Sida : méta-analyse chez les gays

Une étude sur la prévention du sida a été rendue publique il y a plus de trois mois, relayée par la très sérieuse association anglaise AIDSMAP, mais elle n'a été traduite en France que par l'association Warning, qui est loin de mériter le même crédit à mes yeux, c'est juste un avis perso. Après de longues semaines, l'info a fini par filtrer en France, mieux vaut tard que jamais et, à l'occasion de cette journée mondiale de la lutte contre le sida, j'aimerais revenir sur cette news. Mais aussi sur tout ce qui tourne autour.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Jeudi 01 décembre 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Une étude sur la prévention du sida a été rendue publique il y a plus de trois mois, relayée par la très sérieuse association anglaise AIDSMAP, mais elle n'a été traduite en France que par l'association Warning, qui est loin de mériter le même crédit à mes yeux, c'est juste un avis perso. Après de longues semaines, l'info a fini par filtrer en France, mieux vaut tard que jamais et, à l'occasion de cette journée mondiale de la lutte contre le sida, j'aimerais revenir sur cette news. Mais aussi sur tout ce qui tourne autour.

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e nombreux militants associatifs considèrent que je devrais m'excuser publiquement pour le mauvais choix stratégique qui a été le mien, en 2004, lors de la création de Warning. Pendant quelques mois, j'ai sincèrement pensé que cette association pouvait représenter une alternative au discours général sur la prévention, mettant davantage la pression sur la responsabilité des gays dans la remontée de l'épidémie. Warning était alors (toujours en fait) un tout petit groupe de gays que je connaissais tous et nos discussions préliminaires avaient été très poussées : nous étions d'accord sur tout, ou presque. Un séminaire de travail a même eu lieu chez moi, à la campagne. Lors de l'AG désastreuse d'Act Up en 2004, mes positions étaient celles des membres de Warning : de l'effort et de l'auto responsabilité contre le bareback et en faveur de la capote. Un ou deux mois plus tard, après mon départ d'Act Up, Warning effectua un virage à 160° en devenant le principal porte-parole de la réduction des risques et de la santé gay (traduction : ils n'ont pas choisi le logo biohazard de Treasure Island Media pour rien).

Ce retournement de veste, je ne pouvais bien sûr pas accepter. Ce fut un coup dur pour moi, une de mes graves erreurs d'analyse. Je croyais connaître ces personnes dont certains ont même participé aux débuts d'Act Up-Paris. Je me suis trompé. Je m'en excuse. Tous ceux qui me disaient alors que je ne devais pas faire confiance à Warning ont eu raison.

 

Aujourd'hui, Warning a développé des liens très proches avec Aides et contrôle plus ou moins le discours du site Seronet sans que cela soit très connu. De toute manière, je vois tous les anciens radicaux d'Act Up se faire embaucher à Aides, c'est désormais une tendance lourde. Faut bien vivre, hein. Ce qui m'intéresse ici, c'est de démontrer que Warning est désormais en position de monopole sur le sujet du bareback et de l'utilisation aléatoire du préservatif.

 

Depuis les déclarations fracassantes du Pr Hirschel concernant ce que l'on appelle le Swiss Statement, en 2008, Warning a été à la tête de l'idée selon laquelle les nouveaux traitements ont un effet préventif dans la transmission du sida. En 2009, Minorités s'est montré très critique face à ces études préliminaires. Hirschel disait, pour résumer, que dans les couples hétérosexuels où le partenaire séropositif suivait bien son traitement anti-VIH, l'abandon du préservatif pouvait être envisagé et le partenaire séronégatif ne serait pas contaminé. Ces études concernaient peu de couples et l'on sait que la transmission du VIH chez les hétérosexuels ne suit pas les mêmes logiques que chez les couples homosexuels. Pourtant, trois ans plus tard, ces études très controversées ont été appuyées par d'autres études plus sérieuses, plus larges, chez les homosexuels comme chez les hétérosexuels.

 

 

Bref, le nouveau paradigme de la prévention admet désormais quelque chose qu'il était absolument impensable en 2004, et même en 2008 : qu'une personne séropositive, disposant d'une multithérapie efficace depuis plusieurs années, sans IST, avec une charge virale indétectable maintenue dans le temps, puisse être beaucoup moins contaminante, voire plus du tout. On s'est longtemps demandé si cette charge virale indétectable dans le sang était corrélée avec une charge virale indétectable dans le sperme. Elle l'est. Et désormais, avec cette dernière étude dont je parlais en introduction, il semblerait que la charge virale indétectable dans le sperme serait corrélée avec la charge virale des muqueuses de l'anus et du rectum.

 

Oui, c'est de la science fiction. Et Warning peut crier victoire, mais cela n'empêchera que l'association a proclamé pendant des années des concepts de prévention qui n'étaient pas encore conformés pas la science. C'est équivalent à dire que la Terre était ronde avant que Galilée établisse que la Terre était ronde, et qu'elle tournait en plus. Nous sommes nombreux à nous demander combien de gays ont changé leur comportement sexuel, encouragés qu'ils étaient, avant que les études apportent formellement la preuve scientifique de ce nouveau paradigme sur des sujets aussi importants. Dans la prévention du sida, on ne peut pas vendre la peau de l'ours avant qu'il ne devienne un teddy bear car cela a un impact non seulement sur les gays qui s'intéressent au sujet et qui suivent l'activité médicale (si, ça existe encore!), cela influence surtout la majorité de ceux qui ne s'informent que par rumeur, oui dire, par des discussions à la terrasse des cafés.

 

 

Le gros silence

 

Maintenant, on arrive à mon point. Quand AIDSMAP a publié son analyse de cette étude, le 6 septembre 2001, le premier texte français à en faire écho fut celui de Warning, 10 jours plus tard, le 16 septembre. À ma grande surprise d'ailleurs, vu l'importance de cette étude, les médias gays n'en ont pas parlé. Attendez, on vous dit là que si on n'a pas de virus dans le sperme, il n'y en a pas non plus dans le cul ! C'est majeur, non ? Le rectum n'est plus une tombe ! Or, ces médias sont souvent à niveau question sida, ils bénéficient en outre de partenariats réguliers (traduisez : des sous) avec l'industrie pharmaceutique. Alors, pourquoi ce silence ?

 

Je pense que certains ont du mal à offrir un retentissement médiatique à des études symboliques qui pourraient aider, concrètement, les gays à comprendre ce qui se passe dans ce maelstrom de la prévention gay. Et ce qui se passe, c'est que l'on laisse à Warning l'exclusivité éditoriale de telles études, comme si les médias gays n'osaient pas aborder un sujet si sensible qui, il est vrai, ne peut pas être résumé par une brève de 1000 signes sur l'engagement de Lady Gaga suite au suicide d'un jeune ado américain. Il en va de la crédibilité de la prévention gay d'offrir un large écho à de telles études car il faut du temps pour que les homosexuels s'habituent à ce que cela veut dire. On vient de réaliser, par exemple, qu'un séropo comme moi, vivant avec le VIH depuis 25 ans, peut désormais se considérer moins contaminant... qu'un séronégatif. Oui, vous avez bien lu. Je prends ma multithérapie tous les jours, ma charge virale est indétectable depuis des années, je viens de dépasser les 1000 CD4, et je n'ai plus de VIH dans mon sperme et dans mon anus (si vous tenez VRAIMENT à le savoir), ce qui veut dire que le risque de contaminer quelqu'un devient moins important que choper le sida à partir d'un séronégatif qui ne connaît pas son statut sérologique et qui aurait une charge virale d'un million de copies. Ça fait réfléchir, non? Ça mérite une explication de texte ou pas?

 

Oui bien sûr, ça mérite une explication de texte.

 

Parce que ça ne veut pas dire que je vais laisser tomber la capote pour autant. Non ma fille. J'ai mis 25 ans à m'y habituer, je ne sais même pas si je saurais baiser sans capote, c'est comme ça, je suis un héros de la capote, je suis un warrior. Mais cela veut aussi dire qu'un énorme poids vient de disparaître de mes épaules. Parce que mon sperme est redevenu vierge et il est beaucoup plus clean que celui de tous ces gays qui baisent sans capote et qui n'ont peut-être pas de VIH dans leur sperme, mais plein d'autres IST et des hépatites, et ça c'est un petit détail que Warning devrait mettre systématiquement en nota bene de tous leurs textes qui assurent "Mais oui! Deux séropos peuvent baiser entre eux sans capote!" et ça, on a été très nombreux à les entendre dire ce truc hallucinant en public lors de symposiums sur la prévention.

 

 

La grosse hausse des contaminations

 

Un autre point.

 

Franchement, je commençais à penser, depuis quelque temps, que le Traitement en tant que prévention ou TasP était si encourageant que je m'attendais, enfin j'espérais, à une baisse des contaminations pour 2010. Les chiffres de l'Institut national de Veille Sanitaire (InVS), sous embargo jusqu'à hier, montrent que les gays sont le seul groupe en France qui voit l'épidémie augmenter dans ses rangs. Yagg communique sur le fait qu'en Ile-de-France, il y a 80 fois plus de contaminations chez les gays que chez les hétéros. Sur les IST, après un léger plateau depuis deux ans, c'est reparti à la hausse pour les gonococcies (chaude-pisse), un niveau élevé de coïnfections sida/syphilis et LGV, une faible utilisation systématique de la capote et chez les femmes beaucoup de chlamydia. Pour les nouvelles contaminations VIH, ça se concentre surtout en Ile-de-France et dans les DOM. En Ile-de-France parce que les gays font n'importe quoi, et dans les DOM parce que la France républicaine se désintéresse complètement de ce qui se passe en Guyane, en Martinique et Guadeloupe et ça c'est une honte totale : loin des yeux, loin du cœur. En fait, ce qui se passe, c'est que l'épidémie en France se stabilise autour de 7000 nouvelles contaminations parce que tous les autres groupes (toxicos, femmes, etc.) baissent. Mais les gays progressent toujours, et le chiffre global reste le même parce que les gays nourrissent l'épidémie. Ce sont eux qui font que la flèche ne baisse pas. Et là, entre 2008 et 2010, on voit bien que ça repart à nouveau la hausse.

 

Parce que ce que ça veut dire, tout ça, c'est que le traitement en tant que prévention fonctionne déjà et que beaucoup de séropositifs sont moins contaminants quand ils prennent correctement leurs traitements et ça, on le sait, donc l'épidémie se réduit déjà à l'intérieur de la communauté gay. Regardez, il y a eu une baisse sans précédent de 56% des nouvelles contaminations en Inde! Un pays que l'on croyait être, avec le Chine, la grosse bombe à retardement du sida. 56% en un an, c'est immense. Si les Indiens, dans un pays en voie de développement, parviennent à faire baisser le sida, pourquoi les gays des pays riches s'y refusent? Mais chez les jeunes en France, la récente étude KABP montre qu'une grande partie d'entre eux (21%) croient encore à des idées complètement dépassées, du genre "le sida s'attrape par les moustiques" (réponse : NON). Et comme certains disent sur Facebook, ça commence à bien faire : les jeunes (gays) sont capables d'utiliser internet à son maximum : Grindr, comment baiser, où aller pour sortir, où sont les sex toys super sophistiqués, alors qu'ils ne savent pas le B-A-BA du sida? Ce sont des gays (jeunes) qui ne font même pas l'effort d'aller chercher l'info alors qu'elle est PARTOUT et ils font comme si le sida n'existait pas. 

 

D'un autre côté, il y a les gays qui, eux, savent exactement ce qui se passe au niveau médical, mais ils prennent des risques malgré tout, chopent des hépatites et font progresser la syphilis, la LGV (qui se maintient, tiens tiens) et même le cancer du colon. Souvent, il s'agit d'homosexuels plus âgés. Et il faut se tourner vers ces gays, jeunes ou âgés, pour leur dire qu'ils déconnent GRAVE. Quand on découvre les derniers chiffres canadiens sur le coût de la prise en charge de chaque séropo nouvellement contaminé sur le reste de sa vie, on arrive au total de... 1,3 million de dollars. Oui. 250.000$ pour le suivi médical, 380.000$ pour l'impact sur la qualité de la vie et 670.000$ sur la perte de production au sein de la société. Je vous rappelle que nous entrons en récession. Faites le calcul.

 

 

La grosse mobilisation bidon

 

Alors j'arrive enfin à ma conclusion.

 

En ce moment, la campagne de la Mairie de Paris pour le 1er décembre, c'est une méchante affiche avec le ruban rouge sur la Tour Eiffel, comme si la région "se mobilisait" contre l'épidémie alors que Paris reste la capitale européenne du sida. Il y a deux jours, lors de la soirée des COREVIH, à Paris, on a eu droit à Patrick Bloche que j'aime bien qui a fait un discours d'inauguration, sans note, pour rappeler (entre autres) le travail de la Mairie de Paris contre le sida. Après, on a eu droit à Bruno Juillard qui se félicitait, lui aussi, du soutien de la Mairie de Paris dans la lutte contre le sida. Le mec a juste fait son coming-out cette année en tant que gay, et encore, depuis il ne veut plus en parler, dans le genre "Je fais mon coming-out gay mais après je ne veux plus rien dire sur ça", super -il n'a jamais rien fait de notable contre le sida (cherchez sur Google, y'a RIEN) et il vient nous dire, à nous, que la Mairie de Paris fait son travail? Le centre Moulin Joly va fermer ses portes! Chaque année, c'est à la louche 3500 pédés qui se contaminent et encore, on ne les dépiste pas tous, donc ça fait dix ans que je gueule sur la prévention sida chez les gays et il y a 30.000 NOUVEAUX GAYS qui se sont contaminés pendant les années 2000. Et maintenant on dit aux médecins de les suivre en ville, pas à l'hôpital, car effectivement ça coûte trop cher. Et les médecins disent : "Attendez, on va pas s'occuper de tout, il faut au moins un autre centre communautaire en plus du 190!". Il y a actuellement un projet de centre médical proposé pour les médecins dans le VIH et on leur dit non, il n'y a pas d'argent! Vous voulez dire que la ville de Paris, la région la plus riche de France, ne peut pas créer un autre centre de dépistage et de santé pluridisciplinaire autour du sida? Alors que l'Ile de France rassemble la grande majorité des cas de sida de tout l'hexagone? Et c'est le PS de Paris qui refuse de s'occuper de 30.000 pédés déjà contaminés pour les années 2000, en plus des dizaines de milliers contaminés pendant les années 80 et 90, et chaque nouvelle année c'est 3500 pédés de plus qu'il faut soigner? Mais je viens de viens de dire que pour 3500 pédés, ça coûte 3500 millions de dollars sur leur vie! Mais vous allez attendre quoi pour réagir? Delanoë s'en branle de vous, et vous voulez que ça continue?

 

On a le droit d'être d'accord ou pas avec le dernier blog d'Hervé Latapie mais il a raison dès le début. On parle de 30 années du sida, mais lors de la soirée des COREVIH, on invite deux représentants PS de la Mairie de Paris. Michelle Barzach? Ou une représente écolo? Emmanuelle Cosse? Comme dit Madame Hervé, si vous voulez vraiment qu'on vote PS aux prochaines élections présidentielles, mettez carrément le logo du PS dans le diaporama, ça va, on a compris!

 

La gestion de l'épidémie du sida à Paris et dans les banlieues est une honte. Je vais même reprendre un vieux mot actupien que je n'utilise plus: c'est criminel. C'est un échec total depuis plus de 10 ans et Delanoë en est entièrement responsable. C'est sous son mandat que les gays ont laissé tomber la capote et leur maire gay ne dit rien? Il n'a jamais prononcé le mot "bareback"! C'est le règne de la génération "I'm not bothered", comme dans the Catherine Tate Show! "Je m'en fous!" Je m'en branle! Et vous voulez voter pour cette smala encore? Delanoë, Warning? Mais où est passé votre sens commun? C'est À CAUSE de la Delanoë si on en est là!!!! C'est une honte totale!

 

Excusez-moi d'avoir été si long mais c'est ici la meilleure analyse que je peux donner sur le sida et les gays à ce jour symbolique du 1er décembre. Et vous n'en trouverez pas de meilleure analyse ailleurs. Je vous le garantis. Allez chercher chez Sidaction, à Aides. Ils sont payés, moi je suis au chômage. Je vous défie. Encore. Et encore.


Didier Lestrade

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