Sida : un communautarisme criminel

Bien cher Didier. Après avoir terminé la lecture de ton livre The End, sorti en 2004, je sens un immense parallèle entre, d’un côté, ton analyse sur l’échec des politiques de prévention sida par les associations dont c’est la mission, et, de l’autre, mon action pour faire reconnaître à ces mêmes associations que les malades psychiatriques sont une population extrêmement à risque. 

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Vincent Trybou

par Vincent Trybou - Mercredi 30 novembre 2011

Vincent Trybou, 32 ans, est psychologue clinicien cognitivo-comportementaliste. Il se concentre depuis de nombreuses années sur le diagnostic et le suivi thérapeutique des patients atteints principalement de Troubles Bipolaires et de Troubles Obsessionnels Compulsifs. Il exerce au C.T.A.H., Centre des Troubles Anxieux et de l’Humeur, à Paris. Il est l'auteur de plusieurs ouvrages sur les troubles bipolaires, les troubles anxieux, et les TOC.  

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Bien cher Didier. Après avoir terminé la lecture de ton livre The End, sorti en 2004, je sens un immense parallèle entre, d’un côté, ton analyse sur l’échec des politiques de prévention sida par les associations dont c’est la mission, et, de l’autre, mon action pour faire reconnaître à ces mêmes associations que les malades psychiatriques sont une population extrêmement à risque. 

J

e laisse aux lecteurs la liberté d’aller lire mon autre article publié sur Minorités, expliquant mes deux ans et demi d’action de sensibilisation, à bombarder de mails (403 à ce jour) et de coups de téléphone les différentes associations présentes sur le sol français. Associations étant dans l’indifférence totale sur le fait que nombre de séropositifs ont des troubles psychiatriques graves, que leurs troubles nécessitent des médicaments parfois non compatibles avec la trithérapie. Indifférence devant le fait que les études mondiales et l’Organisation Mondiale de la Santé (EB124/6 du 20 novembre 2008), Il semblerait donc plus simple, ou plus approprié, de laisser les séropositifs se débrouiller avec leurs troubles psy, et laisser les malades psy se contaminer, plutôt que réfléchir 10 minutes à une bonne campagne d’information permettant d’expliquer et protéger tout en évitant la stigmatisation et la généralisation abusive. On a eu une campagne démesurée et sûrement très chère en 2007 avec plein de stars placardées partout en France disant « Est-ce que je serais encore au 20 heures si j'étais séropositive? », « Me trouveriez vous toujours aussi mimie si j’étais séropositive? », mais nous n’aurons ni dix minutes de réflexion ni un euro déboursé pour les malades psychiatriques. Mais bon, je suis psychologue, je ne travaille pas dans le milieu de la prévention et du sida, donc je n’ai sûrement pas les connaissances et les compétences pour savoir ce qui est intelligent ou pas…

Dans mon article, j’imaginais une hypothèse pouvant expliquer un tel dysfonctionnement: peut être que les associations défendent une identité avant de lutter contre une maladie, et à ce titre les séropositifs seraient des citoyens ayant plus de valeur que les malades psychiatriques. Cela m’étonnait et je n’osais y croire, surpris de voir des personnes malades avoir une telle opinion d’autres personnes malades… trouvant tout aussi curieux de voir des personnes se targuant de lutter contre la maladie, mais faisant passer un possible stigmate (amalgame entre séropositifs et malades psys) avant la gravité de la séroconversion. Un ami m’a soufflé à l’oreille que cela s’appelait des « lobbyings identitaires »… je ne sais pas, je ne suis pas calé sur la question. Je n’ai donc pas d’avis sur la question.

 

Depuis cet article sur Minorités, relayé par Rue89 et plein d’autres sites internet (Actif Santé, Bipolaire Info, …), de l’eau a coulé sous les ponts. J’ai eu d’autres échanges mails pas du tout diplomates ni constructifs avec ces mêmes associations. Du coup, en accord avec Bipolaire Info qui soutient ma démarche, je suis entré en contact avec l’Organisation Mondiale de la Santé pour demander quels recours étaient possibles pour faire appliquer des mesures en faveur des malades psy, mesures cohérentes avec les résultats des études scientifiques.

 

Mon petit doigt, qui est très intuitif, me dit qu’un jour il ne faudrait pas que certaines associations de malades psy portent plainte contre X (ou contre des personnes clairement identifiées) pour non assistance à personnes en danger… Mais mon petit doigt a peur de ses propres intuitions car il trouve que cela serait dommage. Mais bon, comme tu le dis, Didier, certaines choses ne s’obtiennent que par la force…

 

Nous sommes le dimanche 27 novembre 2011, il est 0h20 et je vais intituler ce long monologue « Lettre ouverte à Didier Lestrade : le communautarisme criminel ».

 

Je vais déjà commencer par citer un passage de ton livre, page 31 : « J’ai la tristesse de penser que nous sommes exactement comme à la fin des années 80, quand je trouvais une excuse à l’apathie des gays envers le sida dans la conviction qu’il fallait qu’ils souffrent pour réagir ensemble. Et c’est ce qui s’est passé. Avec la création d’Aides et d’Act Up, on a vu les homosexuels s’unir pour se défendre Pour les militants, il suffisait de travailler et de montrer le chemin. Nous étions de simples sherpas. Dés 1996, les trithérapies sont arrivées. À partir de là, les gays ont commencé à revendiquer le droit de baiser sans capote, même pour les séropositifs. C’est ensuite que l’on a commencé à décorer les sherpas pour leurs services rendus. Mais, en même temps qu’on les récompensait, tout le monde s’est convaincu qu’avec ces médailles, nous étions tenus de nous taire. Grande erreur. Tous les sherpas qui ont accepté de se taire sont aujourd’hui les témoins et les complices de cette mort générale ».

 

Et je constate depuis deux ans et demi que ce que tu dis se vérifie : j’ai peur de constater que certains s’évertuent à étouffer toute information qui pourrait potentiellement, même si l’info est vraie et servirait à sauver des vies, ternir l’image des séropositifs auprès de la population. Exit les années où on œuvrait pour limiter les contaminations, on œuvrerait maintenant à maintenir une image propre, victimaire et héroïque des contaminés. Cela j’ai crû le comprendre au contact de plusieurs médecins, et plus particulièrement d’un : « Vous savez, le but aujourd’hui, ce n’est plus de faire de la prévention. Pour certains acteurs, il est clair qu’il faut protéger les séropositifs et les homosexuels de toute attaque concernant leurs comportements hypersexuels, de prise de risque ou de consommation de drogues et d’alcool. Ce sont les gardiens du temple. Et comme certains ont eux-mêmes des prises de risque, la boucle est bouclée. Leur comportement devient la norme nationale, et personne n’a rien à dire. Moi je suis désespéré quand je vois les patients débarquer et me raconter ce qu’ils font. Ça n’a jamais été aussi compliqué que depuis l’arrivée des trithérapies. Et je n’ai rien le droit de dire sinon c’est directement considéré comme de la morale et du fascisme. Faut laisser les gens bousiller leur santé. Comment peut-on responsabiliser quelqu’un devant une maladie grave si elle est présentée comme pas grave ? Et si on ne parle pas des autres maladies qu’on récupère lors de rapports non protégés, comme les condylomes et compagnie ? ».

 

Alors, je suis sûrement niais, mais je pensais que les médicaments étaient là pour aider et sécuriser les gens, leur offrir une vie meilleure. Je ne savais pas que le but intrinsèque de la consommation de trithérapies était en fait de se détruire avec d’autres maladies… Et moi qui pensais que les associations étaient là pour informer, protéger CONTRE la maladie, j’apprenais en fait qu’elles maintenaient indirectement des comportements dangereux au détriment des gens concernés par ces comportements. Ce médecin m’informait donc d’une réalité obscure.

 

Je continue dans ma lecture de ton livre : « Le consensus, c’était qu’il ne fallait pas « stigmatiser » les séropositifs. S’il y avait un débat sur la prévention, sur la responsabilisation des partenaires, en revanche, il ne fallait surtout pas tomber dans le jugement des séropositifs. Ils avaient beaucoup souffert, ils continuaient à souffrir, la preuve, ils étaient dans les bars tous les soirs, cela témoignait d’une certaine détresse » (page 41).

 

Très bien, ne stigmatisons pas les séropositifs. Dans mon travail au quotidien avec les malades psy, je fais tout pour ne pas les stigmatiser, j’essaie de les rendre un peu plus fiers d’eux-mêmes, leur dire qu’ils doivent se redresser, qu’ils ne sont pas des marginaux, qu’ils n’ont pas à plaire à tout le monde, qu’ils n’ont pas de tares, et que leur maladie ne les résume pas. Je les encourage à avoir du respect pour eux-mêmes, de la patience pour avancer, de ne pas s’accabler et de ne pas s’abaisser devant quelqu’un qui les critiquera à cause de leur alcoolisme, de leur TOC, de leurs tentatives de suicide ou de leurs troubles bipolaires. Mais je maintiens dur comme fer, et je leur casse la tête pendant deux heures s’il le faut, en leur disant que leur sommeil, que leurs médicaments, que leur hygiène de vie (zéro drogue, zéro alcool, etc.) sont vitaux et obligatoires s’ils veulent avancer. Que c’est de mon devoir de leur dire ce qui leur sera bénéfique et les mettre en garde contre ce qui leur sera néfaste. Et que je me moque totalement qu’ils ne m’apprécient pas parce que je les ai engueulés car ils ont picolé par dessus leur traitement, qu’ils me maudiront toute la soirée, qu’ils se diront que je suis un connard, que je n’ai pas à jouer le rôle de leur père, mais qu’à partir du moment où ils viennent consulter chez moi c’est pour LEUR DEMANDE de soin et que cette demande de soin et d’évolution requiert des exigences et des fondamentaux. Si je ne gueule pas, c’est que je ne respecte pas leur demande. Si je gueule, c’est justement parce que je veux qu’ils réussissent. La maladie fait perdre pied, on crie pour revenir à une normalité, pour pouvoir refaire des excès, mais on ne peut pas car la maladie sera encore pire et nous le fera payer. Et c’est mon rôle de responsabiliser mes malades pour leur donner le maximum de chances pour s’en sortir. C’est pour cela qu’ils me consultent, après tout. Je suis donc fondamentalement opposé à ce discours visant à ne rien dire, cautionner, ne pas juger, ne pas engueuler. C’est la meilleure façon de déresponsabiliser, infantiliser la personne et la piéger dans des comportements qui la détruisent.

 

Que vois-je dans le sida ? Que dénonces-tu dans ton livre ? Une disparition totale de tout discours sur l’hygiène de vie pour les séropositifs et les séronégatifs, donc de toute responsabilisation. Une disparition totale de l’autorité des médecins, qui ne doivent que donner des résultats et fournir des médicaments mais sûrement pas donner de conseils ou responsabiliser sinon ce sont d’odieux fascistes. Sur quel motif ? Le motif que les séropositifs ont beaucoup souffert et qu’on n’a rien à leur dire… OK. Même pas dire ce qui est vital pour eux ?

 

 

Lobbies

 

Les associations de lutte contre le sida, dans leur idéologie foucaldienne, ont complètement foutu en l’air les séropositifs et les séronégatifs. Je m’explique.

 

Quand tu es malade, tu as besoin d’un cadre. Tu as besoin d’une famille, d’une équipe médicale, bref d’un entourage qui te guide dans la maladie, te soutienne, te rassure et te rappelle constamment ce qui est dangereux. Et l’hygiène de vie, c’est vital pour aider le corps et le moral. Si tu as une angine, que tu prends tes médocs mais que tu sors sans être bien couvert, les médicaments ne servent à rien. Si tu prends ta voiture, que tu es un excellent conducteur, mais que tu es bourré, cela ne sert à rien d’être un bon conducteur et d’avoir un airbag.

 

Les associations, guidées à l’époque par la bonne parole de Michel Foucault et de son idée de malade réformateur social (les personnes malades doivent s’exprimer sur leur maladie et faire partie intégrante du processus de prise en charge, plutôt qu’être des pions dépendants des médecins, médecins qui ont le droit de faire ce qu’ils veulent au mépris des patients), ces associations ont complètement fourvoyé l’esprit de Michel Foucault. Ce monsieur qui avait lancé un débat vital sur le respect du patient et le trop grand pouvoir des médecins, doit se retourner dans sa tombe.

 

On assiste depuis plusieurs années à une mise à mort du pouvoir médical, du simple fait du lobbying des associations.

 

Quand je fais des conférences en psychologie ou en psychiatrie, il y a toujours des patients dans la salle, tout simplement parce que ces conférences sont faites à la demande des associations pour les patients. C’est un exercice périlleux, mais je l’aime bien car il demande de l’exigence et de la rigueur de la part des soignants. Cela change des conférences entre soignants qui se gargarisent et s’écoutent parler et ne sont jamais les derniers pour balancer quelques atrocités sur les malades qui ne sont pas présents. La toute puissance et la mégalomanie des médecins, critiquées par Foucault sont réelles. Mais elles ne sont pas l’apanage de tous les soignants. Et elles ont heureusement bien régressé depuis x années.

 

Quand, dans mes échanges avec un président d’une association que je ne nommerai pas, celui-ci m’écrit : « Cela fait bien longtemps de notre côté que nous ne laissons plus les professionnels médicaux parler à notre place », cela souligne tout l’extrémisme de cette idéologie qui a dérapé. OK, c’est bien de rappeler aux médecins qu’il faut respecter les malades, c’est même une évidence, et le patient a le droit de demander des explications, négocier certaines choses. Mais l’idée selon laquelle le médecin devient un simple prescripteur qui doit fermer sa gueule et signer son ordonnance, ça a complètement dilapidé la notion d’autorité médicale, et donc d’hygiène de vie, donc de gravité de certains comportements. Cette anarchie à la con, ce n’est pas que la mort de l’autorité des médecins et de l’hygiène de vie, c’est avant tout la mort du patient qui a besoin d’un cadre pour se soigner.

 

Si personne ne peut dire à un malade qu’il déconne, qu’il se met en danger, qu’il va trop loin, qui va le faire ? Et finalement, c’est là où ce positionnement de malade réformateur social se retourne contre le malade. Il a une puissance politique, il peut décider de plein de choses mais il a muselé l’une des seules personnes qui pouvait lui dire « Hey, vous êtes en train de déconner, vous dérapez, vous vous mettez en danger. Vous n’avez plus aucun respect pour vous-même ! ».

 

Quand on est malade, on a besoin d’un rail et ce rail doit être extrêmement solide pour guider au mieux. Je le vois bien dans les conférences avec les malades psychiatriques : certains patients veulent avancer et avoir des réponses pour comprendre. D’autres patients sont dans une optique de se faciliter la vie au maximum au détriment total de leur santé et d’une évolution profitable, tirant souvent le débat vers de la victimisation. Quand les premiers dirigent une association, ce sont tous les malades de France qui en profiteront. Quand les seconds dirigent une association, ce sont tous les malades de France qui sont enterrés vivants.

 

Dans le sida, on voudrait baiser sans capote, avoir le sida sans l’avoir. Aller chez le médecin récupérer une ordonnance pour la troisième syphilis de l’année sans s’entendre dire qu’on déconne et qu’on déconne d’autant plus qu’on a du la refiler à 10 personnes.

 

 

La disparition du préservatif

 

Mais continuons la lecture de ton livre : « Pendant longtemps, dans le sida, on s’est concentré sur les séropositifs et les malades. Parce que souvent ce sont eux qui ont créé et développé les associations, parce que ce sont eux qui ont mis un visage à cette épidémie, parce que ce sont eux, surtout, qui ont vécu avec une urgence thérapeutique, on a occulté tout le reste. Surtout à Act Up, j’en suis l’un des premiers responsables. Je ne le regrette pas, je pense toujours que le seul moyen de faire avancer notre point de vue et nos revendications était de dramatiser la condition du séropositif. La prise de conscience qu’il existait une identité du séropositif est le fondement de tout ce qui a été fait depuis vingt ans. À partir de son expérience de psychothérapeute à San Francisco, Walt Odets a développé un autre discours dès 1989. Si l’urgence absolue concerne bien les séropositifs et les malades qui ne disposent pas de traitement, il a remarqué que les besoins des séronégatifs sont souvent délaissés » (page 71). « La banalité qui accompagne le sida aujourd’hui vient en grande partie des campagnes de prévention qui n’ont plus aucune capacité à choquer. Le danger est minimisé au départ, par la prévention. Du coup, comme la proximité du danger est atténuée, elle n’est plus un repoussoir » (page 93). « Le sida est devenu une maladie chronique, nous dit-on, mais le suspense est toujours là puisqu’on est en droit de douter de la puissance des traitements et de leurs effets. Après tout, qui aurait pu nous dire, il y a encore cinq ans, que nous développerions des effets secondaires aussi étranges que des ostéonécroses ou des risques cardiovasculaires importants ? » (page 113).

 

Je constate en effet une disparition quasi totale du discours sur le préservatif, petit bout de plastique permettant aux séronégatifs de rester séronégatifs, au profit d’un discours sur « le plus important c’est de se faire dépister » comme si, après tout, la maladie n’est pas bien grave. Eh ben oui, je suis bête, ce n’est pas si grave d’être séropo et de bouffer des cachetons toute sa vie… Aucune information sur les pilules à prendre, aucune information sur les conséquences sociales, sur les effets secondaires des médicaments, sur les diarrhées, sur les déplacements de masse graisseuse, etc. Ben non, faudrait pas que les gens recommencent à avoir peur des séropositifs ! Comme si depuis 20 ans on ne savait pas faire une campagne intelligente à la fois sur la gravité d’une maladie et le respect du porteur de la maladie. Visiblement, on ne sait que prendre le raccourci dangereux de la banalisation…

 

Mais, visiblement, on le dit depuis longtemps, d’après ce que tu écris dans ton livre : « Dés février 1995, (…,) Michelangelo Signorile reprenait les concepts de Walt Odets selon lesquels la défense des séropositifs a outrepassé ses prérogatives car beaucoup de mesures appliquées dans ce cadre sont menées au détriment des séronégatifs. Il expliquait que la prévention avait été marquée, depuis le début, par la peur de stigmatiser les séropositifs. Ce qui a entrainé un nivellement des messages en direction des séropositifs et des séronégatifs. Or la prévention n’est pas la même quand il s’agit de convaincre les séropositifs de protéger les autres et quand il s’agit de convaincre les séronégatifs de se protéger eux-mêmes » (page 75). « Le documentaire (The Gift, Louise Hogarth, 2003) montre aussi Walt Odets, qui déplore que les campagnes de prévention aient souvent été délaissées pour préserver la sensibilité des séropositifs ». (page 84).

 

Walt Odets a sûrement déjà compris ce que sous-entend cette peur de l’amalgame entre séropositifs et malades psychiatriques qu’on se plait à m’envoyer comme réponse automatique : « Préserver la sensibilité des séropositifs » … Est-ce normal que cela m’énerve au plus haut point ? Est-ce normal que je me mette en colère quand je dis que la santé de 2 400 000 bipolaires à risque en France mérite que l’on cherche un peu moins à préserver la sensibilité des séropositifs ? D’ailleurs, les séropositifs sont-ils d’accord avec le discours des associations visant à les protéger et les infantiliser à ce point ou seraient-ils eux aussi choqués que rien ne soit fait pour les malades psy ? Les séropositifs sont-ils au courant qu’on se sert de leur séropositivité pour cacher, on peut imaginer le pire, des enjeux privés et purement privés ?

 

 

Susceptibilité des séronegatifs

 

Je continue ma lecture et je tombe sur les éléments les plus importants de ton livre : « Le documentaire de Louise Hogarth parle de quelque chose qu’il est très difficile de formuler dans la communauté sida. L’activisme communautaire a transformé des séropositifs qui manifestaient en héros parce qu’ils méritaient souvent d’être considérés comme tels » (page 89). « Mensonge de l’industrie pharmaceutique et de ses publicités montrant des séropositifs en pleine santé, ce qui a contribué à diluer la peur de la maladie. Arrêt des campagnes de prévention de l’Etat. Message d’espoir forcené diffusé par les médias généralistes. Désinformation de la part d’une grande partie des médias gay. (…) Et les associations n’ont pas su se démarquer de ces personnes (les barebackers) en les dénonçant fortement, de peur de montrer les homosexuels sous un angle si désagréable. De peur de perdre des soutiens financiers, culturels, militants. (…) On a cru garder le soutien des militants en ménageant leur susceptibilité » (page 117).

 

Mais au final, en quoi les séronégatifs, les malades psychiatriques, et autres, devraient avoir à SUBIR cette question de susceptibilité des séropositifs ? De quel droit ? Du droit d’avoir beaucoup souffert dans le passé ? Depuis quand la souffrance passée est un argument pour laisser tomber d’autres victimes ou leur retirer des recours aux soins? A-t-on vu les 53 000 femmes victimes du cancer du sein l’année dernière empêcher les séropositifs d’avoir des soins ? A-t-on vu les associations de dépressifs suicidaires empêcher les séropositifs d’avoir des dépistages ou des médicaments ? Et les alcooliques et toxicomanes qui sont encore pointés du doigt parce que soit disant ils ne font pas d’efforts et ne veulent pas s’en sortir,  ont-ils empêché les séropositifs d’avoir des droits ? Et les x dizaines de milliers d’épileptiques qui ne sont pas diagnostiqués, empêchent-ils les séropositifs d’avoir accès à des soins ? C’est quoi ce délire de sur ou de sous citoyens, et de medias ou associations qui décident pour tout le monde ? Comme tu le dis toi-même page 98 « Cette gestion de la santé publique n’est pas une situation plus scandaleuse que les centaines de milliers de personnes qui meurent du cancer tous les ans alors que les soins contre le cancer sont notoirement inadaptés ». Alors pourquoi les associations de lutte contre le sida font passer la réputation des séropositifs avant la contamination des malades psy ? Personne n’a eu le courage de m’expliquer en deux ans ce que sous entendait cette peur des amalgames. Doit-on y voir de la discrimination non avouée ?

 

 

Petit pot pourri d’autres énormités que tu dénonces dans ton livre :

 

— énormité numéro 1 : « Avec le safe sex, la syphilis avait pratiquement disparu (…). La première vague de nouveaux cas de sida et de syphilis a été repérée en l’an 2000 par l’INVS : 37 nouveaux cas. 207 l’année suivante et 401 en 2002. (…) Ce qui a étonné, dans ces premiers chiffres, c’est que plus de la moitié des personnes nouvellement infectées (53%) étaient séropositives et parmi elles, une grande majorité (82,9%) connaissaient leur séropositivité avant le diagnostic de syphilis » (page 124).

 

— énormité numéro 2 : « L’un des obstacles à la politique de prévention des MST est que les homosexuels savent que ce sont des maladies facilement traitables grâce aux antibiotiques. Mais ils oublient les conséquences à long terme de ces maladies quand elles ne sont pas soignées à temps. Les condylomes, par exemple, ont une incidence de plus en plus importante sur les cancers du côlon, particulièrement chez les séropositifs » (page132).

 

— énormité numéro 3 : « Je n’ai pas honte de dire que mon discours s’apparente à une « normalisation du comportement » puisque la prévention, depuis le début, a tenté d’établir des normes de sexualité qui réduisaient les risques de contamination. La prévention n’est pas parvenue à dépasser cette normalisation du comportement parce que des représentants associatifs ont manqué de courage. Ils ont tous admis qu’il était impossible de demander aux homosexuels de poursuivre leur effort sur le safe sex qui découle de l’hypercontrôle. Ils se sont tous élevés contre une diabolisation des séropositifs, entre ceux qui seraient des « bons » séropositifs et les « méchants » séropositifs. Ils n’ont pas voulu s’engager dans un choix, ils étaient dans le non-jugement, comme on dit à Aides. Du coup, on a pris le parti de défendre les méchants. Les associations ont pris le parti de la rébellion contre l’hypercontrôle qu’elles encourageaient il n’y a pas si longtemps. (…) Act Up a traité les méchants d’irresponsables et a glorifié les bons, ce qui n’était qu’une position très orthodoxe, qui a servi de fondement à la politique de lutte contre le sida. Aides a refusé de choisir, pensant défendre les méchants à travers un début de politique de réduction des risques mais elle s’est heurtée à ses propres idéaux historiques comme le safe sex » (page 297)

 

 

D’accord… Donc, pour certaines associations, il vaudrait mieux, et cela te révulse autant que moi, laisser les gens choper tout et n’importe quoi, que leur dire qu’ils déconnent. CQFD, retour à la case départ comme disait le médecin que je citais plus haut. Donc on serait bel et bien dans un lobbying identitaire qui fait passer l’identité homo ou séropo avant la protection de ces homos et ces séropos ? C’est la maman qui pourrit-gâte son enfant, alors qu’on lui a dit cent fois qu’elle allait en faire un caractériel intolérant à la frustration dans quelques années. C’est la maman, tellement apeurée que l’on puisse dire qu’elle est une mauvaise mère, qu’elle empêche son enfant de s’autonomiser. C’est étrange ce comportement maternaliste des associations. C’est une peur de donner aux homophobes des raisons d’attaquer les homosexuels et les séropositifs ? C’est une peur de perdre des subventions ? C’est une peur que la responsabilisation entraine une explosion des comportements par rébellion ou la naissance d’autres comportements encore plus incontrôlables ? Ou c’est, comme tu le sous-entends, une volonté de ne pas critiquer ce que les membres des associations font eux-mêmes dans leur vie privée ?

 

« Mais il y a eu des procès à travers le monde, même dans des pays pas très éloignés (…). En mars 2003, une affaire de ce genre a fait parler d’elle à Reims où une association gay a éventé le cas d’un barebacker qui avait sciemment contaminé plus de cinq personnes dans la ville. En l’espace de trois jours, Têtu et Act Up se sont emparés de l’affaire, pour dénoncer la chasse aux séropositifs. Il est à noter que Xavier Héraud, coauteur de l’article de Têtu, vice-président d’Act Up en charge de la communication et ancien membre de la commission prévention, ne s’est pas autant mobilisé pour défendre les cinq pauvres séronégatifs dont la vie a été « légèrement » modifiée par ce séropo de Reims. Dans leur échelle de valeurs, le séropo qui contamine mérite d’être défendu par les associations, pas les séronégatifs qui sont contaminés »  (pages 351-352).

 

En effet, je ressens cela depuis deux ans et demi : la réputation des séropositifs semble plus importante que la contamination des malades psychiatriques. Ce qui est d’autant plus incohérent, car si on faisait vraiment plus attention aux comportements sexuels à risque des malades psychiatriques on aurait moins de nouveaux séropositifs à la fin de l’année, donc moins de victimes du sida, moins de personnes dont les projets de vie s’écroulent, donc moins de nouveaux séropositifs qui vont contaminer des séronégatifs dans l’intervalle séparant leur contamination de la découverte de leur séropositivité, donc moins de séropositifs qui font de la dépression, qui se suicident, qui ont des médicaments psy incompatibles avec les tri thérapies… Ça me paraît être juste du bon sens, mais visiblement ce n’est pas du bon sens pour tout le monde.

 

 

Manque d'information

 

Au final, j’ai une question idiote : si les malades psychiatriques nouveaux séropositifs, apprennent au détour d’une conversation qu’ils se sont contaminés à cause de leur maladie psy, et que l’Organisation Mondiale de la Santé et des études mondiales l’ont montré et ont mis en garde les organismes de lutte contre le sida, ces malades psychiatriques nouvellement séropositifs ont-ils le droit de se tourner vers la justice contre ces organismes pour manquement à l’information et boycott d’informations ? On ne pourra pas les envoyer balader puisqu’ils sont nouvellement séropositifs. Ça la foutrait mal que des associations interdisent à des nouveaux séropositifs de se plaindre…

 

« Les associations vont devoir s’ouvrir à ces séronégatifs et elles auront le devoir de les écouter et de les soutenir. Il faudra alors qu’elles rendent un arbitrage. Car les mecs contaminés ne se satisferont pas d’un simple soutien. Ils exigeront une prise de position forte et des actions condamnant les mecs qui contaminent les autres et je vous assure que leur parole, en tant que séropos récemment contaminés, sera beaucoup plus violente que celle des séronégatifs bourgeois qui défendent les fumeurs de crack. Si les associations ne sont pas capables de faire ça, du fait de leur dogme du non-jugement ou de leur politique de réduction des risques, alors oui, les personnes contaminées se tourneront vers la justice. Car ils n’auront pas d’autre choix. Parce qu’il n’y a pas de raison qu’ils se fassent avoir deux fois, par les barebackers et par les associations, dans le silence en plus (page 357).

 

Ah, ben du coup, tu viens de répondre à ma question précédente 7 ans avant que je ne te la pose…

 

« Il y a beaucoup d’homosexuels sur cette terre qui continuent à baiser joyeusement depuis l’apparition du sida et qui ne se sont pas contaminés parce qu’ils mettent des capotes. Ce n’est pas facile mais ils y sont arrivés et certains sont toujours d’accord pour continuer comme ça. Ce serait donc bien que l’on arrête un jour de défendre les exigences d’une minorité de pédés socialement privilégiés qui pensent qu’ils ont le droit de parcourir la planète entière sans aucune considération pour leurs proches, exactement comme beaucoup de gens polluent sans retenue parce qu’ils considèrent que cela fait partie de leur liberté » (page 375).

 

Je serais ravi un jour qu’un malade psychiatrique prenne un micro lors d’une conférence sur le sida dans laquelle seraient présentes les principales associations de lutte contre le sida, et balance allègrement : « Je me fouts totalement de vos histoires d’amalgame, je vous interdis de décréter à ma place que x ou y est plus important que moi, je refuse de choper le sida parce que vous estimez que je ne suis pas à risque ou que votre réputation vaut plus que ma vie. Je vous interdis de décider à ma place qu’être contaminé n’est pas grave. Et je vous interdis, alors que votre travail est de lutter contre une maladie, de m’avoir mis volontairement ou involontairement dans le pourcentage des victimes sacrifiées pour la bonne cause ».

 

Pour le moment, les associations de malades psychiatriques sont trop faibles ou trop mal organisées pour avoir ce pouvoir, mais j’espère qu’un jour une caméra de télé pourra enregistrer un témoignage de ce type, et malheureusement, comme tu le dis « quand les chiffres sur la reprise des contaminations chez les homosexuels seront publiés, c’est l’ensemble de l’opinion publique qui se retournera contre les homosexuels » (page 169). Le jour où les malades psy auront une force de frappe et dénonceront cette discrimination dont ils sont victimes, les associations sida seront subitement mal considérées, et cela détruira bêtement tout ce qu’elles ont fait depuis 30 ans contre la stigmatisation des séropositifs et des homosexuels, faisant passer ces derniers pour de vils manipulateurs. C’est d’autant plus honteux que les homosexuels et les séropositifs n’ont pas à subir les prises de décision radicales des associations chargées, normalement, de leurs intérêts.

 

Mais, de toute façon, Didier, tu as déjà enfoncé à multiples reprises la porte sur ce débat, notamment dans cet article : si tous les séropositifs et homosexuels de France savaient cela, ils seraient très certainement TRES EN COLERE contre leurs associations !

 

Parce qu’au final, dans ces histoires de bareback et de malades psy, tu seras d’accord avec moi Didier pour dire que personne n’a réellement demandé leur avis aux homosexuels et aux séropositifs. Les associations se sont contentées de donner leur avis à elles, s’instituant porte parole de tout le monde. Mon ami a-t-il alors raison de parler de « lobbying » ?

 

Il est 2h58 du matin, dimanche 27 novembre 2011, et c’était ma petite histoire d’une révolution qui s’annonce violente.


Vincent Trybou

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