Aimer les hommes

Mardi dernier, c’était la Saint Valentin, et comme chaque année, tout le monde (dans mon entourage) a critiqué cette fête commerciale, capitaliste et patriarcale. Il y a bien eu quelques actions militantes ici ou là pour rendre visibles les combats gays et lesbiens, et comme souvent, davantage dans les pays anglo-saxons qu’en France. En bon militant, je n’ai pas fêté la St Valentin. Pas besoin d’un jour particulier dans l’année pour exprimer son amour, quoique j’aie quand même bien dit plus ou moins subtilement à mes hommes que je les aimais, mais pas plus que d’habitude. 

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Thierry Schaffauser

par Thierry Schaffauser - Samedi 18 février 2012

Pute, pédé, drogué, ancien d'Act Up, il vit à Paris après une vie à Londres. Il s'intéresse aux luttes putes, pédés, sida, au syndicalisme, et aux questions dites minoritaires en général, mais pas que... Il a coécrit le livre manifeste Fières d’être Putes, et apparaît de temps en temps dans les pages « Comment is Free » du Guardian.  

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Mardi dernier, c’était la Saint Valentin, et comme chaque année, tout le monde (dans mon entourage) a critiqué cette fête commerciale, capitaliste et patriarcale. Il y a bien eu quelques actions militantes ici ou là pour rendre visibles les combats gays et lesbiens, et comme souvent, davantage dans les pays anglo-saxons qu’en France. En bon militant, je n’ai pas fêté la St Valentin. Pas besoin d’un jour particulier dans l’année pour exprimer son amour, quoique j’aie quand même bien dit plus ou moins subtilement à mes hommes que je les aimais, mais pas plus que d’habitude. 

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asard du calendrier, je viens de finir le livre de bell hooks [sans majuscules, c'est voulu, NdlR], All about love, New visions, qui ne semble malheureusement toujours pas traduit en français, comme la plupart de son œuvre. Bell hooks est une féministe noire américaine, auteure brillante, dont certains de ses travaux ont été en partie introduits en France par Elsa Dorlin dans son anthologie sur le Black Feminism.

 

Enfance

 

Bien que ce livre ne parle pas directement d’homosexualité, je n’ai pu m’empêcher de penser à la façon dont les hommes gays s’aiment et expriment leur amour ou manque d’amour. En particulier, son Chapitre 2 sur la famille qu’elle présente comme le lieu d’apprentissage de l’amour.  L’auteure explique avoir grandi dans une famille dysfonctionnelle (selon ses propres termes), avec un père violent et que cela a altéré sa compréhension de l’amour. 

 

Pour beaucoup d’homosexuels, la famille a pu être le premier lieu d’apprentissage de l’oppression. Même dans les familles les plus libérales, il est rare que des parents désirent que leur enfant soit homosexuel. L’enfant est souvent l’enjeu des représentations des parents, dont les succès sont exhibés pour se valoriser soi même. Les enfants apprennent très tôt les normes de genre et de sexualité, et tout petit garçon comprend très vite qu’il doit avoir une petite amoureuse à l’école, lui tenir la main et lui faire des bisous, pour faire plaisir à papa et maman quand bien même en vrai il s’en fout complètement.

 

La famille patriarcale est l’exemple d’un mode dysfonctionnel d’amour dans lequel les relations de pouvoir prévalent sur la confiance, la communication et l’honnêteté. L’enfant gay sait aussi très vite qu’il ne peut pas dire la vérité sur ce qu’il est et ce qu’il ressent. Et il y a toutes ces étapes dans sa tête, qu’il fait seul, où il faut se trouver des explications, des mots, tenter de s’auto-convaincre que ce qu’on ressent n’est pas soi, tenter d’oublier le sentiment, l’excitation ou le plaisir éprouvé, se rendre compte qu’il nous obsède et ne part pas, se trouver des excuses, admettre que si, ça correspond complètement, abdiquer face à ce mot qui nous envahit : PD, voilà ce que tu es. Tu n’es qu’une sale pédale. Etre terrorisé de ce qu’on est et que d’autres le découvrent, auto-surveiller sa voix, ses gestes, sa démarche, etc. « Regardez-le cette tapette! On dirait une fille » Cette expérience du placard ou de l’avant coming-out peut durer des années et nous marquer très profondément tout au long de notre vie, tel un traumatisme.

 

 

Adolescence

 

L’adolescent gay peut chercher l’amour comme un moyen de vivre et de s’accepter comme il est. Mais, dans de nombreux cas, cette quête se fait dans l’isolement et le secret. Souvent, les hommes gays n’ont pas la même expérience que les hétérosexuels d’une sexualité adolescente, période d’expérimentation : des bisous avec la langue aux attouchements et jeux érotiques qui iront finalement jusqu'à la pénétration qui, selon les critères hétéro-normatifs, représente l’ « acte sexuel » et la perte de virginité.

 

L’adolescent gay va souvent passer directement à une sexualité dite adulte, parce que l’homosexualité n’a aucune place dans le monde de l’enfance, en tout cas pas ouvertement. À 15 ans, il était évident que personne dans mon entourage scolaire ne voudrait baiser avec moi puisque j’étais la seule folle visible et identifiée du lycée et que s’approcher de moi, ne serait-ce qu’amicalement, risquait d’éveiller les soupçons sur tous ceux qui restaient planqués. Il faut dire que j’étais une folle rebelle Mylène Farmerisée et que je ne passais pas inaperçu. J’ai donc commencé très jeune à baiser avec des hommes plus âgés que moi qui, via la sexualité, m’ouvraient une porte vers ma communauté. Je baisais avec n’importe quel gay que je rencontrais juste pour avoir ce contact communautaire.

 

Grâce à Internet, j’espère que les jeunes gays d’aujourd’hui peuvent enfin se rencontrer et avoir accès à des représentations positives de leur sexualité. Quand j’étais ado, je n’avais pas accès aux endroits communautaires car la plupart étaient interdits au moins de 18ans, et de toute façon je n’avais pas d’argent à dépenser dans des bars. La sexualité gay a toujours été depuis pour moi un moyen de communication, de socialisation et de lien communautaire.

 

 

Communauté

 

La communauté homosexuelle a été comme une nouvelle famille, un symbole de protection et de liberté. J’y ai trouvé un équilibre entre la fête dans les boites, les backrooms et l’activisme à Act Up que j’ai rejoint à 18 ans. J’y ai trouvé l’amour pour tous ces hommes : via les amitiés, les romances, l’expérimentation du plaisir sexuel et celui des drogues, et les combats communs. Le sens du mot communauté a toujours été pour moi à la fois le plaisir partagé et un sens plus politique d’appartenance à un groupe au vécu commun de l’homophobie et du sida. Les pédés, c’était mon peuple.

 

La soudaine abondance de sexualité a changé mon rapport aux hommes. Etre un homme n’était plus synonyme de domination et de violence, cela devenait un jeu érotique et de séduction. En commençant le travail sexuel, je découvrais aussi le pouvoir de séduction que j’avais sur certains hommes qui étaient prêts à me donner de l’argent pour coucher avec moi.

 

Bizarrement, au moment où j’avais fini par accepter, où j’étais le plus fière d’être et de me revendiquer comme folle, je commençais à apprécier être un homme et à performer des formes de masculinités. Cela faisait partie du jeu sexuel auquel s’adonnent les hommes attirés par l’idée de masculinité.

 

 

Follophobie

 

Mais qu’est-ce donc que cette masculinité? Pour beaucoup de pédés, ça veut dire d’abord : « folles s’abstenir ». La follophobie est une des raisons principales pour lesquelles les pédés veulent à tout prix paraitre masculins, et pas juste parce que c’est sexy. En fait, être masculin est sexy aussi justement parce que les folles sont souvent symbolisées comme repoussoir. Et vous noterez qu’on n’a pas autant l’équivalent chez les gouines. Les lesbiennes butches peuvent être en fait davantage valorisées sexuellement que les femmes, tandis qu’on ne trouvera pas aussi facilement des « folles lovers » chez les pédés, en tout cas pas aussi ouvertement, et je parle des pédés, pas des mecs qui kiffent les travestis et les trans et qui se définissent logiquement pour la plupart comme hétéros.

 

La follophobie c’est, on le sait, une forme d’homophobie intériorisée et de sexisme. Plein de mecs disent qu’ils veulent des vrais mecs, sinon autant être hétéros. Le symbole de virilité, c’est souvent le « look hétéro ». C’est copier le modèle dominant d’une masculinité qui peut être violente et oppressante jusqu'à reproduire pas seulement un rejet sexuel des folles mais peut se traduire par une vraie haine des folles qui donneraient soit disant une mauvaise image de l’homosexualité.

 

Je fais toute cette digression sur la follophobie (en espérant ne pas trop répéter ce que d’autres ont déjà dit avant moi) parce que beaucoup d’entre nous nous forçons parfois à sur-jouer des formes de masculinités simplement par peur d’être rejetés sexuellement. Ce qui m’amène à poser cette question : Pouvons-nous être aimés pour ce que nous sommes ? Bell hooks dit que jouer le rôle d’un faux moi idéal ne peut tenir sur le long terme au sein d’une relation. Je pense que cela peut être une des difficultés des gays à aimer. Nous cherchons trop souvent à être parfaits, à avoir des muscles, une grosse bite, un bon boulot, de belles fringues, tout en étant cool avec plein d’amis en espérant être populaire. Mais est ce qu’on finit par être connu et aimé pour ce qu’on est vraiment?

 

 

Syndrome Peter Pan

 

La difficulté que nous pouvons avoir à nous aimer ne se trouve pas juste dans le vécu de l’homophobie. Bell hooks cite le travail de Dan Kiley qui au début des années 1980 a inventé l’expression de Syndrome Peter Pan. Celui-ci est décrit comme :  

 

“Though they have reached adult age, they are unable to face adult feelings with responsibilities.  Out of touch with their true emotions, afraid to depend even to the closest to them, self centred and narcissistic, they hide behind masks of normalcy while feeling empty and lonely inside.”

« Bien qu’ils aient atteint l’âge adulte, ils sont incapables de faire face à leurs sentiments d’adultes avec responsabilité. A côté de la plaque avec leurs émotions vraies, apeurés de dépendre même des plus proches d’eux, autocentrés et narcissiques, ils se cachent derrière les masques de la normalité tout en se sentant vides et seuls à l’intérieur. »

 

Bell hooks explique que beaucoup d’hommes après les succès du féminisme, ont été heureux de ne plus avoir à se comporter comme des machos mais que la seule alternative fut de rester un garçon. Elle décrit des situations de jeunes hommes qui ont grandi dans des familles où la mère fournissait l’ensemble du travail d’attention et de soutien émotionnel et qui donnait tout par amour et sacrifice sans rien attendre. Ces hommes à présent cherchent une partenaire qui satisfera tous leurs besoins émotionnels et sexuels sans avoir à donner en échange, ce qui compromet leur relation amoureuse.

 

Je pense que ce syndrome de Peter Pan n’est pas particulier aux hommes hétérosexuels et que de nombreux gays ne savent pas donner ou prendre la responsabilité d’un engagement amoureux. Un bon nombre d’hommes simplement décident de ne pas s’engager parce qu’ils n’arrivent pas à faire face aux peines émotionnelles de l’amour et les conflits qu’il engendre. Le patriarcat limite aussi la capacité des hommes à exprimer ce qu’ils ressentent parce qu’ils n’ont jamais appris ou été encouragés à le faire. Aimer demande le courage d’être honnête et de se révéler mais la peur des hommes de prendre ce risque nous fait manquer des chances et opportunités de mieux nous comprendre.

 

 

Ethique de l’amour

 

« Tomber amoureux » est différent de « vouloir aimer » car il s’agit de faire des efforts et non d’attendre bêtement le prince charmant. Il faut apprendre à se connaitre soi-même, connaitre ses besoins et ses attentes chez un homme, être capable de donner du respect, de l’attention, avoir la connaissance de soi et de l’autre, et de la responsabilité.

 

Bell hooks parle aussi de violence domestique, et là encore c’est un sujet tabou dans la communauté gay française. Alors qu’il existe des organisations de soutien aux victimes de violence domestique au sein des couples de même sexe au Royaume Uni et dans d’autres pays, je ne suis pas sûr que l’équivalent existe en France. L’amour n’est pas et ne peut pas s’exprimer par la violence.

 

Le sida a eu un impact immense sur les couples gays et nos relations amoureuses. Il nous a forcé à  parler de nos pratiques (à risque) pour protéger nos partenaires. Je pense que les gays sont beaucoup plus ouverts que les hétéros ou les lesbiennes sur le fait que nous avons des relations sexuelles aussi en dehors du couple. C’est une honnêteté qui peut renforcer la confiance.

 

Enfin bell hooks parle de l’’egoisme comme une cause centrale de l’échec en amour. Au contraire, la générosité par le partage de ressources est une façon concrète d’exprimer l’amour, que ces ressources soient du temps, de l’attention, des objets matériels, l’enseignement de compétences, de l’argent, etc…

 

 

L’amour est politique

 

Je crois comprendre que c’est cette générosité amoureuse que Didier Lestrade défend quand il regrette que les gays sont passés à droite, et qu’il leur reproche égoïsme, individualisme et un certain racisme. Il ne s’agit pas de calculer les scores électoraux des derniers sondages sur Têtu comme cela a été fait en réponse à son livre. La droite et la gauche ce sont des valeurs, des idées, des luttes et des principes, pas des sondages. Il aime la communauté homosexuelle parce qu’il aime les hommes et il est exigeant car il veut le meilleur pour tous les gays.

 

La communauté, c’est une idée politique. Cette idée a permis de combattre le sida et l’homophobie et vit encore aujourd’hui à travers une culture, des célébrations, une mémoire commune et des luttes. Beaucoup de gays ne se retrouvent pas dans cette idée de communauté, mais beaucoup continuent d’y croire et de créer de nouveaux sens à ce terme.

 

En France, le communautarisme est mal vu. On le sait. Mais il faut le défendre contre les caricatures. La communauté, ce n’est pas le repli sur soi mais une ouverture sur le monde et les différences. La minorité, c’est tout le monde, comme dirait Gilles Deleuze. L’universalisme républicain est un mensonge d’égalité et une injonction à l’uniformisation avec les coutumes des dominants. « Amine, il est comme nous, il mange du porc » serait le succès de l’intégration républicaine… Le communautarisme, c’est la solidarité des minorités, parce que mon vécu de l’oppression me pousse à essayer de comprendre celle de l’autre et à nouer des alliances quand je me rends compte que nos oppressions sont en fait communes.

 

 

Le sexe contre l’amour ?

 

En tant que pute, je vois bien ce que beaucoup de gays expriment à travers la sexualité. Les sexualités des gays sont très riches. Parfois, j’ai juste peur  qu'un certain attrait pour la violence ou l’humiliation fasse oublier les bases de respect, de consentement et de ne pas faire du mal à l’autre contre son gré. C’est très bien d’exprimer tout ça, de se réapproprier par les jeux, les performances et le plaisir sexuel des émotions qui ont pu être négatives à l’origine, de reprendre le contrôle sur son corps et sa sexualité. Moi aussi, ça me fait du bien. Je m’inquiète cependant quand je vois une réelle désinvolture pour ce qui arrive aux autres.

 

L’esprit communautaire a fait que nous avions une responsabilité collective pour lutter contre le sida et notre oppression commune. L’abandon progressif de l’usage du préservatif ces dernières années peut s’expliquer aussi en partie par le désintérêt que les gays se portent les uns aux autres. J’ai lu une fois Didier (dans The End je crois), qui disait que le bareback dans la communauté gay, c’est comme les jeunes noirs américains qui s’entretuent dans les ghettos étatsuniens. Beaucoup de gens parlent depuis longtemps de l’impact de l’homophobie et de la mésestime de soi dans les pratiques à risques.  

 

En fait, je me demande si nous nous protégerions mieux si nous nous aimions davantage nous-mêmes. Je pense que beaucoup de jeunes gays n’arrivent pas à se projeter dans l’avenir et vivent au jour le jour à la recherche d’une intensité de plaisir sur le moment. Nous avons besoin d’apprendre ou de réapprendre à aimer. Les gays ont inventé de nouveaux modes de vie, de culture, de pratiques sexuelles, etc. Mais savons-nous comment transmettre? J’entends souvent des gays plus âgés dire qu’il y avait une meilleure ambiance avant dans les sex-clubs, que les gens parlaient et riaient, tandis que maintenant on ne parle plus, on tourne en rond.

 

Nous sommes un modèle de libération sexuelle que beaucoup d’hétéros et de lesbiennes envient. Mais je ne vois pas de modèles d’amour. J’aimerais entendre davantage tous ces gays qui aiment prendre la parole et que cet amour se diffuse. Je ne parle pas d’un modèle d’amour unique, qui ne serait que le couple. Nous sommes capables d’inventer plein de formes différentes d’amour que ce soit au sein ou en dehors du couple, avec un ou plusieurs hommes, nos amitiés, nos collocations, notre engagement militant, l’amour peut s’exprimer de plein de façons.

 

Je trouve intéressant par exemple qu’aux Etats Unis, toute la campagne pour le droit au mariage mette en avant des couples qui s’aiment, tandis qu’en France on se concentre plus sur l’idée d’égalité comme principe républicain. Cette question de l’amour, je pense qu’elle doit être présente dans le développement présent et futur de notre mouvement. On s’engueule beaucoup entre militants, mais on n’exprime pas assez de solidarité. Etre gay pourrait avoir davantage la signification (politique) d’aimer, pour vivre mieux entre nous, en communauté.


Thierry Schaffauser

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