Gays et crise : c'est la fête!

Quand nous avons relancé Minorités en 2008, nous n'arrêtions pas de publier des textes sur la crise. Nous regardions le crack de Wall Street d'une manière minoritaire, en présentant la bulle des subprimes et ses effets chez tout le monde mais en particulier dans la communauté noire et latino des Etats-Unis, la flambée des denrées premières dans les pays pauvres, les émeutes sur le riz. Et comme il y a plein de gays à Minorités (understatement here), on se posait des questions sur le coût du style de vie gay, l'impact de cet appauvrissement chez les LGBT, dans la culture, le militantisme. Et dans la vie de tous les jours surtout. On se demandait si cela allait provoquer quelque chose.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Samedi 19 novembre 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Quand nous avons relancé Minorités en 2008, nous n'arrêtions pas de publier des textes sur la crise. Nous regardions le crack de Wall Street d'une manière minoritaire, en présentant la bulle des subprimes et ses effets chez tout le monde mais en particulier dans la communauté noire et latino des Etats-Unis, la flambée des denrées premières dans les pays pauvres, les émeutes sur le riz. Et comme il y a plein de gays à Minorités (understatement here), on se posait des questions sur le coût du style de vie gay, l'impact de cet appauvrissement chez les LGBT, dans la culture, le militantisme. Et dans la vie de tous les jours surtout. On se demandait si cela allait provoquer quelque chose.

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rois ans plus tard et une nouvelle récession qui sera déclarée officielle dans quelques mois, le constat est clair. Pas d'effet dans le monde LGBT, les pédés et les gouines semblent passer à travers les gouttes de la précarité. Bien sûr, ils sont affectés, ils perdent leur travail et ils ont de plus en plus de difficultés à boucler leur budget mensuel, ils partent moins en vacances, bref, ils sont comme tout le monde face à cette angoisse. Mais contrairement aux autres couches de la société, on dirait qu'ils n'ont pas envie de témoigner. Un exemple flagrant parmi d'autres, c'est le dernier hors-série de Têtu qui s'appelle Plaisirs (tiens, on va leur faire la pub, pourquoi pas) et qui est un best-of de jolies choses que l'on peut s'acheter quand on se promène toujours dans la société de consommation. En tant que  fondateur de Têtu, celui qui a créé le concept du départ, je me considère toujours comme une personne morale de ce média et je m'interroge sur les motivations culturelles ou marchandes de ce hors-série quand le monde entier bascule dans la pauvreté, les dettes, le défaut de paiement, la crise boursière, les mouvement de colère comme Occupy Wall Street et les fameux 99% auxquels nous appartenons, gays ou pas.

On s'attendait à un radicalisme de la pensée homosexuelle après plus ou moins vingt années de consumérisme, de binge sexuelle et d'embonpoint à base de bière qui a créé le mouvement bear et de circuit parties pour les plus musclés. On s'attendait à un renouvellement politique et surtout de ses élites après les scandales Mitterrand / Banier / Galliano. On espérait que les médias gays reflètent un peu mieux ce réajustement que les gays doivent opérer pour payer leur loyer, leur train de vie. Il y aurait des conseils, ou une prise en considération, même une apathie, tiens. Mais non, on aborde très rarement le sujet d'une crise mondiale sans précédent, comme s'il n'y avait pas de spécificité, alors que la majorité d'entre nous n’a pas d'enfant à nourrir. Et pour ceux qui en ont, comment font-ils?

 

Il y a quelques jours, je regardais sur Canal+ le dernier documentaire de Loïc Prigent sur la fashion week et j'étais effaré de voir le décalage entre la crise mondiale et la surenchère de cette mode qui est encore plus luxuriante, encore plus obscène, encore plus... dégueulasse, il n'y a pas d'autre mot. On peut regarder ça avec de la drôlerie, comme le fait Loïc, mais l'idée, c'est néanmoins de participer au système pique assiette. C'est de l'avidité. En être témoin, ne pas quitter le défilé en disant « Basta c'te merde » est très étrange.

 

 

 

La culture gaie semble étrangère à ce sentiment d'injustice sociale, financière, économique et je crois que cet égoïsme ne vient pas de la base, mais de la manière avec laquelle les médias encouragent cette base sur le ton de « même pas peur ». Toute la presse est en crise, mais on ne nous décrit pas tels que nous sommes mais tels qu'il faudrait que l'on soit pour être raccord avec les publicités sur des choses et des idées que nous ne pouvons plus nous acheter. Ces médias s'engagent pour changer la société (mariage, homoparentalité, lutte contre l'homophobie, etc.) mais nous enferment dans l'idée du plaisir - et ce n'est pas le plaisir des choses gratuites. Le milieu gay persiste dans sa cécité sociale comme s'il n'y avait pas une réflexion à mener sur ce que ça veut dire, pour nous.

 

La seule manifestation de la jeune génération se résume à une refondation de son image, tout en étant extrêmement créatif dans la manière de se montrer et de partager avec les autres. C'est toute la photographie low-fi de Butt avec des images simples d'hommes sans pudeur, c'est cette énorme vague de portraits classiques et d'ambiances naturelles dans les champs et les forêts de Tumblr, c'est un nouvel amour de la musique et de l'art aussi, parfois dans ses manifestations les plus rurales. Mais cette création, beaucoup plus proche de l'intime et de la poésie, n'est absolument pas représentée dans les médias gays à travers le monde. C'est comme s'il y avait une séparation de fait entre le monde AAA des médias et une base qui manifeste de plus en plus, sur Facebook, son énervement face au manque de courage de ceux qui sont supposés la représenter. Mêmes les grands magazines comme Out et Attitude ont du mal à refléter ce qui se passe au niveau lambda, comme si on s'adressait à un lecteur gay imaginaire, dont le profil est inconnu de tous et qui, en tout cas, ne semble pas souffrir de la crise.

 

Or, la grande majorité des gays, je le crois, a des problèmes de sous, beaucoup sont au chômage, on sait que des dizaines de milliers de personnes séropositives voient leur suivi médical coûter de plus en plus dans une population déjà affectée par le sous-emploi avec un séropo sur deux ayant un travail en moyenne, les mutuelles augmentent, les produits de base de la vie de tous les jours aussi, cette récession qui vient va nous affecter d'une manière beaucoup plus sauvage qu'en 2008. Et on nous parle de plaisirs? Ce sont des milliers de gays, lesbiennes, bi, trans et tout ce que vous voulez in beetween qui ont du mal à vivre. il faut arrêter de s'adresser à eux pour leur proposer une échappatoire et répondre concrètement à leurs problèmes en initiant, peut-être, une mobilisation qui montrerait qu'on est peut-être des tapettes mais on sait aussi se défendre et même attaquer comme on l'a fait au moment des trithérapies VIH en 1996. Les médias sont leaders dans cette attente car les victoires ne s'obtiendront désormais plus à 20 personnes dans la rue comme Act Up persiste à le faire. Les victoires s'obtiendront avec des pétitions, comme le fait Avaaz, une simplicité d'utilisation telle qu'on se demande pourquoi aucun organisme LGBT, privé ou non, ne suit l'exemple. Quand on rassemble en un temps record 500.000 signatures, ou un million, c'est là que le vrai plaisir intervient parce que l'on peut changer vraiment les choses. Et ça, seuls les grands médias gays peuvent le faire. On leur a accordé ce pouvoir, qu'ils l'utilisent.


Didier Lestrade

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