Ridiculisons ces connards

Cette semaine se sont téléscopés plusieurs événements médiatiques qui se donnent du sens l’un à l’autre, et qui nous ont fait sacrément honte. En France, Claude Guéant a révélé le fond de sa pensée sur la supériorité de la culture occidentale, et aux Pays-Bas Geert Wilders a appelé à dénoncer les Européens de l’Est qui, comme chacun le sait, viennent voler le travail des Hollandais besogneux. Heum. Pas vraiment surprenant venant d'eux, mais il ne faut jamais laisser passer ces choses-là. Cependant, les techniques pour combattre ces cons n’ont pas toutes la même efficacité.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 12 février 2012

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Cette semaine se sont téléscopés plusieurs événements médiatiques qui se donnent du sens l’un à l’autre, et qui nous ont fait sacrément honte. En France, Claude Guéant a révélé le fond de sa pensée sur la supériorité de la culture occidentale, et aux Pays-Bas Geert Wilders a appelé à dénoncer les Européens de l’Est qui, comme chacun le sait, viennent voler le travail des Hollandais besogneux. Heum. Pas vraiment surprenant venant d'eux, mais il ne faut jamais laisser passer ces choses-là. Cependant, les techniques pour combattre ces cons n’ont pas toutes la même efficacité.

L

es réactions au racisme officiel de Guéant ont été nombreuses en France et ont révélé beaucoup de choses. Tout d’abord que la droite française, silencieuse dans le meilleur des cas, ou pire, totalement solidaire, est prête à tout pour ne pas perdre les élections, même si cela veut dire être d'une mauvaise foi incroyable, stigmatiser une partie de nos concitoyens et de dépasser le FN sur la droite — ce qui est fait depuis pas mal de temps déjà, on en a largement parlé à Minorités. En novlangue de bois, on parle de « clivages ». 

Ce qui a aussi été intéressant, c’est la réaction de la droite parlementaire quand Serge Letchimy a remis les choses dans la bonne perspective : au lieu de dire « Oui, Serge t’as raison, et tu sais de quoi tu parles, on s’excuse », elle a quitté l’Assemblée, comme si Letchimy les avait insultés ! Il faut voir que, quand même, Serge Letchimy est le produit de plusieurs générations d’intellectuels antillais qui ont sacrément creusé la question du racisme, du colonialisme, de la négritude, et, justement, de ses conséquences. Il est l’héritier intellectuel et politique d’Aimé Césaire, ce qui est quand même autre chose que l’héritage politique de Claude Guéant. Donc quand Letchimy les remet à leur place sur la question du racisme, du colonialisme et de la haine étatique, il est un peu une autorité.

 

La droite parlementaire française, honte à elle, a préférer quitter la salle que de se voir humilier par sa propre nullité. « On veut bien discuter politique, mais pas avec un intellectuel noir qui va nous mettre le nez dans notre propre merde. »

 

D’ailleurs, le PS a été à la hauteur de sa réputation de mollesse nulle : au lieu de défendre Letchimy, qui a quand même sauvé l’honneur de la profession et de la nation, Hollande a parlé de « polémique inutile », et Benoît Hamont a dit « il y a des mots qui, sous le coup de l'indignation ou de la colère, vont plus loin qu'ils ne devraient, et, à titre personnel, je n'aurais pas fait la déclaration de M. Letchimy.» Quel con. On s’attendait à ce que, justement, la gauche rappelle que c’est vraiment cette idée de la supériorité occidentale qui a fondé le colonialisme, le racisme étatique, la discriminations de populations entières et, bien sûr, stade ultime de l’efficacité scientifique occidentale, la Shoah. Mais non, « Serge s’est un peu énervé ». La honte, encore une fois.

 

Le problème, c’est que le public de l’UMP ou du FN ne va pas forcément lire les entretiens d’anthropologues réputés dans Le Monde. Si le PS a été nul sur le sujet, la guerre n’est pas terminée contre les racistes de l’UMP. Et la meilleure arme reste l’humour.

Stetson Kennedy a été un des premiers à utiliser cette technique avec le Ku Klux Klan : après l’avoir infiltré dans les années 1940, il a révélé puis ridiculisé leurs pratiques secrètes en les apprenant aux enfants en maternelle. Tous les mouflets du pays, noirs compris, se sont mis à s’échanger les secret handshakes des racistes du KKK. Leurs cérémonies pensées pour être grandioses et impressionnantes sont tout à coup devenues infantiles et ridicules. Le KKK ne s’en est jamais remis. C’est désormais un club de beaufs édentés dont tout le monde se moque.

 

 

Les nuisances des Polonais

 

Aux Pays-Bas, Geert Wilders a monté un site, meldpuntmiddenenoosteuropeanen.nl pour appeler ses compatriotes à dénoncer les citoyens des MOE (Middel en Oost Europa, Europe centrale et orientale, ce qui sonne comme « fatigué » en néerlandais). Le site est illustré par des coupures du journaux du style « les Européens de l'Est toujours plus criminels », « Voleurs sans gêne » ou « Rentrez chez vous ».

 

Je traduis comme je peux le texte de présentation sur le site en question :

« Depuis de 1er mai 2007 il est question de libre circulation des travailleurs entre les Pays-Bas et huit pays d’Europe centrale et orientale (les pays MOE). En ce moment, on estime qu’il y a entre 200.000 et 350.000 personnes de ces pays qui résident aux Pays-Bas. Le PVV a été depuis le début un des très rares partis politiques à s’opposer à l’ouverture du marché du travail aux Polonais et autres habitants des MOE. Étant donné les problèmes qui vont de pair avec l’arrivée massive en particulier de Polonais, cette opposition s’est révélée fondée. Entretemps, le PVV s’est aussi opposé à une ouverture supplémentaire du marché du travail aux Roumains et aux Bulgares.

Cette migration massive de travailleurs mène à plusieurs problèmes : nuisances, pollution, alcoolisme sur le marché du travail et problèmes d’intégration et immobiliers. Pour beaucoup de gens, ces problèmes sont importants. Les plaintes sont souvent pas enregistrées, parce que règne encore l’idée que cela reste dans les limites du raisonnable.

Subissez-vous les nuisances des pays d’Europe centrale et orientale ? Avez-vous perdu votre travail à cause d’un Polonais, un Bulgare, un Roumain ou un autre Européen central ou oriental ? Nous voulons le savoir. Le Parti pour la Liberté vous propose avec ce site une plateforme pour enregistrer vos plaintes. Nous allons les recenser et les présenter au ministre des affaires sociales et du travail. »

 

 

Le procédé est odieux et les réactions n’ont pas manqué de suivre, à commencer par l’Union européenne, qui ne saurait tolérer que des citoyens de l’Union soient discriminés. On a ressorti les histoires de Polonais abusés par les Néerlandais prêts à tout pour de l’argent facile, en particulier ce couple qui avait monté une agence d’interim qui employait et logeait des dizaines de Polonais dans des conditions terribles sans jamais les payer.

C'est vrai qu'on assiste à l'arrivée de Polonais sous-éduqués alcooliques et imbibés de culture catholique campagnarde raciste et homophobe, car personne d'autre ne sait plâtrer impeccablement les murs et les plafonds des maisons hollandaises comme eux, surtout à ce prix, et aucun Hollandais ne voudrait ramasser les poivrons, les tomates et les concombres dans les serres humides de la Hollande du Nord, surtout avec ces salaires de misère.

Par ailleurs, la plupart des Polonais des Pays-Bas ont fait preuve d'une intégration exemplaire : la plupart parlent le néerlandais (ce qui n'est pas le cas des Américains ou des Japonais installés ici depuis bien plus longtemps), sont plus diplômés que le Hollandais moyen, certains ont monté des entreprises prospères et ils rapportent plusieurs milliards par an à l'économie néerlandaise. Mais ça, les électeurs du PVV ne vont pas le lire dans le trashissime Telegraaf, c'est clair.

 

Nombreux sont ceux qui soulignent aussi que les élus du PVV ont quand même, pour beaucoup d’entre eux, eu des ennuis avec la justice, en particulier pour violences conjugales, faillites frauduleuses et autres conduites en état d’ivresse et injures à  agents. Là, pareil, on ne va pas voir ça sur la très vulgaire chaîne RTL4.

 

 

Le pôle nord, y'en a marre

 

Et puis il y a eu les réactions qui ont fait rire tout le monde. Pas sous la forme d’entretiens avec des intellectuels spécialiste de l’anthropologie dans un grand quotidien national, mais des vannes et des pastiches ridicules. On a d’abord vu sur Twitter des copies d’écran de gens qui remplissent le formulaire avec des « Oui marre du Pôle Nord [Pool veut dire pôle ou polonais en néerlandais], avec cet air froid, et ne commencez pas à me chercher avec le Pôle Sud non plus... »

 

Et puis il y a eu des sites de pastiches vraiment réussis. Le premier s’appelle meldpuntlimburgers.nl sur lequel on peut dénoncer les Limbourgeois, les habitants de la province néerlandaise du Limbourg, d’où vient Geert Wilders, au nom du Parti de la Hollande du Nord, parfois aussi du Parti d’Utrecht ou du Parti de Groningue. Ils sont partout, ils nous les brisent avec leur accent du Sud et si ça se trouve ils ont volé votre emploi.

 

Un autre site, meldpuntbelgen.nl propose de dénoncer les Belges, ces immigrés du Sud. On y voit un article de journal parlant de « nain de jardin portant une barbe de la haine » (ici les nains de jardin viennent tous de Belgique), que « leur bière est plus foncée que la nôtre (comme s'ils le faisaient exprès) » ou que « d'après une étude, les frites belges contiennent de l'huile de friture », et ça, « c'est quand même une mauvaise surprise pour leurs voisins, hein ».

 

Je traduis comme je peux :

« Depuis le 1er janvier 2003 il est question de libre circulation des travailleurs entre les Pays-Bas et la Belgique (le pays en B). En ce moment, on estime qu’il y a entre 200.000 et 350.000 personnes de ces pays qui résident aux Pays-Bas. Le PVV a été depuis le début un des très rares partis politiques à s’opposer à l’ouverture du marché du travail aux Belges et autres habitants du pays en B. Étant donné les problèmes qui vont de pair avec l’arrivée massive en particulier de Belges francophones, cette opposition s’est révélée fondée. Entretemps, le PVV s’est aussi opposé à une ouverture supplémentaire du marché du travail aux Belges.

Cette migration massive de travailleurs mène à plusieurs problèmes : nuisances, pollution (sachets de frites), alcoolisme sur le marché du travail et problèmes d’intégration et immobiliers. Pour beaucoup de gens, ces problèmes sont importants. Les plaintes sont souvent pas enregistrées, parce que règne encore l’idée que cela reste dans les limites du raisonnable.

Subissez-vous les nuisances des habitants du pays en B ? Avez-vous perdu votre travail à cause d’un Belge ? Nous voulons le savoir. Le Parti pour la Liberté vous propose avec ce site une plateforme pour enregistrer vos plaintes. Nous allons les recenser et les présenter au ministre des affaires sociales et du travail. »

 

 

Plus fort, une autre initiative propose de dénoncer, avec meldpuntnederlanders.nl les Néerlandais du Nord, de l’Est, du Sud, de l’Ouest et du Centre. On voit par contre des coupures d'articles bien réels du type « élu PVV arrêté après un coup de boule », « Questions à la Chambre d'un élu PVV sur le programme Rue Sésame » ou « Fraction provinciale du PVV poursuivie pour fraude ».

 

Le texte est gratiné, je traduis là aussi comme je peux :

« Depuis le 22 février 2006 il est question de licence pour malpolitesse, hypocrisie et violence verbale dans la politique néerlandaise. Les faits et la logique y ont fait place au chauvinisme et aux grossièretés. […] 

Le culte des sensations primitives et de la peur de l’inconnu a généré de nombreux problèmes : nuisances, diffamation, généralisations abusives, les problèmes de manque de solidarité. Pour beaucoup de gens, ce sont des problèmes importants. Les plaintes sont souvent pas enregistrées, parce que règne encore l’idée que cela reste dans les limites du raisonnable. Ou bien par crainte de l’agression verbale ou physique.

Subissez-vous les nuisances des habitants des Pays-Bas du Centre, du Nord, de l’Est, du Sud ou de l’Ouest ? Avez-vous perdu votre amour pour la partie à cause de ces Néerlandais hypocrites à courte vue ? Nous voulons le savoir. Le Parti pour la joie vous propose avec ce site une plateforme pour enregistrer vos plaintes. Nous allons les recenser et les présenter au ministre des affaires sociales et du travail. Ou pas, on va voir. »

 

 

Ah, du santorum, beurk

 

Si vous suivez quelque peu la campagne des primaires pour le Parti républicain aux États-Unis, vous savez probablement que les « débats » sont gratinés, entre ignorance crasse revendiquée, racisme, homophobie, Tea parties et chauvinisme violent. Un peu comme à l’UMP en ce moment, mais version étoiles et rayures. Ce que la presse française ne raconte pas, c’est que le candidat ultraconservateur Rick « Travail Famille Patrie » Santorum est tellement violemment homophobe que Dan Savage a commencé une campagne pour honorer son nom de famille. Avec spreadingsantorum.com ils veulent que son nom soit désormais associé à « la mixture mousseuse de lubrifiant et de matière fécale qui est parfois le sous-produit du sexe anal. » Beurk.

Mais c’est drôle et ça marche.

 

 

On dit que François Hollande adore faire des bons mots au détriment de ses adversaires. Il est temps qu’il le fasse publiquement. Et que nous, Français qui ne veulent plus avoir honte de leur pays, nous nous y mettions aussi.

C’est exactement la technique qu’il faut utiliser contre cette droite sectaire, idiote et raciste : du ridicule, du ridicule et encore du ridicule. Les génies d’Humour de droite ou de Brave patrie sauvent l’honneur de la République en se moquant de la nullité de l’entourage de Sarkozy, son affairisme, son crétinisme aussi. Car, il faut le dire, la tâche est pourtant facile. Sarkozy a un bilan nullissime et dit toujours tout et son contraire sans que la presse ne le confronte à ses mensonges.

 

Si Rachida Dati a pu être Garde des Sceaux (!), et Claude Guéant ministre de l’intérieur (!), pourquoi ne pas imaginer cette idiote de Nora Bera (celle qui conseille aux SDF de rester chez eux) secrétaire d’État ou cette cruche de Nadine Morano ministre. Ah tiens, c’est déjà le cas. Oups.


Laurent Chambon

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