Sida : Avec Barbara dans les prisons françaises

Didier Lestrade: « Le 12 janvier prochain sortira Sida 2.0. Regards croisés sur 30 ans d’une pandémie (Fleuve Noir) écrit par Gilles Pialoux et moi-même. Le livre devait sortir pour le mois de novembre, avant le 1er décembre, qui est la Journée mondiale de lutte contre le sida. Mais nous avons trop écrit, il y avait trop de texte, 1 million 400.000 signes sans les annexes, c'était impossible de publier ça correctement pour la date. Alors, on a fait ce qu'on fait toujours dans ce cas, avec l'attention des éditeurs et leur aide : couper dans le tas. Etre sans pitié par rapport à sa propre écriture et barrer des pages et des pages de texte. Parce que c'est impossible autrement, il y a trop de choses à écrire sur ces trois décennies de maladie. Et puis, Gilles et moi nous nous sommes convaincus, très rapidement, que nous disposions de médias dans lesquels nous pourrions publier les textes en bonus cadeau, lui sur VIH.org, moi sur Minorités. Donc voici le premier extrait, non coupé, de Sida 2.0, sur l'action de Barbara dans les prisons en France, son engagement contre la maladie et le témoignage de Gilles Pialoux qui l'a accompagnée pendant ses actions auprès des détenus. Cela remonte à 1988-1997. Une exclusivité, quoi. »

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Gilles Pialoux

par Gilles Pialoux - Jeudi 01 décembre 2011

Gilles Pialoux est chercheur-clinicien, chef du service des maladies infectieuses de l'Hôpital Tenon (Paris). Il a été corédacteur du Rapport Montagnier (1993) et plus récemment le rapport "sur la réduction des risques dans les groupes à haut risque vis-à-vis du VIH et des IST" (2009-2010) remis au gouvernement. Il a été journaliste médical dans les années 80, notamment à Libération. Il est aujourd'hui rédacteur en chef de www.vih.org.

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Didier Lestrade: « Le 12 janvier prochain sortira Sida 2.0. Regards croisés sur 30 ans d’une pandémie (Fleuve Noir) écrit par Gilles Pialoux et moi-même. Le livre devait sortir pour le mois de novembre, avant le 1er décembre, qui est la Journée mondiale de lutte contre le sida. Mais nous avons trop écrit, il y avait trop de texte, 1 million 400.000 signes sans les annexes, c'était impossible de publier ça correctement pour la date. Alors, on a fait ce qu'on fait toujours dans ce cas, avec l'attention des éditeurs et leur aide : couper dans le tas. Etre sans pitié par rapport à sa propre écriture et barrer des pages et des pages de texte. Parce que c'est impossible autrement, il y a trop de choses à écrire sur ces trois décennies de maladie. Et puis, Gilles et moi nous nous sommes convaincus, très rapidement, que nous disposions de médias dans lesquels nous pourrions publier les textes en bonus cadeau, lui sur VIH.org, moi sur Minorités. Donc voici le premier extrait, non coupé, de Sida 2.0, sur l'action de Barbara dans les prisons en France, son engagement contre la maladie et le témoignage de Gilles Pialoux qui l'a accompagnée pendant ses actions auprès des détenus. Cela remonte à 1988-1997. Une exclusivité, quoi. »

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Dans ses Mémoires interrompus (Ed Fayard 1998) publiées posthume par ses frères et sœurs (Claude, Régine et puis Jean), Barbara a entrouvert le récit de ce que fut son apport si personnel à  la lutte contre le sida.  Quelques notes, seulement en fragments et puis elle s’en est allée. Sa mort brutale avait brisé net son travail de mémoire, même si, semble-t-il, l’essentiel y avait été écrit. Mais, pour moi, qui ai eu la chance inouïe de l’accompagner dans son combat hors norme contre le sida, de 1988 à sa mort brutale le 24 novembre 1997, l’occasion est donnée ici de revenir sur une rencontre et un engagement des plus rares. Et sur la grande dame brune aux prises avec un autre mal de vivre.

Il a été peu écrit sur cette période. Barbara parlait peu de ses missions et pour ma part, j’avais décidé, comme d’autres, de faire silence. Un peu comme un hommage à son goût du secret et aussi à cet  écriteau, en bas du petit escalier intérieur à Précy-sur-Marne, sa maison refuge, qui invitait les visiteurs, si rares, à éviter toute nuisance sonore. Si l’on excepte un texte pour les dix ans de sa mort paru dans le numéro Hors série de Télérama (« Barbara dix ans déjà » concocté  avec talent par Anne-Marie Paquotte).

 

Du plus loin que me revienne, du plus loin du premier rendez-vous, ce fut à Libération, 11 rue Béranger,  en novembre 1988, à 15 heures. Pour une interview, qui allait lancer officiellement son engagement dans la lutte contre le sida. Le rendez-vous allait aussi fixer le la de ce qu'allait être notre relation. Une rencontre autour d’un projet fort, le sien. Et une si belle entente. J'étais journaliste médical, cela permit notre rencontre. J'étais aussi médecin du sida, ce qui m'a offert la chance de l’accompagner à sa volonté, une fois terminé mon travail de journaliste.  Après avoir écrit Sidamour à mort et un dîner mondain comme elle en détestait tant par ailleurs, Barbara avait décidé de se consacrer entièrement à la lutte contre le sida. À ce dîner où se trouvait entre autres Jacques Attali et Madame, Willy Rozenbaum, Jacques Séguéla, Claude Evin… et dont j'avais eu l'écho par les uns et les autres, je lui avais écrit, sans réel espoir. Pas certain que c’était le bon sésame. Mais plusieurs jours après, rentrant de l’hôpital pour rejoindre mon coin de bureau à Libé, un journaliste m’attendait avec ce message oral :

 

— Il y a une certaine « Barbara » qui a cherché à te joindre

— Moi, incrédule : Barbara comment ?

— Je ne sais pas, elle n’a souhaité dire son nom. Elle a dit, Barbara tout court.

 

 

Sans doute parce que, comme le dit la chanson, "il est d'autres combats que le feu des mitrailles", elle avait décidé qu’on lui ouvre avant tout les portes des prisons. Et cette ouverture passait par une rencontre avec Jacques Attali et une interview dans  Libération, pour ensuite refermer immédiatement les portes des médias.  Ce jour-là, elle était arrivée, accompagnée de Béatrice de Nouillan, sa Béa, au siège de Libération. En avance, précise et inquiète à la fois. Ne lâchant pas d'un mot ce pour quoi elle était là : son projet de lutte contre le sida. De fait, combats il y eut. Jacques Attali lui avait expliqué les deux solutions possibles : " l'appareil administratif, ou les démarches personnelles, plus souples mais plus difficiles".  Après plusieurs "ptit-déjeunés" ministériels sans lendemain,  Barbara avait choisie une voie: la sienne. Et une stratégie: d'abord comprendre/entendre/apprendre puis, en toute discrétion, partir sur le terrain. Celui des prisons et des hôpitaux, hiver comme été. Elle avait rencontré d'autres figures de la lutte contre le sida qui lui ont parlé, ou l'ont aidé: Daniel Defert, Didier Jayle, Pierre-Marie Girard, Jean-Albert Gastaut, Michèle Barzach, Jean-Paul Jean, Jacques Leibowitch aussi… Puis elle prit son envol, seule. Avec deux obsessions : "Suis-je crédible quand je parle du sida ? " Et vigiler de ne pas être racontée dans la presse. C'est pour cela qu'elle attendit que je ne sois plus journaliste, en 1989, pour m'emmener pleinement dans ses bagages.

 

 

Interview avec B.

 

Extrait de l’interview de Barbara réalisé pour Libération (23 Novembre 1988)

 

LIBERATION — Si Barbara prend ainsi le flambeau, n'est-ce pas avant tout parce que les pouvoirs publics et le corps médical ne remplissent pas leur rôle ? Ou bien y a-t-il de la place pour tout le monde dans cette lutte mondiale contre le sida?

 

BARBARA — Il ne s'agit pas du tout de combler un vide. Michèle Barzach, puis Claude Evin, ont parfaitement joué leur rôle. Mais il y a un langage qui nous est propre, à nous, les artistes. Nous sommes véhicules dépensée. Cela permet de joindre les gens différemment et peut-être là où les autres ne peuvent pas. Les artistes ont été employés jusque-là exclusivement pour des collectes d'argent. Ce n'était pas ma chose. J'ai une entente avec le public qui peut, dans cette guerre colossale contre le virus, apporter sa part.

 

LIBERATION — Pensez-vous que votre nom de scène, vos chansons puissent coller à l'image du sida ? La rencontre d'une grande dame « noire » et d'une maladie aussi sombre était-elle inévitable ?

 

B. — Bizarrement, on ne relève de mes chansons que la mort. Le morbide est quelquefois dans les autres, mais moi, je parle complètement de la vie, parce que je parle de l'amour. On dit à une femme : « Tiens, vous êtes drôlement chic ce soir, vous êtes en noir »; à moi, que je suis triste. Je ne vais pas me mettre en rose... J'ai tenté de défaire cette image en parlant. Les gens se sont étonnés : «Tiens, elle parle ! » C'est justement parce que j'aime la vie que je peux parler de la mort et d'une telle maladie. J'ai chanté beaucoup de chansons d'amour. Or, cette maladie est arrivée là précisément par l'amour. Par le sang et par le sperme. Il n'y avait pas plus grave.

 

LIBERATION — Chanter la tolérance, l'amour, c'est possible. Mais chanter le préservatif, honnêtement... Une petite cantate sur le préservatif?

 

B.  — J'y ai pensé. Il faudrait le chanter avec amour et humour. J'ai pensé que la plus belle histoire d'amour, par exemple, pouvait être, dans une certaine mesure, une chanson sur le préservatif. Si je chante Ma plus belle histoire d'amour, c’est vous et qu'on me croit, depuis plus de 20 ans, c'est parce que c'est vrai... Si tout d'un coup, je dis : « Soyez gentils maintenant, mettez des préservatifs, arrêtez de jouer avec la mort», peut-être que cela va passer ! Le préservatif, ce n’est pas une affaire de « vieux cons ». C'est à ce combat que je m'accroche, avec une grande force. Je vais m'autoriser à dire à tous ces gens extraordinaires qui m'écoutent: « Soyez gentils, gardez-vous, protégez-vous». Peut-on aujourd'hui informer sans propager la peur et sans abîmer l'amour...

 

 

Le jardin secret

 

Tout avait commencé à Précy-sur-Marne. Chez elle. En son jardin secret, 7 avenue de Verdun où vit désormais Béa. D’abord par les "petits-cours" sur le sida qu'elle s'enregistrait sur ses K7 audios. Dés notre rencontre à Libération, tout était allé si vite. Tendre coup de foudre sur fond de combat partagé. Les «ptis cours» s’enchaînèrent, le 24/11/1988 le premier, puis le 7/12, le 15/12, le 19/12 etc. Puis dîners à Précy, rarement avec elle assise. Après-midi à Précy. Y dormir même, parfois quand nous rentrions trop tard des prisons, ou après un dîner en cuisine. Dormi avec la petite photo de Brel sur le guéridon. C’était magique et hors du temps.

 

Je m’étais fixé, seul, quelques interdits. Comme l’absence totale de question et de référence, ni à son image publique si distordue, ni  à ses absences parfois si longues. Les messes noires qu’on lui prêtait, sa prétendue mélancolie, les délires identitaires d’une partie de son public…  Elle si drôle, si ouverte à ceux qu’elle aimait. Puis il y eut ce dîner de travail, chez moi à l’époque à Montmartre, pour lui présenter Daniel Defert et Pierre-Marie Girard. Entre temps, les K7 s’entassaient. Elle les réécoutait, entre tricot et réglisses. Petits-cours sur le VIH/sida comme séances de travail mais aussi, pas à pas, comme autant de prétextes à "nous rires"… comme elle écrivait parfois en bas de ses fax.

 

 

Vint d’abord le temps des couloirs. Ceux des blouses blanches et des malades. Dont elle tira une chanson, Le couloir qui lui permit de soutenir plus encore l'action de l'association de lutte contre le sida, Act Up-Paris, à qui elle céda, en 1996, la totalité des droits. Cet engagement vis-à-vis d’Act Up est facile à comprendre. C’était la rencontre de deux expressions différentes de la colère. Elle qui a écrit de si jolis textes sur la colère. À l’image de cette phase extraite de ses mémoires inachevées (op cit) : «Ma colère que je trouve invariablement justifiée, qui jamais ne résulte de quelque caprice, est toujours un moment où le paroxysme me porte, où ma douleur  ou une violence me tourmente a tel point que je m’y noie, hurlant à l’injustice, avec le sentiment de ne pas être entendue dans mon entière bonne foi  et mon exigence de vérité ».

 

Marc Nectar, ancien président d’Act Up-Paris, interrogé par l'AFP à sa mort, expliquait aussi qu'elle ne cessait de s'inquiéter des conditions de détention. Récemment, poursuivait-il, elle avait été " la seule personnalité à signer un texte favorable à la fourniture de seringues dans les centrales. En la circonstance, elle n'avait pas manqué de courage, comme de coutume. »

 

Elle venait à l'hôpital Beaujon, à l'ancien l'hôpital de l'Institut Pasteur où je travaillais alors, puis de façon plus régulière et solitaire à l'hôpital Bichat avec le Pr Pierre-Marie Girard, qui l'accompagna aussi à Nantes. Tous les mercredis et tous les vendredis, un an et demi durant. Dans le petit bureau mis à sa disposition ou dans les chambres. 

 

Puis ce fut le temps des parloirs et des prisons, des préservatifs "pour les petits" en prison ou en concert, du soutien à Sol-en-Si et à Act Up-Paris. Et tant d'autres actions encore. Silencieuses. Sans oublier, les "lignes ouvertes" pour les malades, les lettres des détenu(e), les colis, les disques envoyés. Un travail de fourmi laborieuse dans un océan de demandes et de détresse.

 

Les prisons? Des mini-tournées de prévention. Dans le secret total et l’humilité. « Tu sais Pialoux, s'il y a une ligne dans les journaux, on ne rentrera plus ! » disait-elle. De fait, il n'y eut pas une seule ligne. Elle y est rentrée et re-rentrée en prison. Barbara avait décidé d’aller «partout où on nous le demandera ». Après chaque demande, Barbara écrivait une petite lettre au directeur, ou directrice, d’établissement pénitencier.

 

Elle fit certaines prisons accompagnée par d'autres, notamment le médecin présent sur le site: les Baumettes, Nantes, Montluc, Bapaume… Et puis avec moi, libéré des mes obligations journalistiques: Loos-Les Lilles (les trois : centrale, MA et MAF), Amiens, Saint-Paul à Lyon, Fleury-Mérogis, Fresnes, etc. Des prisons d'hommes, des prisons de femmes, des maisons d'arrêt et des centres de détention; des sur-visitées (comme Fleury-Mérogis), des jamais-visitées comme le MAF de Loos avec quelques dizaines de détenu(e)s seulement ; des vétustes, des modernes, des dures des moins dures. Aucune logique. Aucune évaluation. Aucune récupération. Barbara s'efforçait de répondre à la demande tout en conciliant « le Public » qui l'attendait, hors les murs de la prison, et l'énergie que cela lui demandait. Sans calculer : « Il faut y aller, ils/elles nous attendent ! »

 

 

La prison

 

À chaque prison, le même cérémonial. Tout avait été organisé des semaines auparavant — au plus Précy — par Béa,  notamment auprès de l'administration pénitentiaire. Sans oublier les quelques exigences — non négociables — pour cause de respect du public pénitentiaire: un piano à queue noir (demie queue à la MAF de Loos pour cause de place), une cellule faisant fonction de loge et la présence d'un technicien venu de son côté. De fax en fax, le jour J arrivait et tout commençait à pas d'heure — à Précy — sans un mot ou presque au début. Ni bises d'ailleurs: « On s'embrasse trop dans le métier ! ». Et presque toujours dans la brume sur Précy et ses environs. Dans la Renault 25 Baccara, il y avait Patrick et Béa à l'avant.  Puis que Béa. Parfois, Gérard Daguerre était du voyage. Pour L'Aigle noir. C'était d'ailleurs un déchirement quand elle ne la chantait pas L'Aigle noir : « Non non. Mais je vais vous chanter d'autres choses; ou je reviendrai... ».

 

Nous étions tous les deux à l'arrière de la R25, avec ou sans ce clavier qui défoulait ses mains. Plus rarement c'était le fameux tricot… L'aller ne ressemblait jamais au retour. L'aller, c'était plutôt silence puis rires. Ou l'inverse. Et aussi répétition. Pas pour elle, bien sûr, mais pour moi. Elle faisait les questions attendues: « Et les moustiques alors ça transmet ? Et si on se blesse à l'atelier ? Et sous les douches… Avec la bouche on peut l'attraper ? Et la brosse à dents,  ça transmet ? Et les traitements ça en est où ? ». Parfois les discussions sur la prison était plus techniques: les tatouages en prison, les rapports sexuels "de circonstance" sans référence identitaire, l'échec des distributions de préservatifs, la question de la drogue en prison… Barbara avait vite remarqué combien les femmes étaient moins bien traitées que les hommes en détention. Ne serait-ce à cause de leur nombre.

 

Nous arrivions toujours en avance… Trèèèèès en avance… Ces heures-là étaient tendues. Malgré les préparatifs, nous ne savions pas ce qui nous attendait. Sauf à Poissy! Je me souviens de Poissy comme si c'était hier. Partis de Précy à l'heure des huissiers — « qui sont des gens très matinaux » — nous avions attendu une bonne heure devant la porte de la prison et dans le chauffage modéré de la R25. C'était l'horloge pénitentiaire qui fixait nos entrées et sorties. 

 

Poissy, Maison centrale pour hommes purgeant des lourdes peines, le 16 mars 1992. Arrivée 11h30. Départ 19h15. Pour Poissy, on nous avait prévenus : « Il y a 5 jours, il y a une menace de protestation. À la limite de l'explosion. Depuis c'est à peu près calme, mais attention, ici les artistes ont du mal. On pourrait même vous prendre en otages. Nous avons failli tout annuler. Pour Maxime le Forestier, ils sont partis au milieu … D'ailleurs, ils vont sortir dès que vous parlerez du sida ».

 

Comme chaque fois, nous avions un peu de temps pour rencontrer la direction, les surveillants, le service social, le médecin chef… Puis déjeuner avec le personnel. Plutôt sans Barbara qui ne mangeait pas mais grignotait. L'après-midi lui permettait souvent de rencontrer quelques détenu(e)s un(e) à un(e) avant son tour de chant et l'intervention sur le sida.  Le plus souvent, le public pénitentiaire des Maisons d'Arrêt, plus jeune et plus brassé, ne connaissait pas ses chansons. Mais qu'importe, le charme, la puissance qui émanait d'elle, la connivence aussi opéraient. À chaque fois. Même si à Montluc ou à Fresnes, ce fut plus dur encore. Parfois, nous recevions le compte-rendu de l’Administration Pénitentiaire transmis à la Chancellerie.

 

À Poissy je me souviens de Karim, 9 ans entre les murs, qui, souhaitait entendre Mon enfance - et l'entendit - et de sa peur dans les yeux en évoquant les révoltes pénitentiaires de 1989 ou en demandant à sortir pour aller aux toilettes. Et de Pierre, 18 mois à Poissy, qui s'était marié en prison avec une congolaise pour laquelle, disait-il, le substitut du procureur avait exigé deux sérologies VIH et se posait la question de la légalité de tout cela… De Marcel, 13 ans à Poissy, trachéotomisé et posant ses questions par écrit…

 

Et que dire de l'incroyable adaptation de Barbara à cette salle de spectacle, certes, mais sans eau, sans sanitaire, sans contact avec le reste de la prison ? Elle, épuisée et malade ce jour-là, à Poissy. Enfermée cinq heures durant. Comme un îlot carcéral au sein de la prison. Souvenir aussi du dernier rang occupé par des « caïds ». Quand Barbara a cessé de chanter, tous applaudirent et restèrent jusqu'au bout. Mais quand mon intervention sur le sida est arrivée à la question de l'Afrique, une partie du dernier rang se leva brusquement. Pour, en fait, se mettre le premier rang. Barbara avait jailli de l'arrière scène comme un « bodyguard », pensant que les menaces annoncées étaient devenues réalité. En fait, il n'en fut rien. Comme ailleurs, la magie de la dame au piano noir opérait et permettait dans la foulée un discours de prévention sur le sida. Système magique, mais si dérisoire vu l'importance de la population pénitentiaire et de son renouvellement. C'était aussi une organisation qu'elle prenait sur son temps sur son argent — « Je ne veux rien leur devoir » disait-elle. Du temps qu'elle prenait aussi contre sa fatigue et son cortège de douleurs.  Je lui avais proposé  l'idée de dédoubler son action via la vidéo : « J'envisage tout ce que tu proposes et je te donne un avis qui n'est que le mien. Ton idée de vidéo, faut voir… Mais rien ne peut remplacer la Présence. L'échange, L'émotion, la Violence etc. » m'avait-elle faxé en réponse. On ne fit jamais de vidéo.

 

Les retours ne ressemblaient jamais aux allers. Il fallait d'abord s'extraire. Physiquement et moralement. Du tour de chant pour elle, mais plus encore de la prison : « Nous, on rentre mais eux/elles restent » disait-elle. « On n'en sortait jamais entier » comme elle l'a écrit. C'était un moment difficile qui se prolongeait dans la voiture. Le retour, c'était silence puis nous revivions les scènes les plus lourdes. Puis rires, quand même à trois. Il fallait bien rouler jusqu'à Précy...

 

 

Des images

 

Nous avons ramenés beaucoup d'images. Comme celles de l'agitation et de la violence à la Maison d’Arrêt des Femmes, la MAF, de Fresnes. Au début, c'était tendu mais imperceptible, dans cette coursive intérieure télégénique. Une détenue enceinte était sortie, une autre avait vomi. Etait alors monté, dans le volume de la cour intérieure, le cri d'une détenue, en deux temps, dés la deuxième chanson: « Assez! ». Puis un autre cri: « Assez la prison ! »,  plus explicite. En fait, la codétenue de celle partie en secteur de soins demandait simplement à lui dire au revoir. Refusé. Pleurs. Crise.  D’où 21 jours de mitard comme sanction… L’aumônier nous avait dit combien c'était cher payé. Barbara s'était alors arrêtée et avait parlé de la dureté du lieu. Mais d'elle aussi, et de pourquoi nous étions là. Les choses avaient repris leur cours jusqu'à l'exclusion d'une femme, puis son hospitalisation que l'on vivait en direct, vue la disposition de la prison. Nouvel arrêt, et nouvelle reprise. De plus en plus tendu. Le risque était clair: "tout le monde remonte en cellule"… Il y eut aussi les plaintes de certaines femmes sur les gardiens-hommes. Des petites choses, parfois, comme une clé trop vite tournée et une porte trop vite ouverte sur l'intimité… Et dernière image de film, avant le départ: le surveillant, un grand gaillard à forte corpulence et aux yeux bleus mer, qui installé à l'immense piano à queue, noir, loué pour l'occasion et trônant dans  la cour intérieure protégée de filets anti-suicide jouant du Chopin. À merveille… « Là, il faut que j'aille le saluer… ».  Elle le salua d’un « Bonsoir, Monsieur, vous jouez divinement bien… ». Barbara respectait, bien entendu, le personnel pénitentiaire. 

 

Et que dire de ces bébés « incarcérés » à Loos les Lille: ces mères incarcérées avec leurs filles puis séparées dont Barbara avait poursuivi par correspondance le lien établi lors de son passage, et le "Corbeau noir" réclamé à  Fleury, et et ...

 

Les rapports avec l’administration pénitentiaire étaient cordiaux. La visite de Barbara était de toute façon organisée avec l’aide de la Chancellerie. Donc d’en haut. Et puis il y avait le respect pour elle. Parfois les relations étaient plus complexes avec les associations qui  intervenaient en prisons car nos visites étaient parfois mal perçues.

 

Mais Barbara ne refermait pas plus les portes des "parloirs" que celles des "couloirs". Il y avait bien sûr les lettres des détenu(e)s, et des malades, qu'elle recevait, les demandes qu'elle honorait, le suivi des patients et de certain(e)s détenu(e)s de prison en prison. Ses fax témoignaient d'un souci permanent de ce qui pouvait se passer dans les "couloirs" et les prisons. Dans un fax elle m’écrivait: "Chaud dans couloir. Malades partout mal. Familles désarticulées". C'était la période la plus mortifère du sida dans les services spécialisés, à Bichat comme à Pasteur, avec un décès tous les 3 ou 4 jours ! D'ailleurs la plupart des patients qu'elle a accompagnés durant ces années-là sont morts bien avant elle.

 

Il a beaucoup été questionné - ou ironisé par les "imbéciles" - sur l'intrusion de la grande dame noire dans cette hécatombe. Goût du morbide ? Problème personnel "u r avec la mort vatifs, arrê¬isoais ne re? Ce phantasme commun ne résistait pas à 15 minutes d'entretien avec la Dame.  Elle y avait d’ailleurs répondu elle-même (in Télérama Hors Série, op cit) : « J'ai  consacré un an à l'information sur le sida. Je continue. Un an, ce n'est rien du tout... Un abruti m'a dit un jour que je menais cette action parce que j'étais morbide. Mais moi, je hais la mort! Justement, c'est pour ça ! C'est le goût de la vie qui me fait agir. Et puis, dans ce cas précis, vous préféreriez qu'on meure sans en parler? Ce dialogue, c'est la même chose que chanter, le même voyage. Depuis trente ans je pense, et je dis: Ma plus belle histoire d'amour, c'est vous. Alors j'ai le droit de dire : Préservez-vous. Vous êtes venus me voir, je viens vous voir, c'est normal. Aux Baumettes, j'ai chanté, puis proposé aux prisonniers de poser des questions au spécialiste du sida qui m'accompagnait. Les questions ont fusé... J'ai été plus impressionnée encore par les prisons de femmes - les conditions médiévales de leur détention. Le jour de ma venue à Montluc, exceptionnellement, les fleurs ont été autorisées. Certaines détenues n'en avaient pas vu depuis des années... Quand tu entres en prison en visiteuse, tu en ressors le soir. Mais pas en entier. A l'hôpital, un aumônier s'est étonné: « Mais qu'est-ce que tu leur dis, aux malades ? » Je ne dis pas, moi, j'écoute. Un jour, un jeune toxico m'a confié: « Je ne savais pas que les rapports entre les gens pouvaient être si simples. Qu'on pouvait se parler... » J'ai vu partir beaucoup de gens, en colère, révoltés, ou dans une grande dignité, ou me demandant de témoigner».

 

Ou alors était-ce par référence communautaire à une partie de "son public"  particulièrement touché par la maladie? Insuffisant. Barbara "haïssait viscéralement la mort". Et l'injustice, "la véritable injustice, la révoltante injustice, celle qui se prolonge même au-delà de la vie (in Jérôme Garcin, Claire de Nuit ; Folio 2002). Le sida, "révélateur social " par excellence, selon la célèbre expression de Daniel Defert,  figurait sans doute, pour elle, comme modèle d'injustice. Et d'inégalités. Inégalité dans l'accès à l'information, à la prévention, aux soins, aux traitements. Et puis Barbara était de ceux qui ont "mal aux autres" comme disait Brel. Alors le sida …

 

Les rencontres dans les "couloirs" étaient des moments intenses. Y compris pour le personnel. Quelle image que celle de la rencontre au milieu de la serre tropicale de l'Institut Pasteur entre la surveillante générale, -la très charismatique "sœur Damien" - et Barbara. Elle tout en noir, bien sûr, la surveillante/religieuse tout en blanc, bien sûr, avec ses trois têtes de moins.  Ces deux femmes, qu'en apparence tout opposait, s'étaient reconnues sans se connaitre, sans se parler, juste comme l'évidence d'une communion de destin. Et de combats.

 

L’engagement  de Barbara contre le sida s'était par ailleurs publiquement manifesté dans cette période. On se souvient du dernier récital au Chatelet en 1993 avec les préservatifs distribués par milliers : "Les capotes vous allez les acheter et vous allez me les mettre !». Comme la rencontre de son formidable instinct de préservation et du préservatif... Elle accepté beaucoup de demandes parfois insistantes ou contre sa nature dés lors qu’il s’agissait de soutenir la cause. Si elle avait refusé tous les Michel Drucker du monde - «  Il s’est même déplacé jusqu’à Précy avec des fleurs pour m’inviter à son émission ! » - elle avait néanmoins accepté, après un an d’hésitation, de poser pour Regards de femmes. Portraits d’espoir (Ed Michel Lafon, 1997), un album destiné à soutenir les projets de Sidaction dans la lutte contre le sida, du photographe/militant  Bernard Sellier.

 

« Dire à ces enfants qui sont les vôtres, qui sont dans la salle et qui pourraient être les miens, que les préservatifs, vous m'entendez, ne sont pas faits pour se mettre sur la tête. Il faut absolument que ces préservatifs, vous les mettiez, toujours, chaque fois pardonnez-moi d'insister, c'est important. Parce que le vaccin, bien sûr, ils vont le trouver, mais en attendant, à part l'abstinence, chacun fait comme il veut, ou la fidélité, chacun fait comme il dit, il n'y a rien, vous m'entendez, d'autre que ces maudits préservatifs alors je vous demande, non pas comme un médecin, je ne suis pas médecin, modestement je suis une femme qui chante et qui vous a toujours parlé d'amour et à qui vous avez toujours répondu amour. Je vous demande de me croire, je vous demande de les mettre, pensez bien que j'aimerais vous parler d'autre chose mais je me sens le devoir de vous parler de ça. S'il vous plaît, ces préservatifs, il faut les mettre ! »  Barbara en concert (non daté)

 

 

14

 

Quatorze années sans elle. Depuis cette soirée noire du 24 novembre 1997 où Barbara a, cette fois-là, confondu « dormir et mourir ».

 

Dernier fax recensé ? Quelques semaines avant sa mort, c'était précisément pour retrouver les dates des diners et des petits-cours et quelques lieux précis pour ces Mémoires, aujourd'hui inachevées et exsangues de ce combat-là. Sans aucune relève du métier. Sur ce fax, je mentionnais les dates mais ne retrouvait pas les détails du fameux dîner introductif chez Jacques Attali. Questionné à l’époque, Willy Rozenbaum « ne se souvenait que du chemisier de Madame Attali »…

 

Dernière image ? A la levée de corps à l'hôpital Américain avec Pierre-Marie Girard. En une confrontation inédite pour moi, entre peine privée et mort publique. Il y avait d’un côté la famille et nous, quelques anonymes. De l’autre ses amis du Métier. J’aurais bien aimé pouvoir parler avec Gérard Depardieu, si proche d’elle, qui était venu en Gérard Depardieu et en moto. Mais comment ? La relation que j’ai cru comprendre de Barbara à ses amis, en tout cas dans les dix dernières années de sa vie,  était plutôt en étoile, un par un  et à Précy. Même si, par deux fois, elle vint chez moi, une fois pour la cause et y parler avec Daniel Defert  et une autre par amitiés et voir si Romain, mon fils, se servait bien de l’orgue Yamaha qu’elle lui avait offert.  Comme elle le faisait pour les enfants de ses autres «étoiles », Gérard,  Jérôme Garcin, Jacques Attali… 

 

Une levée de corps compartimentée et si pesante. 

 

Et ce refrain en tête, lancinant : « Dis quand reviendras-tu ? ».


Gilles Pialoux

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