Incompatibilité entre clubbing et cinéma

Le cinéma est comique dans son ratage systématique de la scène de club. Dans tous les films contemporains, le club de house ou de techno est montré sous sa forme la plus complaisante : les mauvais éclairages, les nanas qui dansent super mal dans des cages surélevées ou sur des plots, des balcons en métal style Heaven d'il y a très longtemps, un parfum de mafia russe ou de Miami, des gens sur le dancefloor qui n'ont pas été briefés et une musique toujours, toujours, toujours nulle. Les réalisateurs de cinéma sont souvent étrangers au monde de la nuit et cet exercice de style est donc la risée de leur travail. Ce moment dans un club était sensé être palpitant. Il est juste hilarant dans sa méconnaissance de la club culture.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 08 janvier 2012

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Le cinéma est comique dans son ratage systématique de la scène de club. Dans tous les films contemporains, le club de house ou de techno est montré sous sa forme la plus complaisante : les mauvais éclairages, les nanas qui dansent super mal dans des cages surélevées ou sur des plots, des balcons en métal style Heaven d'il y a très longtemps, un parfum de mafia russe ou de Miami, des gens sur le dancefloor qui n'ont pas été briefés et une musique toujours, toujours, toujours nulle. Les réalisateurs de cinéma sont souvent étrangers au monde de la nuit et cet exercice de style est donc la risée de leur travail. Ce moment dans un club était sensé être palpitant. Il est juste hilarant dans sa méconnaissance de la club culture.

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n ne parle pas ici, bien sûr, des clubs disco qui sont une catégorie à part. Que ce soit dans les films connus de tous comme Saturday Night Fever ou leurs remakes néoréalistes (Boogie Nights), le club est toujours intéressant car il fourmille de détails socioculturels (les fringues, les pas de danse, le groove, etc.). Sans insister sur le vieux Cruising de 1980 dont seules les scènes (véridiques) de bar cuir sont fascinantes. Je parle plutôt des dizaines de films modernes où, on ne sait pas pourquoi, l'intrigue passe par une scène de club avec des acteurs qui fendent la foule en diagonale, pourchassés par des dealers qui boivent de la vodka, quand ce n'est pas des actrices qui se sentent obligées de tomber dans des transes sous les stroboscopes qui sont des insultes à tous ceux qui ont gobé au moins une fois dans leur vie. C'est le cliché de la scène de Collateral. Ou alors ce best of des moments les plus embarrassants sur Youtube.

Dans le cinéma, le club, c'est encore les années 90. Ça avait pourtant bien commencé avec les scènes mythologiques de club dans Star Wars, mais il y a trop de geeks qui ont écrit des bouquins et des thèses et des mémoires sur la musique et les ambiances de club dans les films de George Lukas, au point que ce dernier se parodie désormais lui-même avec délectation. Mais quand sont arrivées la house et la techno, avec tous les clubs renversants qu'étaient l'Hacienda de Manchester, le Sound Factory à New York, on se disait que le 7ème Art parviendrait, grâce à ces exemples, à dépasser le clubbing de papa, celui d'American Psycho ou de Basic Instinct. Après tout, c'est le monde de la nuit, de la musique la plus expérimentale, des freaks et de la drogue et des designers qui font des urinoirs en forme de bouches humaines. Patatras (comme on dit)! Les seules belles scènes de club ont souvent lieu dans le domaine de la science fiction ou dans les films sociétaux choquants à la Irréversible de Gaspar Noé. Mais le reste... Quelques exemples édifiants, quand le cinéma est plus cheap que le TOP 50.

 

 

Le gnan-gnan français

 

Ben oui, ça a commencé très mal avec La Boum et après, c'est tombé ensuite dans Gazon Maudit et Pédale douce et les fêtes gays tellement ringardes qu'on se demande vraiment si ça existe, mais c'est vrai, je ne suis pas allé à l'Amazonial même si j'ai fait le Rocambole. Et puis il y a tous ces acteurs français qui ne savent pas danser, incapables de saisir le beat, tout en faisant croire que ça les intéresse. Il y a le club de province de petite capacité qui est souvent représenté dans les films de François Ozon et tout ça manque incroyablement d'imagination et quand il va tourner aux Baléares, Christophe Honoré nous ramène une scène qui pourrait être tournée à Brest... À chaque fois, l'actrice principale se trouve sous l'emprise de l'alcool ou de la drogue ou d'un Coca Light et se met à danser au milieu de la foule, caméra de face, totalement oblivious du ridicule qu'elle est en train de causer dans la psyché du dancefoor et du « drame » qui se prépare dans une salle adjacente, avec un acteur qui fait trop de pubs pour des parfums Chanel (je ne donne pas de noms). On voit que les réalisateurs français ne connaissent rien au clubbing, ils ont dû aller au Queen une ou deux fois dans leur vie, ils ne comprennent pas la musique qui y est jouée, ils n'ont aucune idée des codes car EN EFFET ON NE TRAVERSE JAMAIS LE DANCEFLOOR EN DIAGONALE.

 

L'idée française, c'est que l'actrice principale personnalise par sa transe érotico comique une émotion trop trop expressive, alors que nous on a envie de lui dire à l'oreille « Marie Gisèle, réduis ton expression corporelle de 25% SVP ». Elle illustre la pureté du monde, menacée dans un underworld forcément dangereux. Ces réalisateurs, même les homosexuels, sont toujours à côté de la plaque : trop de carrés VIP, on surjoue toujours dans le club, et on y trouve un coefficient de  jolies nanas pour un homme (vieux) très différent de celui de la vraie vie. C'est comme si vous mettiez la bande de Ceux qui m'aiment prendront le train en plein milieu de Gatecrasher. En France, toujours pareil : trop de blabla et pas assez de musique.

 

 

Le bordel russe

 

Le reste du cinéma européen ne fait guère mieux. Ibiza est devenu une forme de terre promise du clubbing de masse, mais on ne voit pas ces grandes machines industrielles dans le cinéma qui s'en tient toujours aux vieux clubs de traves d'Almodovar. Si vous avez vu un film espagnol avec 3000 mecs bandants les bras en l'air comme ceux qui sont au Sonar de Barcelone, je suis preneur.

 

Très vite, le spécimen mondial de la scène de club au cinéma s'est développé dans les pays de l'Est. La Russie est le cluster du genre. Il y a tous ces films d'action avec des mercenaires slash gangsters slash dealers où les contrats se signent dans des backstages mitoyens de grande cages à poules plongées dans l'obscurité avec 2000 personnes dans une fosse avec même parfois les Orbital qui font office de DJs, la honte quoi. Des lumières toujours trop fortes, même pas belles, une sono finlandaise, 10 tueurs de 135kgs chacun, les cheveux rasés, en costard avec des Uzis, un patron de boite fourbe et très pervers qui décide de tout à partir de son bureau avec une grande baie vitrée qui surplombe le club, les nanas sont toutes des travailleuses du sexe qui ont grandi dans la campagne environnante et on ne sait pas si les clubbers viennent ici pour danser ou pour se faire descendre par une fusillade générale. Comme il y a plein de films qui se tournent au Canada et en Russie pour faire des économies, vous avez des scènes de club russes qui sont insérées dans des films qui se passent à Los Angeles.

 

 

Bollywood vs Hollywood

 

Est-ce que les scènes de club des films indiens sont excitantes parce qu'elles sont hystériques de couleurs ou parce que c'est juste... l'Inde ? Est-ce que ça marche parce qu'ils ont 300 filles identiques au lieu de 10 ? Même dans Bangkok Dangerous, on voit que toute l'Asie commence à faire de même. À Hollywood, la scène de la fête d'Harvard dans Social Network est-elle vraiment un moment imaginé ? Le bleu de la scène de Vanilla Sky est-il possible ? Megan Fox n'en fait-elle pas trop dans Bad Boys 2 ? Dans Blade II, la scène de club rassemble au moins 2000 personnes et tout le monde est beau, il n'y a pas un seul laidron en vue. Mais ils dansent tellement mal ! Et depuis quand on entre dans un club comme ça, avec personne à la porte comme dans The Misfits ? Et avez-vous déjà été dans une boite comme celle de xXx (bon faut dire que Vin Diesel est so sweet qu'on le suivrait n'importe où)? Hollywood a beau avoir les moyens, à chaque fois, c'est la cata.

 

Il faut dire tout de suite qu'on voit ici une illustration parfaite de l'uniformité gay, telle qu'elle s'est diluée à travers le monde entier. Le club gay est le même partout dans le cinéma, avec les mêmes robolights, les mêmes pétasses près du bar, la même eurodance vaguement tribale, la même masse de garçons sur la piste de danse. Pour le cinéma, il faut ajouter un escalier qui monte à un balcon, ça donne de la profondeur de champ coco, il y a toujours des fumigènes (alors qu'il y en a tellement rarement dans la vraie vie, dommage), et il  y a aussi forcément une femme tenue en laisse par un collier. Sur les fronts de mer de toutes les stations balnéaires du monde entier, cette franchise du club gay ringard s'est imposée avec ces clubs interchangeables les uns à côté des autres. Vous êtes à Corfou, en Asie ou en Argentine, ces clubs se ressemblent tous, ils ont été copiés tels quels dans la première saison anglaise de Queer As Folk.

 

Si un patron mafieux à Chypre ou en Inde veut ouvrir un club, il demande à une folle de lui faire la même variante du film qu'il a vu le dimanche soir à la télé. « C'est ça que je veux ! » dit-il et, finalement, il n'y a que deux ou trois détails qui changent. Regardez la prochaine fois, vous verrez. Le clubbing, qui est par essence la culture de la diversité, avec chaque endroit une décoration, un jeu de lumières, une sono et une architecture différentes, est en train de devenir un moule, un trademark à la Naomi Klein car l'idée ici est de rassurer tout de suite le touriste hétéro dès la porte d'entrée. « Ah oui, j'ai vu un club comme ça dans La Plage ! ». Quand on est rassuré dès la porte d'entrée, on peut consommer plus vite. C'est comme quand on va à New York la première fois dans sa vie, on pénètre naturellement dans les magasins de fringues de Broadway dès le deuxième jour, sans savoir qu'ils sont là, parce que vos pas vous y amènent naturellement.

 

 

Grosse incompréhension

 

On réalise alors que les grands réalisateurs de film perpétuent cette incompréhension sociétale face au clubbing, comme si cet endroit de danse et de sortie ne pouvait pas être, au contraire, un moment créatif du film, avec une liberté d'imagination totale, une scénographie différente. Quand on pense à des documentaires comme Maestro qui expliquent tout l'engagement politique de la club culture, avec un vrai dévouement passionné du public de certains clubs, on voit bien qu'ils ne connaissent pas tous les us et coutumes de la nuit, qui sont toujours aussi exquis : la queue pour entrer, la queue pour le vestiaire, la queue pour le bar, la queue pour tout en fait et après la queue pour le taxi. Il y a plein de capacités de scénario et de dialogues ! Le club passe en coup de vent alors que c'est un des rares endroits dans la société où l'on peut être soi-même pour, dans le désordre : se libérer la tête, danser, s'amuser, se défouler, découvrir, tomber amoureux, vivre des trucs en groupe, que des actions qui permettent d'avancer dans la vie.

 

Pour tous ceux qui connaissent la vie des clubs et des raves — et ça fait pas mal de monde en 20 années de house — et qui sont « reborn » grâce à la nuit, cette vision bâclée du clubbing au cinéma est incompréhensible. Ça finit par devenir un test. Si un film d'action par ailleurs très bon rate sa scène de club, c'est forcément qu'on n'y a pas consacré les moyens intellectuels, alors que les explosions et les effets digitaux sont époustouflants. Bien sûr, le clubbing, la rave, le teknival, tous ont des aspects glauques, il ne faut pas le nier. Même quand on s'amuse beaucoup dans un club, il suffit de reprendre ses esprits pendant 5 minutes pour regarder avec plus de distance ce qui se passe et il y a toujours des détails qui sautent aux yeux comme : des toiles d'araignées sur les lumières les plus élevées au Queen, un mur particulièrement laid, des toilettes indescriptibles, une impatience dans le regard de ceux qui font la queue au bar et même une immense solitude au dessus des visages du dancefloor.

 

Mais il y a trop de nuits parfaites aussi dans nos mémoires, des nuits pendant lesquelles on est si heureux du début à la fin qu'on passe à côté du mur particulièrement laid et on se dit « même pas peur ! ». Pendant ces nuits, on découvre parfois des clubs dans des villes étrangères qui ont été pensés pour vous foutre une gifle émotive. Et le cinéma dispose de nombreux exemples pour s'inspirer car il y a tant de clubs qui ont nourri des dizaines de milliers de personnes, pendant des années. En Angleterre, toute une génération a été influencée par l'esprit de Trade. À Londres, un club tout blanc, le Milk Bar, fut un des sommets esthétiques de la house, si clean qu'il rappelait le luxe décontracté de Sweet Harmony des Beloved. Toujours à Londres, le club Fire dispose depuis des années déjà d'une salle entièrement entourée de leds, comme dans la célèbre vidéo de Justin Timberlake qui a fait tout son succès. À la fin des années 90, les gens de Respect et de Ed Banger manquaient de superlatifs pour décrire la pureté du son des clubs de Tokyo. Aujourd'hui, si on n'est pas allé au Panorama Bar de Berlin, comme moi, ben on ne peut pas prétendre être au courant. Et je ne parle ici que des grands clubs que tout le monde connaît car il y aurait beaucoup à apprendre des endroits plus alternatifs.

 

Faut-il penser que le cinéma n'envoie personne faire des repérages dans les clubs alors qu'ils sont si attentifs pour trouver les bons décors dans tout le reste du film ? Ou ne sont-ils pas capables de voler les idées à partir de la vraie vie et de demander à des consultants DJ's de les aider ? Et surtout, quand vont-ils ENFIN créer un club virtuel, ou une rave holographique puisqu'ils le font déjà pour les châteaux du Seigneur des anneaux ou les jungles d'Avatar ? Il faut dire que même la scène club du dernier Tron est ratée, malgré la musique des Daft.

 

 

 

Le clubbing est déjà tellement exclu des médias, surtout en France d'ailleurs. Pourtant des magazines comme Time Out ont été des succès internationaux quand ils présentent le clubbing d'une ville à égalité avec ses attraits touristiques traditionnels. Le club y est décrit avec le même sérieux et enthousiasme que le restaurant ou le musée. En France, non. Personne ne parle ou écrit sur le clubbing dans les grands médias. On ne voit jamais une image de club à la télé. Le concert, ça oui, on y a droit — et beaucoup trop d'ailleurs. Mais le club est toujours montré sous l'angle du fait divers et jamais pour montrer sa signification sociale. N'oublions pas que les Noirs et les Arabes sont toujours interdits à l'entrée. Du coup, ils développent leurs soirées ou leurs battles dans des stades qui attirent un public de plus en plus nombreux, mais on fait comme si ça n'existait pas. Le cinéma mondial entretient cette incompréhension du clubbing en le montrant comme un puits de dangers. Or les kids de 14 ans réclament désormais des clubs pour eux, de manière à ne plus avoir à attendre 18 ans pour sortir en boite. Ils veulent danser ! Et qui pourrait dire à ces kids, à notre époque, qu'ils n'ont « pas encore l'âge pour danser » ?

 

Le cinéma est là pour nous ouvrir les yeux mais il les garde fermés sur la nuit nocturne. Quel dommage.


Didier Lestrade

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