Un frère basque

Cela fait plus de deux ans que j'attends une contribution de Txetx Etcheverry sur le travail qu'il fait avec l'association Bizi à Bayonne mais comme je vois qu'il a du mal à s'y mettre, je vais commencer par raconter l'histoire de notre rencontre. J'ai autour de moi quelques hommes hétéros que je considère comme mes frères, des personnes qui font des choses que j'admire, qui sont profonds et qui m'émeuvent, je ne sais pas pourquoi, d'une manière très forte. Je fais très attention à ce qu'ils me disent car je les trouve très pointus dans leur domaine. Je n'ai pas eu de telles relations avec des hétéros dans ma jeunesse et cela fait dix ans qu'ils arrivent dans ma vie, ces hommes qui m'apprennent plein de choses et surtout, qui me font presque chialer tellement je les aime. Donc il ne faut pas voir (bien que) ce texte comme une plate-forme politique comme d'habitude chez Minorités, mais plutôt comme une histoire à raconter entre amis.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Samedi 10 décembre 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Cela fait plus de deux ans que j'attends une contribution de Txetx Etcheverry sur le travail qu'il fait avec l'association Bizi à Bayonne mais comme je vois qu'il a du mal à s'y mettre, je vais commencer par raconter l'histoire de notre rencontre. J'ai autour de moi quelques hommes hétéros que je considère comme mes frères, des personnes qui font des choses que j'admire, qui sont profonds et qui m'émeuvent, je ne sais pas pourquoi, d'une manière très forte. Je fais très attention à ce qu'ils me disent car je les trouve très pointus dans leur domaine. Je n'ai pas eu de telles relations avec des hétéros dans ma jeunesse et cela fait dix ans qu'ils arrivent dans ma vie, ces hommes qui m'apprennent plein de choses et surtout, qui me font presque chialer tellement je les aime. Donc il ne faut pas voir (bien que) ce texte comme une plate-forme politique comme d'habitude chez Minorités, mais plutôt comme une histoire à raconter entre amis.

Q

uand mon bouquin sur Act Up est sorti en 2000, j'ai fait pas mal de signatures en province et mon éditeur a reçu une proposition de Txetx, pour parler du livre à Bayonne. Ensuite, il m'a proposé de revenir parce qu'il voulait que je participe à un séminaire sur la désobéissance civile. J'ai dit oui tout de suite. Il voulait faire ce séminaire dans l'idée de créer quelque chose avec ses amis dans le genre d'Act Up, mais différent, sur l'écologie du pays Basque. Très vite, c'est devenu amical.

 Txetx est un militant connu sur Bayonne et je vais essayer de brosser ici un portrait rapide car je ne prétends pas tout savoir sur lui, bien que ce que je sais me suffit déjà. C'est un militant basque, bien sûr, qui a un peu le rôle de la personne qu'il faut aller voir pour tout ce qui concerne le quartier du Vieux Bayonne, c'est un homme convaincu de l'intérêt de la non violence pour connaître très bien la situation basque et son histoire. Il participe à l'Institut Manu Robles-Arrangiz, le centre créé par le syndical ELA (Euskal Sindikatua) qui est au confluent de toute la culture et politique locale, un centre ouvert sur la rue. On m'a dit sur Facebook « Bah tu sais, Txetx n'est pas forcément une référence », mais je trouve, au contraire, qu'il est une référence dans ce combat, c'est quelqu'un qui traverse la France pour aller visiter des détenus basques dans des prisons très éloignées de chez eux et nous avons eu assez de longues discussions pour savoir que c'est un comme correct et engagé, ce qui est toujours la combinaison winner pour moi.

 

La première fois qu'on s'est vus, il était venu me chercher à la gare de Bayonne. Le contact a été instantané. Txetx est une armoire d'homme avec un charme très progressif mais puissant, une sorte de vague qui déboule sur vous, un homme carré qui en a bavé et qui s'en sort en se comportant bien, en rigolant, en étant à l'aise, même quand on sent toujours juste sous la peau le murmure puissant de la colère. C'est le genre d'hétéro décontract envers les pédés, ce qui fait qu'on coupe tout de suite le bullshit du politiquement correct pour aller droit au but, sans être lourdingue pour autant, par pur plaisir de se comprendre. De la gare on est allés chez lui avec une bagnole déjà très vieille et son appartement était super drôle : des tas d'affiches basques, du bazar mais contenu (à peine), un coin ordinateur bien organisé et, forcément, le pommeau de douche qui ne marche pas (typique du mec qui vit seul).

 

Après, on est allé prendre un café. En marchant dans les rues, j'ai vu que les gens du quartier disaient bonjour et, sur le chemin, il y en a un ou deux qui ont dit quelque chose à Txetx en basque. Il me racontait comment ça se passait, quand il fallait intervenir auprès du maire sur ceci ou cela. Si j'ai bien compris, quand il y a un problème (ou une bonne nouvelle aussi!) on va voir Txetx. Je ne sais pas si c'est encore comme ça dix ans après, mais c'était comme ça à chaque fois que je suis revenu le voir.

 

Le soir, on a mangé dans un petit restaurant pour préparer les deux jours de travail et il s'est passé quelque chose. Je ne sais pas comment c'est venu mais on en est arrivés à parler de nos histoires de cœur et j'ai dit où j'en étais et Txetx s'est mis à me parler des femmes de sa vie, de celle qu'il aime aujourd'hui et il ne me racontait rien de spécial, finalement, mais c'était totalement en confiance, comme quand on se trouve surpris de dire quelque chose d'intime qu'on ne raconte pas d'habitude, surtout à une personne de passage comme moi. C'était un moment, je voyais la sensibilité chez un grand ours basque, le cliché total, je sais, mais très troublant, très sincère. Je lui ai dit que c'était rare que les hommes se confessent comme ça et il a souri et à partir de là, tout a marché comme sur des roulettes.

 

 

Le lendemain matin, je me trouvais à Saint-Martin-d'Arrossa, je crois, dans le petit village basque où a débuté le festival Euskal Herria Zuzenean (un endroit où il faut pas m'amener sinon je me jette dans un ravin parce qu'il y a trop de beaux mecs), dans une salle de restau qui avait été libérée pour la journée, face à une quinzaine de militants et d'amis qui étaient venus. J'ai d'abord fait mon topo sur comment Act Up avait adopté les idées d'agit prop non violente, la filiation des choses, à quel point cette non violence avait été outrepassée à de nombreuses reprises, pourquoi et comment et tout ce que ça veut dire quand le cadre minoritaire, dans la santé et la maladie en plus. Face à moi, des hommes et des femmes qui prenaient des notes, certains étaient si beaux qu'il fallait que je me focalise sur autre chose pour rester concentré, c'était une bonne ambiance de travail, avec des gens qui comprenaient mes blagues. Après, il y  eu des questions et des réponses. Le lendemain, à l'Institut Manu-Robles, ce fut à nouveau les mêmes, et d'autres de Bayonne, une table ronde pour avancer dans leurs projets, et je n'étais là que pour écouter et après apporter des conseils, bons ou mauvais.

 

 

Ce qui est intéressant, c'est que Bizi a créé depuis sa propre empreinte sur ces idées d'actions spectaculaires à base de désobéissance civile et c'est ce que je voulais que Txetx nous décrive. Je reçois régulièrement les communiqués de presse de Bizi et je vois bien que certaines techniques d'Act Up sont là. Mais, à un moment où le conflit armé basque semble sortir d'une époque, Bizi pourrait très bien grandir et devenir un des mouvements qui prend le relais, qui défend la cause basque tout en permettant aux plus radicaux, surtout les jeunes qui sont en colère, de ne pas "craquer" vers la violence. Tout en se focalisant sur des sujets qui concernent tout le monde comme l'agriculture, l'écologie, l'habitat qui est de plus en plus difficile pour les Basques à cause de la spéculation touristique, le refus du TGV, et tout ce travail sur l'idée de spécificité basque.

 

Ce qui est génial chez Bizi, c'est l'idée de groupe de pression, mais local. Les jeunes sont très bien représentés à Bizi et c'est un groupe contestataire qui essaye de faire les choses autrement, qui utilise souvent l'humour et la dérision comme arme médiatique, reprenant le flambeau du groupe Démos qui, par exemple, avait embarqué les sièges des élus basques au Conseil Général en 2000, car une décision qu'ils contestaient devait être votée ce jour-là. Voler les chaises. C'est drôle quoi! Et tout ça est organisé ensemble avec les générations de militants historiques qui se mêlent aux plus jeunes et aux familles. Et on se dit que si chaque région avait son Bizi, travaillant sur les problèmes écologiques locaux, il n'y aurait plus un seul site en France pour construire l'EPR car la contestation serait trop handicapante, comme à l'époque du Larzac. C'est vraiment de la démocratie du coin. Je leur avais dit que si j'étais à leur place, je lancerais un groupe sous-marin qui scierait la nuit tous les panneaux publicitaires qui enlaidissent la province, même dans les endroits les plus jolis.

 

 

En 2005, je suis venu à Bayonne pour parler du sida et de The End. Entretemps, dès le retour de mon premier voyage là-bas, j'avais envoyé à Txetx un pommeau de douche tout neuf pour le remercier et aider concrètement LOL. Il m'a alors proposé d'aller à la manif du 1er mai à Bilbao et j'étais intimidé mais j'ai dit oui. La veille au soir, on a dormi chez un ami à lui  que j'avais rencontré dès le premier voyage et que j'aime beaucoup aussi, dans une ferme retapée d'une vallée très près de la frontière espagnole (« Derrière la colline, c'est l'Espagne ») avec ce paysage si étrange du pays basque montagnard, les cimes des collines noircies par les brûlis, parfois un bosquet d'arbres grillé aussi au passage de la vague des flammes et ces chevaux presque sauvages dans les bois, une impression d'isolement total. Et encore une discussion dont je me rappellerai toujours, où on s'échangeait des infos sur ce qui se passait pour les Basques et moi je leur disais ce qui se passait pour le sida et les gays. On était en 2005, avant l'élection de Sarkozy et je leur avais demandé ce qu'ils pensaient de lui. Ils avaient répondu que c'était un filou mais qu'il les avait impressionnés quand il était venu en tant que ministre de l'Intérieur et qu'il avait coupé la parole au Préfet pour s'adresser à tout le monde à travers une discussion libre où il comprenait à 100% toute la dimension minoritaire basque. Genre, on ne leur parlait jamais comme ça. C'était l'angle de Sarko alors, la discrimination positive et tout et on a bien vu depuis comment on s'est fait avoir. En largeur.

 

Le lendemain, à l'aube, on s'est levé pour retrouver l'arrêt du bus qui nous amènerait à Bilbao. Comme dans tous ces rassemblements syndicalistes qui se dirigent vers un défilé, à chaque arrêt pour un casse-croûte ou pour une pause pipi, il y avait d'autres bus qui nous attendaient sur le parking, venant d'autres villes et d'autres régions du Pays Basque. De temps en temps, il y avait des chants dans le bus mais, autrement, c'était calme, une bonne ambiance. Tout était très bien organisé par un jeune de 21 ans, les sandwiches, la coordination avec les autres bus, les rendez-vous pour attendre un autre cortège. Quand nous sommes arrivés à Bilbao, il y a eu la manif et tous ces drapeaux basques et ensuite les discours à la fin du cortège sur la place. Des Africains étaient là aussi et il y avait des moments graves que je ne comprenais pas parce que c'était en espagnol ou en basque, mais je sentais très bien qu'on parlait de souffrances de l'histoire.

 

Ce qui m'a cloué ensuite, et c'est là où ma reconnaissance envers Txetx devient très éducative, c'est quand on a pris le métro tout neuf de Bilbao pour arriver dans cet immense parc des expositions de la ville, à peine terminé, où le syndicat ELA avait organisé, comme chaque année, son grand banquet syndicaliste. C'était dans une salle vraiment immense, il faut me croire, avec des rangées et des rangées de tables longues de 50 mètres qui, chacune, rassemblait les familles venant de telle ou telle ville. On pouvait passer devant le panneau « GUERNICA » et y voir les gens de Guernica attablés, etc. Wow, Guernica quoi. Tout était organisé par les bénévoles et vous imaginez l'intendance qui consiste à servir, en même temps, à rythme soutenu, toutes les entrées et les plats principaux, et le fromage et les desserts et les boissons et le café à des milliers de personnes sans le moindre retard. C'est là que Txetx m'a montré à nouveau du doigt le jeune de 21 ans qui avait organisé tous les bus venant de notre région en me disant : « Il a 21 ans, pour nous c'est très important de donner la responsabilité à un très jeune ». On était à la table de deux des fondateurs d'ELA qu'on avait suivi depuis la manif, des hommes vraiment gentils et déterminés qui se sont battus contre le franquisme et qui ont fait renaître ce syndicat, créé en 1911, interdit par Franco, fort de 100.000 adhérents, qui est si efficace qu'il offre une mutuelle de très haut niveau et qui, je crois, est aussi responsable de nombreux repas d'école dans le pays basque espagnol. Des vrais organisateurs. Bref, ces fondateurs me disaient qu'à l'âge de 58 ans, non seulement ils devaient prendre leur retraite, mais qu'il leur était strictement interdit de participer à d'autres réunions syndicalistes, de manière à couper au maximum l'influence qu'ils pourraient avoir dans les affaires du moment. J'étais alors en train de quitter Act Up et je leur ai demandé quel effet ça faisait d'avoir donné sa vie pour un syndicat, à une période où c'était si dangereux, et de ne plus pouvoir y retourner? Ils m'ont répondu qu'ils s'étaient préparés, que ce serait dur, mais...

 

Mais c'était la règle, la loi. Et ça marche, bien sûr. Comment casser d'un boc le cumul des mandats et s'assurer que les vieux n'imposent plus leur point de vue dans une société basque où la parole des anciens est respectée selon les coutumes, comme dans plein d'autres pays où la présence française est questionnée. Quel très bon exemple de compensation politique. Et c'est à ce moment où Txetx m'a appris que le Médiateur basque, Inigo Lamarka, une des personnalités importantes du pays, celui vers qui chacun peut se retourner s'il a un problème, était gay. Et out. Tellement out qu'il avait écrit un livre. Encore un exemple pour notre pays.

 

Pendant tout ce temps, ces heures dans le bus ou dans les voitures qui montaient et descendaient sur les petites routes et les chemins escarpés de montagne du pays basque, puis ensuite au bord de la mer où je rencontrais d'autres amis à Txetx, il y avait des discussions et des blagues qui faisaient des liens entre la lutte basque et le combat contre le sida, la culture d'une région et son racisme aussi, car les Basques ont des efforts à faire de ce côté-là, on est d'accord, et la culture des gays qui eux aussi du travail à faire de ce côté-là, l'idée de décroissance qui était déjà forte en moi, la question minoritaire en France puisqu'on était toujours dans les débats post 11 septembre 2001. Et à chaque fois que je rentrais chez moi, je me sentais remonté, inspiré, rassuré de ne pas être fou, de voir qu'il y avait plein de gens qui faisaient exactement la même chose dans leur domaine, la Palestine, n'importe quoi, je me sentais plus fort et je posais mon sac dans la cuisine en disant « Ah ces hétéros, quand même.... »


Didier Lestrade

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