Presse: le bouclier de papier troué

J'ai grandi en partie sous l'aile d'un homme qui, s'il n'était pas mon père, ne m'en considérait pas moins comme l'un de ses fils. Cet homme avait reçu une solide éducation classique et croyait fermement au postulat qui érige la presse comme un élément indispensable à notre structure politique occidentale. Il m'a légué cette croyance en m'éduquant à lire les journaux, au premier rang desquels, Le Monde. C'était le tout début des années 80, le quotidien du soir était encore le journal de référence en France et l'un des médias écrits les plus sérieux de la planète, avec le Times, le FAZ et le New York Times.

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Manuel Atréide

par Manuel Atréide - Mercredi 23 novembre 2011

Après avoir été informaticien, développeur Web et concepteur applicatif. Ex-geek (encore que), souvent râleur, toujours curieux et surtout avide de continuer à apprendre tout et n'importe quoi. Surtout branché technologies, politique, évolution des médias, culture bourgeoise. Pas mal de jardins secrets, nettement moins bourgeois. Ah oui: homme, blanc, roux, gaucher, gay.      

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J'ai grandi en partie sous l'aile d'un homme qui, s'il n'était pas mon père, ne m'en considérait pas moins comme l'un de ses fils. Cet homme avait reçu une solide éducation classique et croyait fermement au postulat qui érige la presse comme un élément indispensable à notre structure politique occidentale. Il m'a légué cette croyance en m'éduquant à lire les journaux, au premier rang desquels, Le Monde. C'était le tout début des années 80, le quotidien du soir était encore le journal de référence en France et l'un des médias écrits les plus sérieux de la planète, avec le Times, le FAZ et le New York Times.

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e vivais dans un monde complexe et parfois dangereux mais j'avais, pour me protéger des rascals, ces héros modernes qu'étaient les journalistes. Armés de leur seule plume et de leur courage, ils avaient pour mission sacrée de nous apporter les faits et de nous tenir informés de l'actualité d'un monde.

Ne riez pas trop vite, le journaliste a été un héros du 20ème siècle. En littérature d'abord, avec de multiples personnages de fiction : Rouletabille (Gaston Leroux), Tintin (Hergé), Peter Parker alias Spiderman (Marvel),  sont tous les trois journalistes. Et le plus grand super-héros, l'archétype même du champion du bien, en est lui aussi : Superman. Eh oui, notre sauveur extraterrestre est lui aussi journaliste, au Daily Planet ! Mais journaliste héros, certains l'ont été dans la vraie vie, comme Joseph Kessel, écrivain, journaliste mais aussi héros de guerre durant la première guerre mondiale et résistant, compagnon du général De Gaulle à Londres pendant la seconde guerre mondiale.

 

Je pourrais continuer la liste, elle est longue. Mais, au moins de ce coté occidental du monde, elle est close depuis un moment. Les enfants des héros sont tombés du piédestal de leurs aïeux et pataugent maintenant dans la boue du quotidien. Sic transit gloria mundi ? Il n'y a pourtant rien d'inéluctable là dedans.

 

 

La chute des anges

 

Car si nos médias sont désormais des institutions largement critiquées, voire rejetées par leurs lecteurs-auditeurs-téléspectateurs-internautes, ce n'est pas seulement malgré eux, mais au moins autant à cause d'eux. Les journalistes se sont petit à petit enfermés dans un mythe d'autant plus redoutable qu'il est de moins en moins vrai : le rêve d'être les chevaliers défenseurs de la démocratie. Au nom de ce rêve, ils exigent une déférence, une importance – et surtout la paie afférente – que justifie de moins en moins leur travail. L'affaire du Watergate a été à la fois un symptôme et la dernière grande illusion : deux reporters du Washington Post faisaient tomber un président des Etats-Unis. Quel choc, quelle gloire !

 

Pourtant, en parallèle, les grands médias français connaissent une baisse lente mais inexorable de leur lectorat qui va de pair avec un travail de plus en plus formaté par les brèves des agences de presse repris sans vérification par manque de temps. Terrible conséquence d'un appauvrissement lent mais inexorable des journaux. La crise est ancienne, ses causes sont connues : sous-capitalisation chronique, faible rentabilité, peu de compétition entre les titres, sur leur prix de vente comme sur leur contenu. Et surtout, ici comme aux USA, cette prétention très journalistique à s'ériger comme les seuls à savoir ce qui est digne d'intérêt et ce qui va intéresser le lecteur. Lui poser la question ? Quelle horreur, il ne manquerait plus qu'il réponde, ce lectorat qu'on méprise autant qu'on se pense son défenseur.

 

Presque 40 ans après le début de l'affaire du Watergate, le constat est rude : Bob Woodward et Carl Bernstein ont laissé la place au journalisme embedded, aux médias touchés par des scandales de manipulation de l'information comme le NY Times en 2003 – 2005 dans l'affaire des armes de destruction massives utilisées par l'administration Bush pour justifier la guerre d'Irak. Chez nous, l'interview truquée de Fidel Castro par PPDA, David Pujadas qui annonce le retrait d'Alain Juppé de la vie politique alors que ce dernier affirme le contraire au même moment sur TF1, ne sont que quelques exemples tristement célèbres de la dérive des médias de masse.

 

 

L'enfer du soupçon permanent.

 

Les médias sont maintenant accusés de manipuler l'opinion publique. Le ratage complet de la couverture du traité constitutionnel européen où le « non » avait été à systématiquement sous-estimé, voire banni des médias, reste une erreur qu'ils paient encore maintenant. Les manques du passé deviennent la justification de la méfiance actuelle. Sondages truqués ou complaisants, lignes éditoriales camouflées, journalistes à la solde des puissants, relations incestueuses entre classe politique et classe médiatique, les reproches sont nombreux et – plus grave ! - parfois justifiés.

 

Car en France, à la différence des USA, les journalistes ont pris le parti de renoncer à la sacro-sainte objectivité. Nous sommes humains, d'une manière ou d'une autre, notre point de vue transparait. Il n'y a pas d'observateur impartial. Mais ce renoncement a conduit la profession à jeter aux orties tous les mécanismes qui poussaient à cette objectivité, même si elle est difficile, voire impossible à atteindre. Que dire, par exemple, du travail d'un Etienne Mougeotte au Grand Jury RTL-Le Figaro-LCI ? Est-il encore journaliste quand il vitupère contre les 35 heures et réclame l'abandon du dimanche comme jour chômé, ou est-il commentateur engagé ? Si il abandonne l'exposé rationnel des faits comme base de ses questions, il rentre dans l'arène et argumente, conviction contre conviction. L'auditeur s'y perd, finit par se dire que le journaliste n'est pas différent du politique, qu'il se bat pour ses idées et pas pour donner de l'info. Son cas, loin d'être isolé, contamine toute la profession qui ne proteste pas. Résultat, une crédibilité mise en pièce. Comment rendre compte d'un événement quand vos lecteurs ne vous croient plus ? Dernier point sur cette « élite » médiatique : quel âge a donc M. Mougeotte finalement? Vous avez vu sa tête? Quand va-t-il donner sa place aux jeunes?

 

 

La fin du magistère ?

 

Le Web, dans un paysage médiatique fragile, rebat les cartes. Le 2.0 ouvre les vannes et donne la parole aux gens du commun. Depuis quelques années sur Agoravox ou Le Post en France, le Huffington Post aux USA, les lecteurs se prennent au jeu et commencent à produire leurs propres articles. Oh, peu d'infos en sortent, j'en parle d'expérience, comme ancien rédacteur et modérateur. Mais il y a foison d'articles de commentaire, et ils sont moins formatés, moins policés que leurs homologues rédigés par des professionnels qui ont pour souci de ne pas heurter trop leur lectorat et parfois - oui parfois – la cible du billet. Les pépites brutes des sites participatifs ont un succès fou : ils disent tout haut ce que pensent plein de lecteurs tout bas. Les plus malins parmi les auteurs se mettent même à reprendre les dépêches AFP, les enrichissant en les replaçant dans leur contexte politique, historique, social ou géostratégique pour en faire de vrais papiers d'info. Face à l'émergence des blogueurs, les journalistes subissent depuis au moins 5 ans une perte certaine de leur magistère de la parole.

 

Je ne fais pas ce constat de gaité de cœur. Il se trouve que je suis devenu journaliste professionnel après une longue carrière d'informaticien et de blogueur. Je n'ai pas perdu ma croyance dans la mission éminente de la presse dans l'organisation du pouvoir en occident. Mais j'intègre une profession en état de crise grave, d'autant plus grave que la plupart de mes confrères n'ont aucune vision sur le Web autre que celle d'une menace qu'il faut combattre et éliminer. Vision infantile car le Web n'est qu'un média qu'il s'agit de maîtriser, tout comme le papier, la radio ou la télé.

 

 

Et les Médias LGBT dans tout cela ?

 

Bonne question, qui me ramène à mon inspiration première, le papier de Minorités du 19 novembre. Que se passe-t-il dans la presse LGBT ? Ben, pas grand-chose. Pas rentable pour deux ronds, elle vivote grâce aux soutiens de quelques généreux mécènes et l'utilisation de techniques racoleuses comme les chats de cul, les papiers people ou carrément sexe. Pas d'argent, pas d'idées, ce n'est pas comme cela qu'on attire les bons professionnels. Car, un journaliste ne vit pas plus d'amour et d'eau fraiche qu'un maçon ou un cadre d'une boite de com'. Donc, aucun projet ambitieux n'émerge de ce petit milieu morose et étriqué. Par exemple, alors que le lectorat potentiel dépasse le million de lecteurs, il n'existe aucune émission politique de l'envergure du Grand Jury ou de Mots Croisés. Ça n'est pourtant pas compliqué de trouver un studio, des journalistes professionnels et une capacité à balancer le flux vidéo sur dailymotion. Ni horriblement cher.

 

Car la presse LGBT souffre d'un autre mal, plus insidieux mais encore plus redoutable : la fragmentation. Beaucoup de journaux, beaucoup de sites, un paysage médiatique arc en ciel totalement atomisé. En plus, médias et responsables passent leur temps dans des guerres d'égos. Concurrence frénétique, traitement similaire des infos, textes trop courts, pas d'analyse, suivisme politique. En fin de compte, cette presse est assez peu intéressante. Hors du strict cadre LGBT, très peu de papiers sur l'économie, l'international. Towleroad, site américain, fait à lui seul un boulot que la rédaction de Têtu est incapable de faire. Mais ne le lisez pas trop, vous pourriez être surpris par l'étrange similarité entre de certains papiers et ceux publiés par Têtu un ou deux jours après.

 

Cette presse se rêve généraliste, elle reste confinée dans une toute petite sphère : celle d'une vision écervelée de lecteurs LGBT uniquement préoccupés par la mode, la zique, le cul. Seules émergent les tristes histoires de discrimination et parfois, de sida (et encore, on parle du sida comme s'il s'agissait des crèmes pour la peau). Pas de "coup journalistique", on suit l'info au lieu de la créer. Enfin, cette atomisation empêche tout site d'info LGBT de devenir rentable par l'agrégation d'un lectorat suffisant pour attirer les  gros annonceurs publicitaires. 

 

Il existe bien un autre moyen sur le Web, mais la presse LGBT n'en a pas conscience. Car elle ignore souvent, tout autant que les médias mainstream, les usages du Web. Ce média est inclusif : lire un site n’empêche pas d'en consulter un autre en parallèle. Cette possibilité n'existe pas dans la télé ou la radio. Elle est limitée dans la presse écrite. Or, la majorité des articles publiés sont pauvres en liens et surtout vers les sites « concurrents ». Une logique qui ne repose sur rien et qui appauvrit l'information fournie au lecteur. Depuis quand, dans un secteur économique qui doit gagner de l'argent, considère-t-on qu'il est bon de fournir un produit pauvre à son client ? Comment l'inciter à payer dans de telles conditions ?

 

Le 2.0 est aussi mal employé, sans analyse de son potentiel. On héberge ici ou là quelques blogs mais le mix ne se fait pas. Quelques sites ont fait ce pari mais restent limités dans leurs moyens : Minorités en fait partie, même si ce site dépasse – à raison selon moi – le strict cadre de la presse homo. Yagg est une autre tentative, celle qui veut créer un « pure player » mixant articles de la rédaction, billets de blogueurs et, chose nouvelle, réseau social professionnel, Yaggpro. Mais le manque de moyens criants (l'équipe est grosso modo réduite à 3 personnes) menace à terme ce projet que je juge pourtant intéressant et novateur.

 

En face, le lectorat se contente de voter avec ses pieds : il fuit. Il ne réclame pas de projets plus sérieux, plus structurés. Il ne pousse pas à la collaboration, ne suscite pas de synergies. Pourtant, les liens sont là. Didier Lestrade est co-fondateur de Têtu, l'équipe de Yagg en est aussi issue. Quand, dans un marché quelconque, les professionnels trainent des pieds, les clients sont moteurs et réclament du changement. Mais nous souffrons d'une apathie généralisée qui frappe notre société et dont pâtissent les médias comme la politique.

 

Alors quoi, on reste les bras ballants devant une situation qui ne plait à personne, ou on se remonte les manches et on se met – ou se remet – au boulot ? Je sais, au travers des multiples discussions que j'ai avec des blogueurs, des pigistes, des journalistes insatisfaits et même des lecteurs, que les idées ne manquent pas. Mais très peu de choses sont tentées : problème de temps, de fric, pas de business angel, peu de connaissance de l'entrepreneuriat. Peur de se remettre en question, aussi, soyons francs.

 

Une chose au moins est certaine : nous devons agir. Car, si la presse - LGBT ou autre - sombre, l'information tombera dans d'autres mains, moins belles, plus sales. Il suffit de voir « l'info » Fox News soit disant fair and balanced, pour se rendre compte que l'alternative est franchement effrayante. Particulièrement pour les LGBT. So ?


Manuel Atréide

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