestrade sur les débuts d'Act Up-Paris.

 

Ca fait bientôt trois ans qu'on essaie de pratiquer tout ça au sein d'un mouvement d'Urgence climatique et de justice sociale comme on l'appelle, qui a pour nom Bizi ! (ce qui veut dire Vivre ! en langue basque, programme à la fois ambitieux et humble, faisant référence à la bataille contre le basculement climatique et donc pour le maintien de conditions de vie civilisées sur terre, mais également à nos modes de vie ici, dans les pays du sud... ).

 

Cela fait trois ans que Bizi ! bataille à fond la caisse tant au niveau local sur la question des transports, des déchets, de la finance éthique et des monnaies locales complémentaires, des circuits courts de distribution et des réseaux et pratiques de consommation responsable etc. Et dans le même temps, Bizi a sans doute été le groupe local (on est implantés dans un petit territoire de 280.000 habitants seulement) de l'Hexagone le plus actif pendant les mobilisations internationales, aux côtés des grandes orgas et ONG : de Copenhague à Cancon (pendant le sommet de Cancun) et demain  à Rio pour le sommet des peuples pour la justice sociale et environnementale. Comme quoi la force de la communauté n'empêche en rien — c'est tout le contraire — de contribuer au bien commun de l'humanité. Etre parties prenantes d'une minorité, et en être fiers, n'est en rien un obstacle au moment de faire sa part de colibri pour éteindre l'incendie mondial. Au contraire, chaque individu de la communauté en question aura plus les moyens de penser que ce combat est gagnable malgré l'immensité du défi, que le même individu seul et isolé car sans corps intermédiaire entre lui et le cadre institutionnel — français, européen ou mondial — où s'exerce théoriquement son pouvoir de peser sur le cours des choses.

 

 

Dynamique de communauté

 

Et j'écris tout ça ce vendredi soir avec d'autant plus la pêche que justement hier, cette dynamique de la communauté nous a permis de transformer en Bérézina totale la visite électorale qu'a tenté de faire Nicolas Sarkozy en Pays Basque.

C'était beau à voir, et de Bizi à Batera en passant par les anti-ACTA ou les antifas basques, on a pris un pied total.

 

Bizi ! a balancé la nuit dernière un communiqué de presse dont j'aime bien le titre :

« Bizi ! est fier du Dégage Sarkozy ! clamé par le Pays Basque ce jeudi 1er mars à Bayonne ».

 

Bref, je me suis dit aujourd'hui : « Ce soir c'est le moment, je vais le lui faire à Lestrade cet article sur Bizi qu'il me demande depuis deux ans, tellement que je baisse la tête de honte chaque fois qu'il me balance un mail de relance... »

Ok, c'est pas vraiment un article sur Bizi et plutôt une déclaration (d'amour) enflammée sur la beauté de la communauté et des minorités, mais ça m'est sorti comme ça et c'est l'intention qui compte.

 

Et ça colle mieux avec Minorités, je trouve...


Txetx Etcheverry

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