Manifeste pour une santé égalitaire et solidaire

Cinq personnalités du secteur médical, le Pr André Grimaldi (diabétologue), le Pr Olivier Lyon-Caen (neurologue), François Bourdillon (médecin de santé publique, vice-président du CNS), Didier Tabuteau (responsable de la chaire santé à Sciences Po) et Frédéric Pierru (sociologue) ont partagé leur diagnostic quant à « la logique de déconstruction des services publics concourant à la protection de la santé »[1]. 123 personnalités, médecins, mais aussi économistes, artistes et associatifs, ont signé leur « Manifeste pour une santé égalitaire et solidaire » qui appelle à un débat général autour de la santé. Après le constat des crises qui ont marqué ces trente dernières années (économiques, de santé publique, d’identité professionnelle ou de démographie médicale), les auteurs déplorent le choix de la privatisation et la remise en cause de la solidarité nationale, à une époque où les patients sont considérés comme « responsables » de leur état de santé, donc coupables et susceptibles de frauder. « Une nouvelle politique de santé est nécessaire », plaident-ils, basée sur six principes : la solidarité, l’égalité de l’accès aux soins, la prévention, la qualité des soins, l’éthique médicale et la démocratie sanitaire. Un « Indignez-vous » de la santé, qui pose la question du système que nous voulons, pour éviter que la « carte bleue ne remplace la carte Vitale ».  — Interview avec Frédéric Pierru.

 

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Christelle Destombes

par Christelle Destombes - Vendredi 10 février 2012

Journaliste de presse écrite, Christelle Destombes jongle avec les nouvelles technologies. et pourrait facilement rester scotchée au Web toute la journée, entre Twitter, les news, les blogs etc. Mais il faut savoir passer du rôle d'observateur à celui d'acteur...   

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Cinq personnalités du secteur médical, le Pr André Grimaldi (diabétologue), le Pr Olivier Lyon-Caen (neurologue), François Bourdillon (médecin de santé publique, vice-président du CNS), Didier Tabuteau (responsable de la chaire santé à Sciences Po) et Frédéric Pierru (sociologue) ont partagé leur diagnostic quant à « la logique de déconstruction des services publics concourant à la protection de la santé »[1]. 123 personnalités, médecins, mais aussi économistes, artistes et associatifs, ont signé leur « Manifeste pour une santé égalitaire et solidaire » qui appelle à un débat général autour de la santé. Après le constat des crises qui ont marqué ces trente dernières années (économiques, de santé publique, d’identité professionnelle ou de démographie médicale), les auteurs déplorent le choix de la privatisation et la remise en cause de la solidarité nationale, à une époque où les patients sont considérés comme « responsables » de leur état de santé, donc coupables et susceptibles de frauder. « Une nouvelle politique de santé est nécessaire », plaident-ils, basée sur six principes : la solidarité, l’égalité de l’accès aux soins, la prévention, la qualité des soins, l’éthique médicale et la démocratie sanitaire. Un « Indignez-vous » de la santé, qui pose la question du système que nous voulons, pour éviter que la « carte bleue ne remplace la carte Vitale ».  — Interview avec Frédéric Pierru.

 

Q

uelle est la genèse de ce manifeste ?

 

C’est la réunion de gens qui, chacun de leur côté, dénonçaient les orientations prises depuis 2002 qui aggravent les inégalités d’accès aux soins, mettent à mal le service public hospitalier et plus généralement délitent le fondement solidaire et égalitaire de notre système. André Grimaldi avait écrit « L’hôpital, malade de la rentabilité », j’avais signé « Hippocrate malade de ses réformes », Didier Tabuteau prenait partie sur les dérives du financement de la Sécurité sociale, etc. La jonction s’est faite au moment du mouvement de défense de l’hôpital public, contre la loi HPST [2]. André Grimaldi a eu l’idée du manifeste et d’y ajouter le poids symbolique de l’engagement de personnalités, pour montrer que ce délitement heurte tous ceux qui sont attachés à la Sécurité sociale comme fondement du pacte républicain. Nous nous sommes inspirés du « Manifeste des économistes atterrés », pour essayer de comprendre comment une politique qui ne maîtrise pas les dépenses et accroît les inégalités perdure. Et nous avons ajouté des propositions pour ne pas être dans la seule dénonciation. La santé n’est jamais un enjeu dans les grandes échéances électorales et nous voulions forcer les candidats  à prendre position. Pour les y aider, nous avons initié une pétition sur Internet.

 

 

Et ça fonctionne ?

 

Après le Manifeste, nous avons adressé un Pacte de la santé solidaire aux candidats aux présidentielles, nous attendons les réponses… La santé est la troisième préoccupation des gens, mais le débat est soit mal traité, version « trou de la Sécu », soit pas traité. Il y a un décalage entre les préoccupations profanes et la prise en charge par les professionnels de la politique, symptôme d’un malaise démocratique. Les politiques ont peur du pouvoir électoral des médecins, c’est le syndrome Plan Juppé… Et puis, finalement, on pense que ce système ne fonctionne pas trop mal. Sauf qu’il est perclus d’inégalités : nous investissons 165 Mds d’€ dans l’Assurance maladie, 195 dans les dépenses de santé, une autre politique est possible.

 

 

Comment expliquez-vous le glissement libéral qui s’éloigne des principes de la Sécurité sociale ?

 

Est-ce que c’est l’œuvre de Sarkozy ? Je pense que non. Il y a eu une orientation sur le principe : « on ne tape plus sur les médecins, mais on responsabilise les assurés sociaux ». En leur faisant supporter une partie croissante du coût des soins, avec un recentrage non dit sur les plus malades et les plus démunis. En gros, le quidam s’aperçoit que la SS rembourse de moins en moins mais qu’il cotise pour d’autres catégories. La deuxième option, c’est la remise en cause du service public hospitalier qui culmine avec la loi HPST, les ARS pouvant découper en tranches les missions de service public hospitalier, avec une politique plutôt favorable aux cliniques privées. Cette orientation qui se fait au nom de la contrainte financière date en réalité de 1999. Dès cette date, on passe dans la loi un petit article qui permet l’expérimentation de la tarification à l’activité. Avant la création de la CMU, que l’on a présentée comme une grande avancée sociale, plusieurs options  étaient envisagées devant les difficultés d’accès aux soins des plus démunis : la première consistait à augmenter les ressources de la Sécurité sociale pour améliorer le taux de prise en charge ou de créer un système assistantiel d’aide d’accès une complémentaire santé. C’est cette deuxième option qui a été retenue. On a institutionnalisé l’idée que pour accéder aux soins jugés utiles, les complémentaires – une spécificité française – étaient nécessaires. Soit le choix de privatiser la santé.

 

Ça s’est aggravé à partir de 2002-2003 : le passage à la T2A à 100% pour la chirurgie et l’obstétrique, la tarification unitaire public privé, choix idéologique du cabinet Mattéi. Après, il y a eu les franchises, l’augmentation des forfaits hospitaliers, les 18 € pour les actes lourds, la remise en cause du service public hospitalier qui culmine avec la loi HPST… Ces choix ont été validés par les politiques, mais ils sont portés par une petite élite de hauts fonctionnaires de gauche comme de droite.

 

 

Comment revenir sur ces choix ?

 

Il faut bien évidemment une volonté politique ! L’idée forte du Manifeste, c’est de définir quatre services publics de la santé : celui de l’assurance maladie, et nous souhaitons un retour à 80% de la prise en charge des soins. Ensuite, la médecine de proximité, qui va devoir intégrer la médecine libérale, construite en opposition à la Sécurité sociale et à l’Etat. Il faudra mettre du poids politique pour dire aux médecins libéraux qu’ils font partie de la médecine publique de proximité, comme les pharmaciens ! Mais nous avons la chance d’être à une période charnière : les jeunes médecins veulent travailler différemment, dans un exercice collectif, pluri professionnel, avec d’autres modes de rémunération… Ensuite, il y a la restauration du service public hospitalier, qui ne pourra être vendu à la découpe, et la sortie du tout T2A. Enfin, le service de la sécurité sanitaire et de la prévention. Nous voulons affecter 10% des dépenses de santé à la prévention. Après le Mediator, il faut réduire l’influence de l’industrie pharmaceutique, et nous posons le principe du 1 € pour un 1€ : 1 € dépensé dans le marketing = 1 € investi dans la formation continue.

 

 

Comment en période de crise expliquer aux Français qu’il faut augmenter le budget consacré à la santé ?

 

La question du financement devrait venir après celle du projet, de l’organisation du système… Dépenser 14% du PIB pour la santé n’est pas honteux et puis, on peut éliminer les niches sociales. Ce n’est pas compliqué d’expliquer aux gens qu’il faut payer collectivement le coût d’une santé solidaire. Au lieu de taxer les complémentaires santé, un impôt sur une dépense contrainte, qui taxe plus fortement les plus pauvres, augmentons la CSG ou les cotisations sociales. Quatre millions de personnes en France renoncent à une complémentaire santé, aux soins de ville. Ils échouent à l’hôpital avec des pathologies aggravées, plus coûteuses… Cette privatisation du financement est une impasse économique, sociale, sanitaire et politique. Elle fragilise la légitimité politique de notre système de protection sociale : combien de temps les jeunes actifs et bien portants, de moins en moins bien remboursés, vont-ils accepter de payer pour les vieux, les plus malades ? Plus un système est universel, plus il est politiquement solide ; une solidarité ciblée sur les plus pauvres devient rapidement une pauvre solidarité. On l’a vu avec la CMU, l’AME, etc. Dès qu’on crée un régime qui n’est pas de droit commun, on fragilise de fait les populations.

 

 

Vous dénoncez notre politique de santé tournée vers le soin plutôt que sur la prévention. Comment réaliser ce tournant ?

 

C’est un laïus politique : il faut faire de la prévention pour diminuer les dépenses… La prévention se justifie dans un objectif de réduction des inégalités devant la vie et la mort. Nous sommes le pays derrière la Finlande où les inégalités sont les plus fortes et elles se sont creusées. Je fais partie du groupe Inégalités de santé du Haut conseil de la santé publique, son dernier rapport s’intitule « Sortir de la fatalité ». En France, on considère comme une fatalité qu’un ouvrier vive sept ans de moins qu’un cadre. Dans le débat sur les retraites, la question s’est posée, non pas pour lutter contre, mais pour l’aménager dans le calcul des modalités de pension. Certains pays ont mis en place des politiques volontaristes de réduction des inégalités.

 

Et puis de quelle prévention parle-t-on ? En France, on fait des vaccinations et des grands messages d’éducation et de promotion de la santé. Mais cette pente d’incriminer les victimes (changer vos comportements, vos modes de vie) oublie les déterminants sociaux de la santé. Je suis pour une prévention transversale : qui prenne en compte le logement, les conditions de travail, les modes de vie, les inégalités socio économiques. L’épidémiologiste britannique Richard Wilkinson a écrit « L’égalité c’est la santé », où il dit : plus une société est égalitaire du point de vue socioéconomique, meilleurs sont ses indicateurs de santé publique et plus faibles ses inégalités. Il faut retenir toute la leçon : réduire les inégalités socioéconomiques profite à la santé de tous. Or la politique actuelle qui aggrave les inégalités de revenus aura tôt ou tard des répercussions sur les inégalités devant la maladie et la mort. La cohésion sociale est bonne pour la santé.

 

 

Quel est votre espoir de voir un grand débat sur la Sécurité sociale dans le cadre des prochaines élections présidentielles ?

 

Je pense que les associations de malades ont leur rôle à jouer, de même que les syndicats. Il faut que les corps intermédiaires s’emparent de ce sujet et l’imposent aux politiques. Ce débat-là, les politiques chercheront à l’esquiver. Evitons ça. Plutôt que de se focaliser sur les fraudes, ou le trou de la Sécu, ce qui est de la pure politique politicienne, parlons de l’essentiel. Posons-nous la question de ce qu’est la richesse pour une société à un moment donné.

 

 

 

[Cet article est initialement paru en version courte dans Le Journal du Sida n° 222]


Christelle Destombes

Notes

[1] « Manifeste pour une santé égalitaire et solidaire », Ed. Odile Jacob, sept. 2011

[2] Loi portant réforme de l'hôpital et relative aux patients, à la santé et aux territoires, plus connue sous l'expression « Hôpital, patients, santé et territoire »

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