Le mystère des rayons ethniques au supermarché

Je suis métisse Afro-Européenne. Rien de très original, nous sommes des centaines de milliers de françaises dans ce cas. Il y a également plusieurs centaines de milliers de femmes noires en France. Je n’ai pas de statistiques pour appuyer ce que j’avance, mais je suis persuadée qu’une grande partie de ces centaines de milliers de femmes font, comme moi, de temps en temps, leurs courses dans les hypermarchés. Comme moi, ces jeunes femmes peuvent, au cours de leurs courses, se diriger vers le rayon « ethnique », situé quelque part entre les sticks labellos et les crèmes hydratantes pour les pieds.

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Clemmie Wonder

par Clemmie Wonder - Samedi 18 février 2012

Clemmie Wonder a 25 ans, elle est blogueuse, féministe, passionnée de pop culture et de porno. Après une licence en Industries culturelles et médias et un master en management de projets culturels, elle décide d'arrêter de râler au pôle emploi et de se mettre à râler sur le net. Ses sujets de colère préférés sont la presse féminine, la représentation médiatique des minorités, l'invention médiatique des relations amoureuses, le racisme et la pouffiasserie ordinaires. 

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Je suis métisse Afro-Européenne. Rien de très original, nous sommes des centaines de milliers de françaises dans ce cas. Il y a également plusieurs centaines de milliers de femmes noires en France. Je n’ai pas de statistiques pour appuyer ce que j’avance, mais je suis persuadée qu’une grande partie de ces centaines de milliers de femmes font, comme moi, de temps en temps, leurs courses dans les hypermarchés. Comme moi, ces jeunes femmes peuvent, au cours de leurs courses, se diriger vers le rayon « ethnique », situé quelque part entre les sticks labellos et les crèmes hydratantes pour les pieds.

S

i je pensais que le monde est un endroit de paix et d’amour du prochain, je trouverais ça très sympa de la part de mon hypermarché de me simplifier la tâche en mettant tous les produits dont j’ai besoin pour être bonne dans un rayon plus petit que celui consacré aux soins des mains. C’est vrai que c’est pratique de tout avoir regroupé dans un aussi petit espace : les shampoings, conditionners et autres produits super-gras pour cheveux frisés et crépus, les kits défrisants, la crème hydratante pour peaux très sèches et le maquillage pour peaux foncées. En général, deux à trois marques sont représentées (les mêmes marques proposant souvent à la fois soins capillaires et pour la peau). C’est vraiment pas la diversité de l’offre qui étouffe. Mais bon, si je regarde bien, il y a à peine plus de produits pour cheveux blonds naturels, colorés, décolorés, cheveux ondulés ou plats ou gras. Avec tous les types de chevelure à satisfaire, je comprends qu’on ne se suréquipe pas de produits pour cheveux afro.

Alors, moi qui vis dans un monde de licorne qui chient des arc-en-ciel, je m’interroge sur les raisons qui pousserait ce magasin à me simplifier la tâche, à moi, plutôt qu’à la petite brune qui a les cheveux qui regraissent trop vite.

Pourquoi mon shampoing ne se trouve-t-il pas au rayon shampoing?

En quoi faire un rayon « soins pédicures, déodorants et produits ethniques » est plus cohérent que de mettre une bouteille de Dark and Lovely entre un Hollywood Blonde  et Sweet Brunette?

 

On sait que les grandes enseignes cosmétiques se sont (enfin) mises à étendre leurs palettes pour convenir aux peaux plus foncées. En parfumerie, avec un peu de patience, j’ai une chance de trouver ce que je cherche. Mais en grande surface, aucun produit cosmétique ne me conviendra en dehors de ce rayon ethnique. Comme ça, tout le monde est sûr que je m’en tiendrai à mon rayon.

Si je regarde l’étiquette de la marque de baume hydratant du rayon ethnique et que je la compare à un produit équivalent du rayon « soins du corps », je vérifie que les produits du premier n’ont rien à envier au second : extraits de beurre de chose, huiles essentielles de machin, texture onctueuse, parfum léger, peau plus douce à la fin, bla bla bla. Malgré cela, visiblement, la crème hydratante de mon rayon n’a rien à faire avec les autres crèmes hydratantes.

 

Si je pensais que le monde est un endroit cruel et impitoyable, je dirai que peut être, les personnes qui décident de l’aménagement des rayons, en fait de penser que ma crème n’a rien à faire avec les autres crèmes, pensent que je n’ai rien à faire avec les autres consommateurs du magasin... Peut être veut-on s’assurer que les Noirs s’en tiennent à leur rayon, fassent leurs courses fissa (parce que bon, quand même, ils consomment...!).

Pense-t-on que les consommateurs blancs seraient choqués, perturbés, horrifiés de voir des chevelures de lionnes et des visages noirs s’afficher entre une rousse incendiaire et une dame à la chevelure argentée? Le seraient-ils?

 

Parce que je suis quelqu’un de très sympa, je voudrai fais une petite suggestion aux enseignes de grande distribution : ne laissez pas les Noirs être les seuls à bénéficier d’un rayon « tout pour vous ».

Pensez à créer le rayon « spécial aryennes » : des shampoings à la camomille, fond de teint « effet porcelaine et crème hydratante pour peaux sensibles”

Rayon asiates : palettes de maquillage pour Geisha baume du Tigre antirides...

Rayon beurettes : colorations au henné, henné pour le corps, soins de peau à l’huile d’argan et maquillage pour peaux bronzées mais pas trop (en fait, dans certain hypermarchés, on trouve les produits pour beurettes au rayon pour les Noirs. C’est peut être pour ça qu’on dit ethnique au lieu de Pour les Nègres : dans le doute, on n’exclue personne).

 

Non, mais sérieusement, il faut être juste. Soit on ne privilégie personne, soit on privilégie tout le monde... Sinon, c’est le début de l’exclusion, quoi! Et l’exclusion, moi j’aime pas ça...


Clemmie Wonder

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