Pourquoi Charlie Hebdo a le droit de dire du mal de mon prophète

Comme je ne lis plus la presse papier pour laquelle j'ai eu dépensé des sommes folles, je ne lis plus Charlie Hebdo. Ce n'est pas parce qu'il ne m'intéresse plus, mais tout simplement parce qu'aujourd'hui, sur internet, tu peux trouver plus drôle, plus facilement. Et gratuitement. Le papier, quoi qu'on dise, disparait peu à peu. Tu peux avoir envie de lire un livre parce que c'est comme une pastille d'énergie radioactive qui t'explose le cerveau et c'est légal. Un magazine spécialisé, parce que tu es passionné, mais un journal satirique, une fois sur deux, ce n'est pas réussi. J'ai en tête deux ou trois dessins bien sentis sur les sans papiers contre le FN, mais quelquefois tu as l'impression que Charlie est un Canard Déchaîné, sans plus.

filet
Mysteriouscow —

par Mysteriouscow — - Samedi 12 novembre 2011

Mysteriouscow est né en 1976 dans le 93 où il habite aujourd'hui. Après un bac Economie et des études d'Arts Plastiques qui n'ont pas permis d'établir à ce jour s'il est un artiste ou pas, il s'engage dans l'assistance automobile où il a un peu l'impression d'être utile. Tiraillé par ses origines algériennes, sa culture musulmane et son homosexualité, il navigue à vue dans l'océan de l'intégration française  

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Comme je ne lis plus la presse papier pour laquelle j'ai eu dépensé des sommes folles, je ne lis plus Charlie Hebdo. Ce n'est pas parce qu'il ne m'intéresse plus, mais tout simplement parce qu'aujourd'hui, sur internet, tu peux trouver plus drôle, plus facilement. Et gratuitement. Le papier, quoi qu'on dise, disparait peu à peu. Tu peux avoir envie de lire un livre parce que c'est comme une pastille d'énergie radioactive qui t'explose le cerveau et c'est légal. Un magazine spécialisé, parce que tu es passionné, mais un journal satirique, une fois sur deux, ce n'est pas réussi. J'ai en tête deux ou trois dessins bien sentis sur les sans papiers contre le FN, mais quelquefois tu as l'impression que Charlie est un Canard Déchaîné, sans plus.

A

lors je te dirai que je ne suis pas ce lecteur acharné qui se battrait pour la liberté d'impression coûte que coûte. Je suis comme toi, terriblement jaloux quand je constate qu'un autre a trouvé la « formule qui tue » sur un sujet qui me plaît !

Dans le monde musulman non plus, je ne suis peut être pas une référence : je fais le ramadan chaque année, mais si je paume un jour, crois-moi, je ne vais pas le rattraper vaille que vaille. Je ne bois pas, je ne mange pas de porc et je ne fume pas. J'ai une préférence pour les produits halal quand ils sont disponibles, mais je mange volontiers non halal. Car malheureusement, ces produits sont extrêmement salés. J'envisage de ne pas attendre mes vieux jours pour le pèlerinage à la Mecque, qui est déjà une aventure en soi. On ne me fait pas aussi souvent l'aumône que je le souhaiterais. Et tu ne me verras pas courir à la mosquée pour faire des roulades avec les autres, d'ailleurs je me demande qui la fréquente réellement aujourd'hui.

 

J'en discutais avec mon père. Je lui demandais pourquoi, dans la famille, on s'était autant éloignés de la mosquée. Pourquoi on n'y allait pas ? Il m’a d’abord expliqué que dans le temps, les gens s'y retrouvaient régulièrement parce que c'était un lieu d'échange. Les affaires commerciales s’y réglaient, les amis éloignés prenaient des nouvelles les uns des autres. Les mariages s'y arrangeaient.

 

C'était à l'époque de mon arrière grand père. Il priait dans un lieu où il y avait plus de place que chez lui. Parce qu'en Algérie, on s'entassait souvent dans la même pièce pour vivre pendant la colonisation française. Il n'y avait pas de télé, peu de radios et peu d'argent. La mosquée était autant un lieu pour les fidèles que pour les démunis. Une agence nationale pour l'esprit. Et si les imams tentaient d'éveiller les croyants à la lutte contre l'ennemi, c'était contre l'occupant français et pas le peuple algérien comme dans les années 90.

Tu ne peux d'ailleurs pas imaginer à quel point cette information est importante dans la vision que j’ai de la religion aujourd’hui.

 

Le muezzin utilisait son micro grésillant pour lancer son appel (adhan), afin de marquer les horaires des cinq prières, puis, au fil des années, il a utilisé un enregistrement. Il y a de nombreuses anecdotes sur le déclenchement simultané de ces samples entêtant dans les villes endormies. Des histoires de disques rayés. Et pourtant, certains d’entre nous sont émus aux larmes quand ils entendent les premiers mots de ce chant envoûtant. Le souvenir de veillées en famille autour d’un plat traditionnel, bercé par le cri du muezzin qui retentit au loin est un trésor universel.

 

Dans sa jeunesse dans les années 70, mon père ne rêvait pas de religion, il imaginait sa vie ailleurs que dans son oppressante Algérie, obnubilée par la rente pétrolière. Il voulait découvrir l’Europe, créer une autre vie ailleurs.

 

 

Les islamistes à Alger

 

En 1990, les islamistes algériens gagnent les élections municipales et régionales et un an plus tard, les militaires prennent conscience de l’ampleur des changements opérés par les vainqueurs et leur confisquent le pouvoir.

S’en suit une décennie de guerre civile qui me laisse encore abasourdi.

 

Les islamistes estimaient, à juste titre, qu’on leur volait la première élection démocratique et pour se venger, le peuple a été sacrifié. La société civile s’est désintégrée. Aucun pays n’a aidé l’Algérie à se sortir de cette chute sans fin. Et la blessure ne se refermera pas. Malgré une artificielle réconciliation nationale soutenue par le président actuel non démocratiquement élu.

À ce jour, je pense à cette femme de ma famille dont le mari a été assassiné pendant ces années maudites et j’en garde une haine farouche à l’égard des islamistes.

 

La religion ne définit pas vraiment la vie de mes parents. Pourtant ils prient simplement, chez eux. Pourquoi mon père ne fréquente pas de mosquée ? Il a cette réponse assez orgueilleuse: « Elle n’est pas digne de moi ! Les gens qui fréquentent ces endroits veulent se montrer et frimer avec la religion, moi ça ne m’intéresse pas de jouer à ce jeu là ». Et d’évoquer ses cousins et ses oncles qui s'invitent les uns les autres: « Tu viens prier ? ». Pour ma mère, c‘'est encore plus simple : si on a le temps d'aller à la mosquée, c'est qu‘'on est au chômage... Mon père a en horreur les signes ostentatoires de la religion. Il ne comprend pas le besoin d‘exhiber sa foi. De se montrer dans la rue comme si l'Islam n'était qu‘un accessoire de mode.

 

Par extension, j'ai la même interrogation par rapport à l'interprétation vestimentaire de mes contemporains. Les burqas/niqabs/hidjabs et les qamis m'apparaissent comme des looks dérisoires. M'entendre dire que les musulmans ont besoin de lieux de culte me met vraiment en colère ! Tant que les mosquées seront des antennes des organisations porteuses d'un Islam politique, les fidèles comme mon père et ma mère ne les fréquenteront pas. Et moi non plus.

 

Les musulmans ont besoin d'être reconnus en tant que citoyens. D'être reconnus comme faisant partie de la communauté nationale. Ils ont besoin de ne pas être discriminés à l'embauche, pas discriminés dans la recherche d’un logement. Il faut restructurer le Conseil Français du Culte Musulman. Le déconnecter de ses liens avec le Maghreb ou l’Arabie Saoudite. L’Islam de France n’existe pas encore ! Je ne me reconnais pas dans les associations qui le contrôlent actuellement. Je les rejette.

 

Quand j'entends parler des musulmans dans les médias, c'est uniquement pour la remise en question de ceci ou cela en fonction de principes qui n'existent même pas dans nos pays d'origine ! Il faudra peut être arrêter de faire passer nos croyants pour des désespérés du m2, je n'ai aucun musulman dans mon entourage dont l'aspiration journalière soit de fouler le sol d'un lieu de culte. Et ce refus constant de la mixité ne facilite pas les choses.

 

 

Islam ornemental

 

Ce détestable Islam ornemental qui effraie nos détracteurs est la cause de notre difficulté à faire accepter à nos concitoyens que notre religion est positive. Alors, en tant que musulman pratiquement, qui ne lit plus trop Charlie Hebdo, que pourrais-je penser de la publication d'un numéro spécial intitulé Charia Hebdo avec en vedette américaine, le prophète himself en tant que rédacteur en chef ? Eh bien je trouve ça très culotté, parce que l'Islam s'essouffle à force de n'être jamais contredit, questionné, réformé.

 

Nous sommes en France, nous respectons les lois françaises et nous devons tisser un Islam de France. Cela effraie peut être ceux qui n’aiment pas les musulmans, d’apprendre qu’ils sont des citoyens ordinaires avec une foi extraordinaire. Parce que tu auras remarqué que depuis qu'on a un président de droite avec des idées d'extrême droite, nous sommes servis tous les soirs au 20h. Toute cette attention pour pointer le danger d'une invasion musulmane « Bijour Missiou Vincent ». Alors, comme on est gâtés avec lui, pleins de gens comme toi viennent nous dire « Ah franchement tu es discriminé dans ta foi! ».

 

Du coup, des petits malins se sont emparés du culte musulman français. En appliquant des nouvelles règles que tu ne t’appliquerais pas à toi-même, mais que tu trouves super positives chez les autres. En quoi la remise en question de l’obscurantisme naissant est une atteinte à la religion ? Pourquoi es-tu capable d'identifier l'intégrisme de Christine Boutin ou de Benoit 16 et pas celui de Mohammed Moussaoui ou Tariq Ramadan ?

 

Quand mes parents souhaitent faire une bonne action, ils se rendent à la Mosquée de Paris, Muslimland, tu fais un don pour les pauvres, en 15 minutes tu peux rentrer à la maison pour regarder Beur TV.

Et moi, j'ai d'autres trucs à penser que Dieu et son prophète.

Pareil que toi en plus. En ta qualité de français de souche, tu t'autorises à être athée ou peu croyant, mais moi le français d'adoption, je devrais être un pratiquant accompli de ma foi ? N’est-ce pas du racisme que de cantonner ses interlocuteurs dans une case unique ? Musulman = Mosquée et pas touche à Mahomet / Les autres = Liberté.

 

 

Les idoles

 

J'ai honnêtement peur pour les gens qui s'inquiètent de voir représenter l‘image du seigneur. Tu te demandes s’ils ont quelque chose d'autre à faire dans leur existence. D'autant qu'il est faux de dire que c'est un pêché de représenter le prophète ! Nous les sunnites qui sommes plus royalistes que le roi, nous partons en vrille dans notre manière rigoriste de voir la foi. La représentation du prophète est constamment débattue par les Oulémas, les spécialistes de la religion. Le Coran ne dit rien sur la représentation de Dieu et de Mahomet. La Sunna, ce guide du bon musulman, oui, mais la question n'est pas du tout tranchée à ce jour. Pour nous protéger de toute idolâtrie, faut-il aussi bannir toute caricature ? Qui aurait l'idée de vénérer le Mahomet de Charlie Hebdo... à part Charb ?

 

Et puis, comment s'offusquer qu'un non-croyant, donc qui ne croit pas en mon dieu, dise que mon dieu n'existe pas, que mon prophète n'existe pas ou qu'il s'en moque tout simplement ? Moi je sais qu'il existe. Si tu n'y crois pas, c'est ton problème, pas le mien. Et j'habite en France, où le délit de blasphème n’existe pas et tu voudrais remettre en cause ce principe de pouvoir critiquer et moquer toute religion alors que moi, en tant que croyant, ça me va très bien ?

 

Ce qui m’empêcherait donc de revoir encore la vidéo qui tourne en boucle sur internet d'un Jésus en slip qui chante I Will Survive et qui se fait écraser par un camion...? Tu te plains qu'on soit raciste avec moi parce qu'on se moque de mon prophète. Mais pourtant je te répète que cela me fait rire moi aussi.

 

C'est un principe fondamental d'égalité pour moi. Je ne suis pas un étranger, je suis un Français, je veux faire partie de cette tradition française que d'autres me refusent parce que je ne suis pas du cru. Si un journal satirique se moque de moi, de mon culte, de mon dieu, j'estime que c'est la preuve que je suis Français et pas un étranger que l’on n’a pas envie de blesser.

 

Pourquoi je pense qu'un journal pas drôle comme Charlie Hebdo a le droit de dire du mal de mon prophète ? Parce que c'est la seule manière de provoquer les consciences de mes coreligionnaires afin que nous nous posions sérieusement la question de la réforme dans l'application de notre religion.

Si les humanistes, dont tu es, persistent à ne pas voir les islamistes pour ce qu’ils sont réellement, des extrémistes qui utilisent la démocratie pour l'étouffer, je ne peux pas t'aider.

 

Actuellement on se focalise trop sur les bâtiments, sur les m2, c'est parce que c'est comme ça que l'Union des Organisations Islamiques de France pilotée par le Maroc a pu s'emparer du CFCM, c'est en contrôlant plus de salles de prières que l'Algérie qui soutient le vieillissant Dalil Boubakeur. Alors qu’il y a plus de croyants d’origine Algérienne que des autres origines.

 

Le gigantisme ne sert aucune religion. Vois tes belles églises comme elles sont vides.

 

Il y a des batailles de courants, des pays qui contrôlent les territoires, des visions de la foi qui s'entrechoquent. Je comprends celles et ceux qui se sentent blessées par ces caricatures, mais je veux les convaincre que nous devons en passer par là pour trouver ensemble comment façonner notre Islam en France, une religion débarrassée des dogmes étatiques, des luttes de pouvoir, un Islam tolérant et ouvert sur l'extérieur.

 

On tue au nom de notre religion et celles et ceux qui sont si prompts à s'offusquer d'une caricature sont alors tout simplement muets. Un assassinat revendiqué au nom de l'Islam me fait du mal au quotidien parce que celles et ceux qui ne m'aiment pas parce que je suis d'origine étrangère et/ou d'une religion différente, peuvent alors se permettre de remettre en question ma capacité à m'intégrer en France.

 

À celles et ceux qui pleurent quand ils voient un dessin singer Dieu ou le prophète Mahomet, séchez vos larmes de crocodile. Vous vivez dans un pays ou la liberté d'expression et le droit au blasphème existent. Émancipez vous ! Ou retournez prier dans vos mosquées pour le salut de mon âme.


Mysteriouscow —

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