It's the economy, idiote!

L'économie, quoi de plus minoritaire comme sujet, du moins dans le champ d'intérêt des LGBT. Parler entreprises, fiscalité, consommation bref, pognon, c'est pas dans le moov'. Pourtant, nous vivons là dedans tous les jours, par le métier que nous exerçons — ou pas , ce que nous achetons pour vivre où nous faire plaisir, les moyens que nous consacrons à notre santé — sujet sensible s'il en est chez les gouines-pd-bi-trans, et même, à notre vieillesse (sujet carrément taboo). Donc, parler pognon ou, pour faire plus sérieux, éco, c'est pas idiot. Enfin je crois.

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Manuel Atréide

par Manuel Atréide - Samedi 19 novembre 2011

Après avoir été informaticien, développeur Web et concepteur applicatif. Ex-geek (encore que), souvent râleur, toujours curieux et surtout avide de continuer à apprendre tout et n'importe quoi. Surtout branché technologies, politique, évolution des médias, culture bourgeoise. Pas mal de jardins secrets, nettement moins bourgeois. Ah oui: homme, blanc, roux, gaucher, gay.      

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L'économie, quoi de plus minoritaire comme sujet, du moins dans le champ d'intérêt des LGBT. Parler entreprises, fiscalité, consommation bref, pognon, c'est pas dans le moov'. Pourtant, nous vivons là dedans tous les jours, par le métier que nous exerçons — ou pas , ce que nous achetons pour vivre où nous faire plaisir, les moyens que nous consacrons à notre santé — sujet sensible s'il en est chez les gouines-pd-bi-trans, et même, à notre vieillesse (sujet carrément taboo). Donc, parler pognon ou, pour faire plus sérieux, éco, c'est pas idiot. Enfin je crois.

A

llons-y commençons par quelques constats évidents : l'économie est aujourd'hui au cœur à la fois des campagnes électorales espagnoles, américaines ou françaises, mais aussi de l'inquiétude grandissante des personnes qui vivent dans des sociétés ébranlées par un désordre économique croissant.

En Espagne, le gouvernement de gauche conduit par M. Zapatero, qui a pourtant opéré un certain nombre de grands changements sociétaux, l'ouverture du mariage aux couples de même sexe par exemple, va perdre les élections de novembre. C'est l'analyse que font les spécialistes, en raison de la crise économique qui frappe le pays suite à l'écroulement de la bulle immobilière espagnole et la réaction négative des « marchés » qui l'a conduit à adopter une « règle d'or » budgétaire vécue comme une soumission de l'état aux diktats du monde financier.

 

La campagne américaine tourne, elle, autour de deux débats centraux : les sujets sociétaux et notamment le regard de la société sur les minorités, la plus visible et la plus conspuée d'entre elles étant la nôtre, et les thèmes économiques où nous voyons s'affronter deux idées. Les démocrates prônent un retour à une certaine régulation là où les républicains veulent toujours plus de désengagement de l'Etat et une économie pilotée uniquement par le « marché ».

 

La France enfin. Plus une seule journée sans que nous entendions parler de notre dette dans les médias. Je me demande d'ailleurs si il reste encore des français pour ignorer totalement, sinon le montant exact de cette dette, du moins son ordre de grandeur. Triple A, déficit budgétaire, crise européenne, grecque, italienne, économie allemande, déficit extérieur, je crois qu'on n'a jamais autant parlé éco en France que depuis la rentrée. Avec au cœur de ce débat, la terreur de voir la France déclassée et verser dans les fossés de l'histoire en raison d'une dette publique que les « marchés » commencent à utiliser pour jouer contre notre pays.

 

Bref, c'est le bordel financier. La cata annoncée. 2012 et sa fin du monde redeviennent pertinents même si ce n'est pas un cataclysme naturel qui nous menace, mais bien un tsunami de dettes qui va tous nous laisser à poil. Tous ? Voire ...

 

Car, il faut bien le dire, la crise ne frappe pas partout et tout le monde : si les classes populaires et moyennes sont soumises à des cures de régime assez sévères un peu partout dans ce qu'on appelle encore les pays développés, une certaine catégorie de la population vit très bien cette période : les très riches.

 

 

La perpétuation des fortunes familiales

 

Mettons les choses au point, au risque de m'attirer des remarques acerbes : je n'ai rien contre les gens fortunés, ils ont tout autant le droit de vivre que les autres et leur utilité économique et sociale n'est plus à démontrer : au travers du temps, l'art, les progrès techniques, l'amélioration des conditions de vie ont été boostés par ces gens qui, grâce à leurs considérables moyens financiers, ont tiré la société vers le haut, donnant envie par l'exemple. Cette vision, pour bisounours qu'elle paraisse, n'est pas historiquement fausse. Le problème, selon moi, n'est pas dans l'existence de gens riches, mais plutôt dans les défauts propres de cette catégorie sociale, notamment la volonté de perpétuation de la fortune au travers des générations, même lorsque les héritiers sont des incapables, et surtout la tentation permanente de faire de l'accumulation de richesses un dû, une loi intangible qui ne peut être remise en cause. 

 

Mais revenons à mon propos : Union Européenne et USA croulent sous les dettes. La croissance est en berne, obérant par là toute chance de hausse des salaires, et la rigueur budgétaire nous est présentée comme une obligation si nous ne voulons pas devenir de futurs grecs, tondus si ras qu'ils en saignent.

 

Et les riches ? On craint de les frapper fiscalement de peur de les voir fuir, mais ils vivent bien. Les statistiques sur l'enrichissement global des catégories les plus aisées existent mais elles sont peu utilisées, notamment parce qu'une partie des analystes les récusent. Elle servent néanmoins à un discours de plus en plus engagé sur l'émergence d'une oligarchie dans les pays développés, comme l'a fait l'un des éditorialistes du New York Times dans une tribune en date du 3 novembre d'un petit nombre est désormais une menace directe sur le régime politique de la nation qui se veut, aujourd'hui encore, comme le champion de la démocratie dans le monde.

 

Mais, pour ceux qui ne sont pas convaincus par cet article et qui regardent d'un œil torve les chiffres  et tendances cités, il existe d'autres indices qui mettent en lumière la très bonne santé économique des plus riches terriens. Ces indices peuvent être trouvés au cœur du système économique capitaliste : les bilans financiers des entreprises du secteur du luxe. Prenons Hermès : une croissance du chiffre d'affaires qui frise les 20% au troisième trimestre 2011 et un bilan sur le premier semestre 2011 qui met en lumière un bond du résultat net de 49,5%. Oui, vous avez bien lu, alors que l'économie française connaissait une stagnation au second trimestre et s’apprête à rentrer en récession, selon les chiffres de l'INSEE, Hermès, symbole du luxe à la française, se porte à merveille. Bonne nouvelle d'ailleurs pour ce fleuron de l'industrie du luxe à la française qui n'a jamais accepté de délocaliser son activité.

 

Bugatti, petite entreprise automobile française, elle aussi spécialisée dans la fabrication de voitures de très grand luxe, voit elle aussi son résultat augmenter significativement : 162,67% de croissance de son résultat net entre 2009 et 2010, selon les chiffres officiels de cette société. Là encore, tant mieux pour Bugatti, installée à Molsheim en Alsace et qui semble être en train de réussir son pari de ressusciter une marque automobile prestigieuse et très connotée luxe. Pour le plus grand bonheur de son actionnaire de référence, le groupe Volkswagen.

 

Là encore, au risque de fâcher certains, je vois dans ces chiffres de bonnes nouvelles. Nous n'avons pas énormément de secteurs économiques qui se portent bien en France. Cette industrie du luxe de porte bien et mieux, elle est plus difficilement délocalisable que bien d'autres : un russe qui achète un superbe sac de voyage pour son compagnon chez Hermès, ne se paie pas seulement un bel objet luxueux et solide, il s'offre en même temps un petit morceau de France, un bout de culture française. Le ferait-il si facilement si le même sac était fabriqué en Chine ou même en Espagne ? Le luxe est intimement lié à un mode de vie, à une culture et son économie utilise l'histoire, le patrimoine et le génie de chaque pays pour se forger une image qui est à la base des prix pratiqués.

 

Alors, oui, c'est peut être un peu bisounours façon Fig-Mag, mais comme je n'ai pas plus honte d'être français que je n'en tire une gloriole quelconque, j'ai envie que notre pays, autant que les autres, ait les moyens de vivre. Ni plus, ni moins. Si nous sommes bons dans le luxe, comme le montre ce secteur économique, nous serions bien idiots de rejeter cela car, c'est tout de même un moyen efficace — et même apprécié par les gens fortunés, d'habitude si près de leurs sous — de drainer une partie de l'argent qu'ils ont pour le redonner aux collaborateurs d'Hermès qui, eux, ne sont pas des riches. Hermès ou d'autres d'ailleurs. La vraie question est celle de la répartition des bénéfices ...

 

En tout cas, en France comme dans les autres pays, les résultats économiques des entreprises montrent que le secteur du grand luxe se porte bien, signe que sa clientèle est en forme.

 

 

Une minorité comme une autre?

 

Et alors, me direz vous ? Ils sont une minorité comme une autre … Oui mais, cette minorité là est coutumière d'un discours social passablement conservateur, voire réactionnaire. Ils ont bien sûr le droit de défendre leurs idées et convictions aussi fort que les autres. Mais j'ai un vrai problème quand la fortune cesse d'être un des acteurs de notre économie pour s'immiscer dans la vie politique, avec en plus des moyens qui sont rarement propres. Et, lorsqu'on regarde l'histoire sur une longue durée, c'est le troisième grave virus dont souffrent les gens fortunés : ils s'imaginent toujours que leur réussite financière leur donne des droits supplémentaires dans la prise de décision politique. 

 

C'est là, je crois, l'un des nœuds de la crise économique que nous vivons : le monde financier, au travers de l'endettement des états, s'est vu remettre une arme qui vise le cœur même de l'idéal démocratique. Les peuples sont incapables de se gouverner eux-mêmes, ils font n'importe quoi avec leur souveraineté et seuls les spécialistes sont à même de prendre les bonnes décisions pour le bien commun. Outre que cette idée, de moins en moins dissimulée dans les propos des « analystes financiers » est malsaine à terme car, en dernier lieu et quel que soit le régime politique, le peuple a toujours le dernier mot, je crois que cette prétention à mieux gouverner que les autres est une erreur et parfois même, un mensonge monté de toutes pièces.

 

Car les grandes fortunes ne se construisent plus seulement par la réussite professionnelle dans un projet qui construit quelque chose de nouveau. Les gens les plus fortunés augmentent aussi considérablement leurs revenus en jouant sur les marchés financiers et en utilisant le peu de règles qui les régissent à leur avantage. Quitte, même, à tordre le bras à l'intérêt général. Par exemple, la France ne peut plus, depuis 1973, emprunter auprès de la banque de France, elle doit se tourner vers le marché privé. Cette interdiction avait été prise de façon à empêcher l'Etat de financer sa dette en faisant émettre de la monnaie et en créant par là de l'inflation. Sacrée inflation qui ruinait les économies et qui touchait les pauvres en premier lieu. Pas faux.

 

Mais la dette touche, elle aussi, les pauvres et les classes moyennes. Car, qui va rembourser ces dettes, sinon la masse des contribuables composées en grande majorité par ces mêmes pauvres et classes moyennes ? Or, nous avons maintenant une dette que nous contractons auprès des banques et de leurs clients solvables. Les riches en quelque sorte. Et ces mêmes banques peuvent, elles, financer leur activité par l'emprunt auprès des banques centrales. Le secteur privé se permet de faire ce qui a été interdit aux états, tout en sachant – la preuve a été faite en 2008 – qu'en cas de problèmes, les mêmes états viendront leur sauver les fesses, car on ne peut se passer d'eux. Pile je gagne, face tu paies.

 

Aucune raison, alors, de pousser les états à une gestion intelligente de leurs finances. Au contraire, plus ils empruntent, plus ils organisent un transfert de fonds des poches des classes moyennes vers les comptes en banques des plus aisés. Et quand le système devient ingérable, on en profite pour exiger des réformes qui vont encore favoriser le capital, par la mise dans les mains du secteur privé de secteurs entiers de l'économie que les finances publiques ont créé par des investissements conséquents : énergie, moyens de communication, réseaux de transport, éducation.

 

Et puis, dans le même temps, pourquoi ne pas en profiter pour faire avancer ses idées socialement nettement moins inspirées par la liberté ? Liberté économique, oui, mais libertés sociales ? Les riches ne nous aiment pas! Au mieux, ils ferment les yeux sur les génies qui en sont, au pire, ils financent avec une grande constance les hommes politiques les plus combattifs sur le sujet de l'égalité des droits. LGBT ou en général, d'ailleurs ...

 

Voyez Rupert Murdoch, tycoon des médias et propriétaire de la tristement célèbre chaine de télévision Fox News, véritable repaire de la droite dure américaine et, d'une certaine manière, acteur efficace du rapprochement entre les conservateurs et la nouvelle extrême droite US. 

 

Voyez Donald Trump, milliardaire qui agit sur la politique et qui, lui aussi, se bat farouchement contre l'ouverture de l'institution du mariage aux couples du même sexe. 

 

Voyez les Frères Koch, à la tête d'une immense fortune et qui sont parmi les plus importants financiers du Tea Party Movement.

 

 

Murdoch et la Straight Pride™

 

Pourquoi donc M. Murdoch, farouche adversaire de toute ingérence de l'état en matière économique, est en même temps le propriétaire de médias largement acquis à ce que l'état promeuve un seul modèle social, celui de la famille hétérosexuelle occidentale, et combatte toute autre alternative ? Il prône la liberté de bosser sans entraves mais défend les entraves mises aux minorités. Pas si libéral que cela, en fin de compte !

 

Et que faisons nous en face ? Pas grand-chose. Nous acceptons de soutenir une classe politique dépassée et qui s'accroche à ses vieilles lunes. Nous faisons semblant de croire qu'il existe encore une pensée de gauche, que ces partis ont encore un modèle de société à nous proposer. Qui peut encore croire que le communisme est une solution ? Cette idéologie, aussi belle qu'elle ait pu paraître à certains, est morte bien avant 1989 avec les délires totalitaires du régime soviétique. Que voulez-vous, on ne bâtit pas une société sur une dictature, même celle du prolétariat. Le socialisme n'est pas en meilleure forme, d'ailleurs, c'est quoi le socialisme en 2011 ? Les écologistes se perdent dans le monde des idées avec le travers si français de l'anathème permanent jeté à la face de ceux qui ont le malheur de penser différemment. Là encore, à moins de s'appeler Steve Jobs, on ne réussit pas contre le monde entier. À droite, quand on n'est pas passé avec armes et bagages dans le camp de ces nouveaux vainqueurs, on s'aveugle sur sa fibre sociale. La dénonciation de l'assistanat masque mal le fait que les quelques lois sociales du gouvernement actuel ne permettent pas aux gens de sortir de la misère.

 

Le situation dans le monde des associations n'est pas bien meilleure : certes, notre tissu associatif est bien vivant mais qu'en sort-il réellement ? Quelle vision de la société, quelle idée du monde? Chacun défend son petit pré carré et se perd en divisions qui confinent à l'absurde. Le sida contre le téléthon, Emmaus qui accouche d'un RSA misérable par l'intermédiaire de son ancien dirigeant Martin Hirsch, et j'en passe.

 

Nous acceptons une société fragmentée, ville contre campagnes, centres contre banlieues, riches contre pauvres, souchiens contre immigrés. Anesthésiés par des médias qui ont depuis longtemps renoncés à faire leur métier, nous informer, nous laissons de pathétiques mini prédateurs tailler le bout de gras sur la République, untel qui vit dans un appart' en plein cœur de Paris pour un prix dont rêvent toutes les familles mêmes aisées, une telle qui cumule les mandats et les indemnités sans consacrer le temps nécessaire à effectuer le job que les électeurs lui ont confié, untel qui passe tous les jours dans les médias mais crie en permanence à la censure médiatique et un autre qui est si riche qu'il contrôle tout le milieu LGBT et sida… je vous laisse le soin de mettre les noms que vous voulez, c'est notre apathie que je pointe du doigt, pas ceux qui profitent de notre inertie.

 

Et les indignés me direz vous ? Belle idée que l'indignation, face aux injustices. On manifeste, on se rassemble, on fait du bruit, on attire les caméras de télé. Et on fait quoi au fait ? Quel projet ? Quelle politique ? Quelles lois ? Quels changements ? Rien. Nada. Niente. L'indignation n'est pas action et les questions posées n'amènent aucune réponse ...

 

Nous laissons, par notre absence de volonté, quelques personnes mettre la main sur nos vies. Ne vous leurrez pas, elles n'ont pas envie de nous faire plaisir. Elles ne nous veulent pas toutes du mal, bien sûr que non, mais elles sont comme nous : elles pensent à elles d'abord. Et, comme elles se bougent dans un monde qui dort, elles accumulent richesses et puissance.

 

Ce pouvoir que les plus riches de la planète sont en train de conquérir s'exerce maintenant partout dans le monde. La Chine, ancienne terre communiste, vit désormais au grand jour sous la direction de son élite financière qui s'est payé une classe politique uniquement intéressée par son maintien au pouvoir, même si ce dernier n'est que largement symbolique. Aux USA, ce pays qui a fondé sa puissance sur sa classe moyenne, les multinationales financent les campagnes politiques pour être sûres que leurs intérêts ne seront pas remis en cause. L'Europe sacrifie son économie aux autels des banques et des agences de notations qui ont retiré tout pouvoir fiscal aux gouvernements. Amérique Latine, Afrique, Asie, la finance s'est insinué partout, promettant, achetant, corrompant au besoin. Et nous ne réclamons toujours pas de nos politiques qu'ils nous exposent honnêtement les choix qui sont devant nous afin que nous votions en conscience.

 

Je suis démocrate et c'est un mode de fonctionnement de la société que je récuse. Et que je combats. Notamment en vous rappelant que lorsqu'on parle politique, nous devons toujours avoir un œil sur l'économie. L'une ne va pas sans l'autre. Alors, faites vous votre propre opinion et battez vous pour vos idées, quelles qu'elles soient.

Mais bougez-vous. Ou cessez de geindre.


Manuel Atréide

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