Lettre à Didier Lestrade
par Yves Marchon - Dimanche 26 février 2012
Yves Marchon, 25 ans, est un personnage curieux et créatif. Peintre et webdesigner à ses heures perdues. Passionné de littérature scandinave, lusophone et hispanophone. Il a un vif intérêt pour la géographie, l’urbanisme mais aussi le design et s’intéresse tout particulièrement aux questions de politique et de société.
Bonjour, Je me permets de vous écrire après avoir lu votre livre avec un grand intérêt. J'apprécie votre honnêteté intellectuelle, votre vision lucide des choses, débarrassée de toute l'hypocrisie que l'on peut trouver dans notre société, et ce que ce soit chez les gays ou chez les hétéros. Je m'appelle Yves, et je suis un gay de 25 ans. Un jeune gay qui a du mal à s'intégrer dans la communauté gay d'aujourd'hui, parce que cette communauté, je la trouve superficielle. Je connais des gays qui se disent socialistes convaincus et qui vivent dans les ghettos du 6e arrondissement de Paris ou dans les gated communities du sud de Marseille. Consumérisme, résidences sécurisées, optimisation de fortune mais aussi des « Les Arabes, c'est des sales intégristes et des putains d'homophobes ». Ou encore, « Je suis un socialiste convaincu et je vis dans le Marais. Mais attention, je ne vais jamais dans les arrondissements à deux chiffres, ça craint trop ». « La Courneuve ça craint, c'est tous des casseurs de pédés ». « Je vote à gauche, comme ça, j'ai bonne conscience. ☺ Aux politiques de faire leur travail. ☺ »
J
e vis à Marseille depuis six ans. J'ai vécu un an à Paris. Quand j'étais étudiant à Marseille, j'ai pas mal travaillé avec des habitants des quartiers Nord pour faire mon mémoire de recherche. Ces milieux défavorisés, où il y a beaucoup d'étrangers, c'est quelque chose que je ne connaissais pas vraiment. Et pourtant, j'ai été surpris de l'accueil que j'ai pu recevoir. Ces gens-là m'ont accueilli à bras ouverts. Les mamies d'Algérie et d'ailleurs qui ne me connaissaient pas m'ont invité à boire le thé et à discuter avec elles. Cela a été pour moi une expérience humaine formidable. Cette expérience, je la prolonge aujourd'hui dans mon métier de libraire. Je bosse dans une librairie située en plein cœur de Noailles, l'un des quartiers les plus défavorisés de Marseille. J'ai une clientèle qui n'a rien à voir avec la clientèle élitiste du Quartier Latin. Ce sont pour beaucoup de petites gens. Mais je me dis, comment les aider au quotidien ? Ben, on les aide à faire les listes scolaires, on les aide à trouver le livre qui les aidera à apprendre le français.
Et être libraire quand on a un client analphabète, croyez-moi, ce que l'on évalue en premier, ce n'est pas la rentabilité, mais l'humain. On peut parfois apporter un petit coup de pouce lors du passage en caisse. Je bosse avec un mec d'origine croate, des femmes d'origines tunisienne, algérienne, mais aussi avec des Français pure souche. Et tout ce monde cohabite sans problème. Sans problème... il y a la question de la misère. De cette misère où pour un rien il peut y avoir des conflits. Parfois, les échanges entre cultures ne sont pas toujours simples. En ce qui concerne l'homosexualité, mes collègues musulmans ont des opinions très tranchées et pas franchement très tendres. Je sais de quoi je parle. Je suis ouvertement gay (mais je ne peux pas faire autrement...) et il y a des jours où je m'en prends plein la figure. Peut-on faire comme s'il n'y avait pas de conflits ? Je pense que la haine appelle la haine. Quand on me fait une remarque déplacée, je lance souvent un « Momo tu fais quoi ce soir ? », avec ce qu'il faut de rires et curieusement, l'homophobie s'arrête là . Je ne pourrai jamais la contenir. Mais au moins, j'essaie au quotidien de cultiver les points qui nous unissent. Les autres, je ne leur accorde aucune importance. Le résultat ? Ben même avec la plupart des Arabes, j'arrive à m'entendre avec eux. Quand on ne parle pas de sexualité, il n'y a pas de souci.Â
Â
Â
Mais Marseille n'est quand même pas une ville facile. Délinquance, vols, violence, baston dans la librairie... tous les immigrés que la France n'a pas su accueillir, ça forme des poches de misère et des conflits que l'on ne peut nier. Croyez-moi, il en faut de la motivation de tous les jours quand vous vous faites agresser deux fois en six mois pour vols, quand vos collègues entendent souvent « Je vais te planter ». Moi, 1m60, 45 kilos. Deux contre un, c'est jamais très simple. Je peux comprendre la dérive de nombreuses personnes, parce que c'est plus simple de dire « Dehors ! » que de prendre les problèmes en main et de se dire « C'est quoi les solutions ? ». Plus les tensions sont vives, et moins on prend le temps de se parler. Plus il y a de la violence, et moins on fait l'effort de se comprendre. C'est la nature humaine qui est comme ça. Quand un gamin de 8 ans vous dit de la manière la plus naturelle qu'il soit « Mon père et ma mère sont en tôle »... On imagine la violence que ces gamins se prennent en pleine face. Des fois, j'ai affaire à des petits sauvages. Mais leur quotidien est tellement fait de violence, qu'ils ne voient même pas qu'ils sont eux-mêmes violents avec les autres. J'essaie de comprendre. On ne peut pas agir si l'on ne sait pas de quoi l'on parle.
Â
Il y a des problèmes, oui. Il y a une droite pour qui l'expulsion est la solution. Il y a une gauche pour qui la solution réside dans un travail du quotidien pour recréer des liens qui se défont de plus en plus. Et ce que je reproche à beaucoup de personnes (et pas uniquement aux gays), c'est d'être « citoyens du monde » dans les urnes, et parfois sarkozystes bling bling voire lepénistes dans leur vie du quotidien.
Â
Et j'entends souvent : « La mixité sociale c'est une belle invention ! Je suis pour, je suis pour plus de justice ! Mais vivre à Marseille, avec des merdeux pareils ??? Hors de question. St-Germain-des-Près, c'est le must ! T'as pas de IPhone ?? Ben quoi, think different !! T'es trop nul ! Tu claques pas 70€ par mois pour un forfait 3G ? Et en plus tu changes pas de tel tous les ans ??? pfff »
C'est clair que par rapport à tout ça, j'ai souvent du mal avec pas mal de gays qui votent à gauche parce que c'est gay-friendly.
Â
Pour ma part, j'attache plus d'importance aux actes du quotidien qu'aux bulletins que l'on dépose dans l'urne. Pour moi, le fait de prendre mes distances avec le milieu, c'est une façon de casser avec cette arrogance. Beaucoup de gays parlent des gens des quartiers Nord alors qu'ils ne les ont jamais rencontrés de leur vie ! Et des jeunes Arabes super gayfriendly, j'en connais plein. C'est sûr que lorsque l'on met tout le monde dans le même sac, on finit par accroitre les tensions.
Â
Alors voilà , j'ai lu votre livre et ça m'encourage à persévérer, d'aller toujours de l'avant vers plus de dialogue, vers plus de compréhension de l'autre. Je suis persuadé que l'on peut aider l'autre à changer son homophobie, si l'on apprend à se parler, à se connaître, à s'accepter. Des fois, il n'y a rien à faire. Mais souvent, avec des gens humainement intelligents, quand le courant passe bien... on se rend compte que l'on arrive à faire évoluer ces gens sur bien des choses. Rien n'est facile. Il y a des coups à prendre, des combats du quotidien à mener. Vous y verrez peut-être la naïveté de l'âge, un style trop lourd, ennuyeux, vous y verrez ce que vous voudrez.
Â
En tout cas, un grand merci pour ce livre, pour votre courage et votre anticonformisme libérateur.
Â
Yves
