Étrangetés 1 — Case Départ ou comment le vent a tourné
par Themba Bhebhe - Dimanche 29 janvier 2012
Themba, 33 ans, ne sait pas ce que c'est une identité nationale, mais une identité transfrontalière oui, la sienne se situant quelque part au beau milieu de l'Atlantique. Travaillant dans la distribution cinématographique et s'intéressant aux Cultural/Queer/Black Studies, Themba se demande pourquoi le mot minoritologue n'existe pas dans la langue française alors que le communautarisme oui. Au fond, il espère un peu faire avancer le schmilblick.Â
Parsemée d'une série d'événements les uns plus rocambolesques que les autres, 2011 s'est avéré être, c'est le moins qu'on puisse dire, une année des plus curieuses pour les minorités. En marge des grands événements de cette année, sont survenus deux événements mineurs dont l'étrangeté éclatante semble être de mise lorsque l’universalisme républicain rencontre, voire se conjugue au fait minoritaire. L'un concerne la réception critique du film Case Départ (abordée dans Étrangetés – Part 1 et 2), l'autre une altercation qui a eu lieu lors d'une cérémonie de commémoration de l'abolition de l'esclavage (Étrangetés Part 3). Ces deux étrangetés, fruits d'une intersection incongrue de l'universalisme et d'un questionnement sur le statut des minoritaires, peuplent un cabinet de curiosités constitué de tels faits divers. Ce n'est pas, en tout cas, un hasard si les deux événements auxquels ces trois articles s’attacheront font référence à la traite négrière.Â
E
n effet, cet épisode historique se caractérise actuellement par un double mouvement de dénégation et de reconnaissance. Dénégation car l'esclavage, tout comme tant d'autres faits historiques, fait forcément tache dans le récit universalo-républicain de l'Histoire de France, son existence même mettant intrinsèquement en cause les principes fondamentaux de l'universalisme, et s'est retrouvé de ce fait mis en sourdine par le passé. Reconnaissance car l'abolition de l'esclavage et sa qualification officielle comme crime contre l’humanité en France depuis dix ans ont inversement fait parler de ce chapitre de l'histoire comme presque jamais auparavant. C’est justement cette reconnaissance-là qui a facilité sa récupération par les pourvoyeurs de ce même récit universaliste. Récit patriotique sur le rayonnement glorieux de la France qui a bien souvent tendance à dissimuler plus qu'il ne dévoile. Rien de nouveau sous le soleil, a priori.
Sauf que ces deux événements — le film et l’intervention d’un groupe militant lors d’une cérémonie de commémoration — révèlent une stratégie de remise en question efficace. Il s'agit d'une juxtaposition justement stratégique de l'esclavage et d'autres formes de domination plus modernes. Ces trois articles se situent dans le sillage de cette stratégie-là dans la mesure où les résultats de celle-ci servent de piqûre de rappel. Un rappel que l'émergence de la question minoritaire, c'est-à -dire tout simplement la reconnaissance dans le discours public que les minorités existent et qu'ils n'ont de facto pas droit au même traitement social que la majorité pour X raisons, reste pratiquement au case départ. Et ce, malgré la profusion de discours débonnaires sur la lutte contre les discriminations des minorités soi-disant « visibles » (ou invisibles !) auxquels on assiste depuis les émeutes de 2005.
Â
Â
Le film — Étrangeté numéro 1Â
Â
Un film comique sur l’esclavage, l’oxymoron par excellence ? Rien qu’imaginer la perplexité du producteur, plissant les yeux devant les gesticulations du réalisateur et les deux coscénaristes qui pitchent l’idée, arguments sur la « diversité » à l’appui, est déjà en soi un sketch.
Â
Réalisé par Thomas Ngijol, Fabrice Eboué et Lionel Steketee, Case Départ relate la mésaventure de deux demi-frères d’origine antillaise, Joël et Régis Gros Désir (ça commence bien déjà ). L'un est l'incarnation du fantasme communautariste (habitant d'une cité, musulman, petit malfrat qui met son échec sur le dos du racisme), l'autre la caricature d'un arriviste bounty [1], rejeton de la méritocratie républicaine et assimilationniste. Arrivé au chevet de leur père mourant, ils se retrouvent, par un sortilège vaudou, transportés à l’année 1780 sur une île des Antilles françaises et… esclaves. Évidemment.
Â
De par cette faille spatio-temporelle abracadabrante, nos deux antihéros enchaînent une série de sketches loufoques plus ou moins réussis sur leur condition de Noir à cette époque. C’est sur ce mode satirique que le film s'évertue, à travers ces sketches, à mettre l'époque de l'esclavage en perspective avec la société française actuelle et à nous montrer ainsi le chemin qui a été fait depuis cette fatidique case départ. L’Histoire de France et le cheminement personnel des deux protagonistes se combinent, en fin de compte, assez allégrement dans cette fable moderne. Mais c’est moins l’objet film que sa mise en tension du politiquement correct et incorrect qui lui a valu sa place dans le cabinet de curiosités 2011.
Â
C’est qu’en riant d’une tragédie historique — chose éminemment politiquement incorrecte — les aventures rocambolesques de Joël et Régis Gros Désir renouent avec un discours politiquement correct en vogue sur les nouvelles formes de discrimination. Comparaison stratégique qui a le mérite de démontrer la ténacité de certaines notions du racisme biologique d’antan — personnifiées surtout par le personnage du contremaître dont l’obsession consiste à parler des « grosses bites » des Noirs à longueur de la journée — et qui en même temps ridiculise cette nouvelle forme moderne de racisme culturaliste, institutionnel et plus insidieux qui sévit depuis un certain temps – incarné, quant à lui, par le patron (maire) de Joël et son discours nauséabond sur les immigrés de sa commune.
Â
Si j’ai l’air de défendre cette prémisse louable, c’est que, à en juger par les critiques vitrioleuses dont le film a fait l’objet avant même sa sortie, l’accueil, ou à vrai dire, le pré-accueil réservé au film était totalement hors-sujet. Souvent sans même visionner le film, ses détracteurs se sont arrêtés au seul caractère irrévérencieux du traitement humoristique de l’esclavage. Aux Antilles, certains avaient déjà décidé de boycotter le film bien avant sa sortie. Relayée surtout par l’internet, cette critique s’est « matérialisée » par la création de pages Facebook à l’encontre du film. Plus curieux encore, Case Départ a même valu à Fabrice Eboué et Thomas Ngijol d’être traités de « collabos » par la chanteuse et militante Joby Valente, les mettant en parallèle avec les Africains qui, selon la formule célèbre, vendaient d’autres Africains aux esclavagistes. Affublés de tous les noms et dans le collimateur d’une certaine partie de ceux dont le film mettait en scène leur propre histoire, les deux coscénaristes se sont vus obligés de lancer une contre-campagne promotionnelle en faveur de leur œuvre, recourant à des vidéos diffusés sur Youtube où, face caméra, ils s’expliquent solennellement. Sort éminemment saugrenu et franchement pas très sexy pour un film censé faire rire.
Â
Outre-Manche, un sketch tout aussi osé que ce film a été diffusé dans les années 1990 par une troupe de comiques britanniques qui pendant plusieurs années animaient l’émission The Real McCoy…
Â
Que je sache, ce traitement bien plus irrévérencieux et trivial de l’esclavage n’a pas pour autant déclenché de telles diatribes à l’encontre de ces créateurs. Car, au fond, si on connaît son histoire et si on a pu la digérer de par sa reconnaissance et son enseignement – surtout quand cette histoire-là remonte à plus de 150 ans, ne peut-on pas en rire de manière décomplexée ? C’est, je postule, ce qui différencie bien souvent la diaspora afro-caribéenne anglophone à laquelle je m’appartiens de mes cousins des Antilles françaises – ceux-ci vivant en France, ceux-là vivant principalement au Royaume-Uni, aux Etats-Unis et au Canada où les identités se forment sur fond de multiculturalisme ambiant.
Â
Se pose alors la question de qu’est-ce qui s'est passé avec Case Départ ? A savoir si sa spécificité française a joué un rôle dans sa réception ? La réponse à cette question mérite de s’attarder sur l’ironie qui la sous-tend. Ironie car Case Départ, en osant tout simplement problématiser une Histoire minorisée, s’est fait rattraper par un des effets pervers de la minorisation républicaine de cet épisode de l’Histoire française et de tout autre épisode qui perturbe le récit-panthéon de la République. Je m’explique.
Pour l’essentiel, l’argument principal avancé à l’encontre de Case Départ consiste à soutenir qu’il ridiculise et relativise l’esclavage. On pourrait aussi postuler que le fait que des générations d’écoliers antillais aient récité « Nos ancêtres, les Gaulois… » sans mention aucune ou avec un passage en deux temps trois mouvements sur l’esclavage par les professeurs d’histoire et dans les manuels scolaires alors même qu’il s’agit du fondement de la société antillaise n’est en l’occurrence pas anodin. A l’évidence, l’occultation et, par extension, la non-reconnaissance de ce pan d’histoire pendant des années a fini par l’ériger en tabou. Dans ces conditions, la lèse-majesté commise par le film consistait tout simplement à s’approcher de trop près de la boîte de pandore esclavagiste. Boîte de pandore qui, pour les scénaristes et réalisateur du film, leur a explosé en pleine figure. C’est dans ce contexte socioculturel et historique spécifique que réside le « problème » de la perception de Case Départ par de nombreux Antillais avant sa sortie. Ainsi que le constate Jean-Claude Cadenet dans la préface de Corps Noirs, Têtes Républicaines : le paradoxe antillais (Moïse Udino, éd. Présence Africaine) : « L'occultation officielle de cette histoire a pour conséquence la transmission, par bribes, d'une histoire passionnelle et émotionnelle, non mise en perspective et souvent fragmentée » [2] (souligné par mes soins). A l’évidence, la minoration mémorielle de l’esclavage au Nouveau Monde a donné lieu à une identité blessée dont Fabrice Eboué, Thomas Ngijol et Lionel Steketee ont, en définitive, fait les frais.
Â
Fait intéressant, Case Départ comprend une séquence de mise en abîme qui préfigure son propre sort polémique. Un moment où le film s’auto-prophétise. Vers la fin, intervient une scène où les deux protagonistes Joël et Régis Gros Désir débattent de l’Histoire de France, l’un mettant en avant ses épisodes héroïques, l’autre citant ses chapitres sombres. A travers cette séquence se joue justement la collision entre ce qu’Esther Benbassa appelle les « taches de l’histoire » [3] et le récit universaliste. Réalité et fiction ne font qu’un car, en traitant l’esclavage sur un ton comique, le film tout entier devient lui-même « une tache de l’histoire » [4] qui remonte à la surface et qui provoque inévitablement autour de son existence ces réactions inattendues.
Â
Restant dans ce même ordre d’idée de reconnaissance et de dénégation, l'apparition de Case Départ en 2011, quelques semaines après le dixième anniversaire de la Loi du 21 mai 2001 tendant à la reconnaissance de la traite et de l'esclavage en tant que crime contre l'humanité n’est pas que fortuite. En effet, force est de constater que la traite négrière, tout comme la Shoah avant elle, est en passe de devenir une tranche « légitime de l’histoire de France » [5], surtout sous l’égide du gouvernement de Nicolas Sarkozy. Et c’est justement à cette (mise sous) tutelle que sera consacrée Étrangetés – Part 3.
Â
Â
Les deux Éric ripostent — Étrangeté 1.5
Â
C’est sur ces entrefaites qu’Étrangeté numéro 1.5 fait son entrée. Le spectacle de l’émission sur France 2 de Laurent Ruquier, On n’est pas couché en présence d’Éric Zemmour et Éric Naulleau nous montre, en effet, que les réactions au film sont, comme toutes choses, à géométrie variable. Ecoutons bien, surtout à partir de la troisième minute.
Â
Beaucoup de choses sont dites, tellement qu’on pourrait presque écrire un papier sur cet extrait à lui seul. On pourrait, par exemple, s’intéresser à la manière dont Zemmour relativise la traite négrière, récusant la spécificité tant de son envergure que de la ténacité de ses retombées, à l’appui d’une pathétique variante du fameux « Nous sommes tous des Juifs allemands » (« nous avons tous été des esclaves »). La cerise sur le gâteau vient surtout à la fin de l’extrait. Comme si on n’avait pas compris le but à peine voilé de cette tirade, le quizz débute avec des questions sur Spartacus et Victor Schœlcher, mais l’évidente question sur Toussaint Louverture (grande figure de la révolte des esclaves à Saint-Domingue) brille par son absence.
Â
Mais ce qui retiendra ici toute notre attention est surtout l’accusation faite par Naulleau et Zemmour d’un film qui, bien qu’humoristique, serait vecteur d’un « message communautariste » Avant de s’attaquer à cette réflexion, considérons cette trope (le mot est choisi sciemment car il ne correspond bien souvent à aucune réalité) qu’est le communautarisme (mot que je n’arrive presque jamais à bien orthographier – étrangement…).
Â
Entré dans le champ lexical politique depuis 20 ans, le communautarisme est devenu l’arme nec plus ultra pour récuser toute problématisation minoritaire en la désignant comme une menace à l’individu-république. Il suppose un effet pervers a priori — des pratiques culturelles et revendications politique particularistes d’une minorité — alors même que les revendications minoritaires visent essentiellement à effacer les inégalités engendrées par les discriminations qui constituent l’effet pervers a posteriori d’un universalisme inopérant.
Â
En 2010, le Cran (Conseil Représentatif des Associations Noires de France) a publié un rapport détaillant 50 propositions pour lutter contre les discriminations étrangement intitulé « Lutte contre le racisme et le communautarisme ». La lecture de la lettre de mission du rapport en date du 23 octobre 2009 adressées à Patrick Lozès, président du Cran, et Michel Wievorka, président du conseil scientifique du Cran, fournit un exemple des plus éclatants de l’usage du terme. On y lit « Votre engagement déterminé dans la lutte contre les discriminations, liées à l’origine ou à la religion, nous amène à vous confier le soin de préparer un rapport sur les moyens de combattre efficacement les replis communautaristes et toutes les formes de racisme » [6]. Créé sur le modèle du Crif (Conseil représentatif des institutions juives de France), le Cran s’est formé en 2005 avec pour but de coordonner et de mener une politique minoritaire visant à éliminer les discriminations affectant les Noirs de France. Il a pour point de départ le postulat que l’expérience de la discrimination est consubstantielle de l’expérience noire en France et envisage cette communauté non comme une entité ayant en commun une « identité épaisse » [7] constituée de pratiques culturelles, mais du seul point de vue de la discrimination à laquelle tous ses membres sont potentiellement exposés. Un projet politique dont, tout comme le postulat de Case Départ, la finalité s’inscrit dans la recherche d’une égalité de traitement universelle.
Â
Et pourtant dans cette même lettre de mission, quelques mots après l’évocation de la véritable vocation du Cran — la lutte contre les discriminations — fait apparition notre ami communautariste. D’une part, on comprend bien entre les lignes qu’ici ce terme fait office de mise en garde contre d’éventuelles revendications « anti-républicaines » (c’est-à -dire minoritaires) que les rapporteurs pourraient entretenir et, d’autre part, il désigne ce qui est à l’évidence, aux yeux du gouvernement, le vrai ennemi à la cohésion sociale. Plus étrange encore, le mot « discriminations » disparaît presque totalement de la suite de la lettre au profit du communautarisme où on peut lire, entre autres choses :
Â
« Le problème du communautarisme se pose dès lors que c’est l’identité même de l’individu qui est définie par la communauté : les règles communautaires priment alors sur celles de la République, mettant en cause la cohésion de notre société, sa tranquillité et, in fine, sa sécurité.
Â
Nous croyons que la communauté doit s’arrêter là où la République commence. L’idéal républicain de liberté, d’égalité, de fraternité, ne peut progresser si la communauté ne reconnaît que ses propres règles. En sens inverse, bien sûr, toutes les discriminations, qui sont une violation de l’idéal républicain, encouragent le repli communautariste et doivent absolument être combattues efficacement.
Â
Aussi, nous vous serions très reconnaissants de bien vouloir examiner ces questions plus en avant, en nous remettant un rapport avant la fin de l’année. » [8]
Â
Signée Brice Hortefeux et Bernard Kouchner.
Â
Evidemment, dans l’introduction du rapport, le Cran remet gentiment les pendules à l’heure en expliquant entre maintes autres choses didactiques que « La société française redoute l’existence des communautés, dans lesquelles elle tend à voir systématiquement du communautarisme, à  tel point que les deux notions sont régulièrement confondues dans le débat politique, que cet amalgame soit volontaire, ou non. Sous couvert de lutter contre le communautarisme, certains cherchent, en réalité, à lutter contre les communautés, ou contre certaines d’entre elles. »[9] Au-delà de véhiculer un racisme à peine voilé en accusant certaines minorités de communautarisme — et c’est surtout le cas de la « communauté arabo-musulmane » avec l’affaire du burqua-voile-niqab-ils-sont-tous-des-intégristes-barbus, le communautarisme est, dans le discours de Messers. Hortefeux, Kouchner, Zemmour, Naulleau et tant d’autres, représenté comme une sorte de racisme inversé venant des minorités. Ces messieurs-là mettent le communautarisme sur un pied d’égalité avec le racisme et les discriminations, relativisant ainsi ceux-ci et faussant la dissymétrie existant, d’une part, entre la réalité des discriminations et, d’autre part, les cas isolés du communautarisme tel qu’ils le conçoivent. Â
Â
Restant dans cette optique, on n’a pas vraiment à s’étonner que les deux Éric dans l’émission de Laurent Ruquier tiennent de tels propos avec un naturel des plus confondants. Rembobinons alors, revenons à nos moutons où on entend :
Â
Éric Naulleau : « Tout de même, quand je regarde le film […], j’ai l’impression que […] l’humour devient une ruse du communautarisme quand même. C’est-à -dire que dans certains milieux, la référence à l’esclavage est un peu obsessionnelle, ça revient toujours, tout comme il y a un certain féminisme qui ressasse toujours les mêmes souffrances des femmes au même moment tout comme, pour faire la balance, c’est vrai que dans certains milieux la Shoah est devenue un argument d’intimidation, d’une manière ou d’une autre, on revient là … et là … »
Â
Laurent Ruquier : « Le fameux syndrome, comment ça s’appelle où il y a pas… le point Godwin ! »
Â
Éric Naulleau : « Si on enlève tout le côté humoristique ce dont on vous accuse, c’est quand même un manquement au devoir de mémoire, c’est-à -dire… quand même, les Noirs qui oublieraient… c’est des mauvais Noirs, c’est quand même traité sur le mode humoristique, mais sur le mode sérieux en même temps… parce que c’est quand même ça le message du film… pour moi, cette ambigüité n’est pas levée à la fin du film. »
Â
La ruse des deux Éric est aussi efficace que saugrenue et consiste tout simplement à évoquer des absents (ou imaginaires) qui utiliseraient la Shoah ou l’esclavage comme « argument d’intimidation » — comme point Godwin —alors qu’ils instrumentalisent avec la plus grande habilité l’injure politicienne — « le communautarisme » — comme point Godwin. Justement.  Une stratégie rhétorique maintes fois entendue pour réduire au silence tout questionnement minoritaire. LGBTQI-machin-chose (tout le monde y est ?), Noirs, Maghrébins, Femmes, Juifs et d’autres groupes minorisés : « Ah, vous encore, vous me faites chier avec vos histoires communautaires. Soyez universalistes et taisez-vous. » — disent Naulleau et Zemmour pratiquement texto.
Â
Â
Le vent tourne
Â
En accusant Case Départ d’être vecteur d’un message communautariste, les deux Éric ne font qu’appliquer leur stratégie de « point Godwin communautariste » pour tenter de rappeler Eboué et Ngijol à l’ordre. Une stratégie de communautarisme fantasmé mis en avant comme trompe l’œil, une sorte d’écran de fumée rhétorique qu’ils érigent à chaque fois qu’une minorité quelconque ose sortir du carcan républicain et s’exprimer en tant que tel.
Â
En abordant l’esclavage, en critiquant les discriminations d’aujourd’hui et en mettant stratégiquement les deux phénomènes et deux époques en parallèle, Case Départ problématise la question des Noirs de France, les désignant comme minorité dans le discours public, et potentiellement comme entité politique capable de formuler des revendications.Â
Â
Â
Le vent a tourné
Â
Car, au fond, ce qui gêne Naulleau et Zemmour se résume tout simplement à ceci : le vent a tourné, le regard est renversé et les deux animateurs se sont retrouvés face à deux comiques qui, bien qu’ils aspirent à être vus et entendus par un public le plus large possible en recourant à des thèmes supposés être d’une portée universelle, se constituent néanmoins en sujet minoritaire et politisé. Leur prisme humoristique rompt nécessairement avec celui qui présuppose un sujet et un public majoritaire, et s’adresse à un public minoritaire, mais également majoritaire. La nuance est capitale car oser faire cela aux yeux de nos deux animateurs équivaut de facto à un geste communautariste. Il n’y a bien évidemment rien de subversif dans le discours du film qui est finalement très consensuel, mais on voit bien dans l’extrait de l’émission de Laurent Ruquier que la problématisation minoritaire de Case Départ déclenche des sonnettes d’alarme chez Messers. Zemmour et Naulleau.
Â
Ce qui se produit clairement ici est que Franck Ngijol et Fabrice Eboué ont tout simplement brisé un autre tabou, cette fois-ci républicain. Ils ont tout simplement osé s’exprimer en tant que Noirs de France, conscients de leur passé et maîtrisant les sujets les concernant au premier chef sans pour autant exclure tout ceux dont le taux mélanique est bien plus faible. Ils ont tout simplement osé pousser un rire postcolonial qui a mis à mal les fantasmes mêmes de l'universalisme, un rire qui trouble la hiérarchie établie entre ceux qui regardent et ceux qui sont regardés, entre ceux qui rient et ceux de qui on rit... un rire autre. Car ce qui est marquant dans ce film est que j’ai finalement l’impression que, quelque soient nos origines, nous en rions ensemble et qu’en riant ensemble, nous faisons en même temps avancer le schmilblick.
Â
Â
[À suivre : Étrangetés 2]
Notes
[1] Argot : un Noir qui se croit blanc.
[2] Moïse Udino, Corps Noirs, Têtes Républicaines : le paradoxe antillais, éd. Présence Africaine, Paris, 2011, p. 20
[3] Ibid., p. 7
[4] Ibid., p. 7
[5] Esther Benbassa, Introduction : la France en situation postcoloniale, Hommes & migrations, n° 1291, p. 8
[6] Rapport au Ministre de l’Intérieur, de l’Outre-Mer et des Collectivités Territoriales et au Ministres des Affaires Etrangères et Europoéennes : Lutte contre le racisme et le communautarisme, p. 3
[7] terme utilisé par Pap Ndiaye notamment dans La condition noire : essai sur une minorité française, éd. Folio, Paris, 2011
[8] Rapport au Ministre de l’Intérieur : Lutte contre le racisme et le communautarisme, op cit., p. 3
[9] Ibid., p. 10
