Colonialisme : l'histoire des vainqueurs

La semaine dernière, Laurent Chambon parlait du travail de Jared Diamond, en particulier Collapse (Effondrement dans son édition française), où celui-ci nous mettait en garde en rappelant que certaines sociétés s'effondrent en détruisant leur milieu écologique. J'aimerais aujourd'hui parler de la réponse du milieu universitaire à ce livre, intitulée Questionning Collapse (Remettre en question Collapse). Une sorte de fiche de lecture en réponse à la fiche de lecture sur le livre auquel ce livre répond. Ne partez pas tout de suite, je parle de sexe dans le premier paragraphe.

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Guillaume Didier

par Guillaume Didier - Vendredi 04 novembre 2011

Traducteur, exilé et misanthrope, Guillaume se passionne pour toutes les formes de communication qui ne nécessitent pas de rencontrer des gens en vrai. Il a hâte qu'on arrête de lui demander s'il est le porte parole du ministère de la Justice.  

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La semaine dernière, Laurent Chambon parlait du travail de Jared Diamond, en particulier Collapse (Effondrement dans son édition française), où celui-ci nous mettait en garde en rappelant que certaines sociétés s'effondrent en détruisant leur milieu écologique. J'aimerais aujourd'hui parler de la réponse du milieu universitaire à ce livre, intitulée Questionning Collapse (Remettre en question Collapse). Une sorte de fiche de lecture en réponse à la fiche de lecture sur le livre auquel ce livre répond. Ne partez pas tout de suite, je parle de sexe dans le premier paragraphe.

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iamond est un excellent vulgarisateur scientifique. Un de ses premiers grands succès s'intitulait Why is Sex Fun? et suivait une méthodologie irréprochable : prendre une chose qui nous apparaît comme une évidence, montrer qu'elle constitue en fait une exception dans la nature, et tenter de la comprendre. Au menu : pourquoi l'humanité pratique-t-elle le sexe récréatif au lieu d’économiser son énergie pour procréer ? Pourquoi les femmes ont-elle la ménopause ? Pourquoi avons-nous tendance à forniquer dans l'intimité ? Pourquoi les hommes n'allaitent pas leurs bébés ? Pourquoi l'ovulation des femmes (indiquant le moment où elles sont fertiles) est-elle cachée, non seulement pour les hommes, mais aussi pour elles-mêmes ? Pourquoi l'accouchement humain est-il si difficile qu'il peut mettre en danger la vie de la mère et du nouveau-né ?

Ce qui rend ce livre fascinant est que dans la majorité des cas, nous ignorons les réponses à ces questions. Diamond propose une variété d'hypothèses, qui elles-mêmes débouchent sur encore plus d'incertitudes, qui remettent en question encore davantage de choses qui nous paraissaient évidentes, et l'on referme le livre avec beaucoup moins de certitudes que l'on en avait en l'ouvrant. Why is Sex Fun? est un ouvrage réellement stimulant intellectuellement, puisqu'il nous rappelle que nous savons très peu de choses, et en tout cas bien moins de choses que nous pensons en savoir.

 

Le problème de Gun, Germs and Steel et surtout de Collapse, c'est qu'ils font le cheminement exactement inverse : ils partent d'une intuition, et cherchent autour d'eux des éléments qui semblent la justifier.

 

 

Prophéties auto-réalisatrices

 

Notre connaissance du réel est fluide et dramatiquement fragmentaire. On ne peut donc pas s'étonner que lorsqu'on cherche des éléments pour défendre une idée, il suffise d'écarter tous les détails qui iraient en sens contraire pour obtenir une théorie qui ait l’air solide. La démarche de Diamond est tout à fait honorable : il nous dit que la civilisation telle que nous la connaissons court à sa perte si elle ne modifie pas drastiquement son mode de fonctionnement, et il nous remet à notre place en rappelant que de nombreuses civilisations ont disparu dans le passé. Nous ne sommes pas invincibles, nous devons tirer des leçons de l'histoire pour éviter de la répéter, etc.

 

Aucun des anthropologues participant à Questionning Collapse ne remet en question l'urgence qu'il y a à réformer notre système de vie et le danger que nous nous faisons subir à nous-mêmes et à notre descendance en détruisant nos écosystèmes. Mais, ajoutent-ils, l'enfer est pavé de bonnes intentions, et Diamond, en reprenant à son compte des clichés déformés par des siècles de pensée coloniale, dessert son propos plus qu'autre chose.

 

Tout d'abord, sa maîtrise de l'art de la comparaison peut être remise en question : aucune société humaine n'a jamais été capable d'influencer son environnement de façon aussi globale, violente, et rapide que la nôtre. Si une civilisation préindustrielle a endommagé son environnement au point de se couper de ses moyens de subsistance sans possibilité d'adaptation et de disparaître, le drame a pris plusieurs dizaines de générations pour éclater, et n'a pu s'accomplir que de façon infiniment plus progressive et mineure que celui auquel nous sommes en train d'assister.

Mais imaginons que l'on puisse comparer notre destruction des océans, de la couche d'ozone, de la faune et de la flore, à une société primitive qui rase une forêt et se retrouve démunie l’année suivante. Imaginons que les choses soient aussi simples qu'un rapide changement d'échelle, que ce qui s’applique à quelques milliers de personnes sur une île isolée puisse être transposé à 7 milliards d’individus sur la planète entière, et que malgré l'extrême complexité des systèmes climatiques, biologiques et sociaux pris dans leurs ensembles, ce qui n'est au fond rien de plus qu'une parabole ait un fondement scientifique.

Il suffirait ensuite de trouver une société s'étant autodétruite ainsi, par exemple... Rapa Nui, la fameuse île de Pâques.

 

 

L'homme est un rat pour l'homme

 

L'histoire de Rapa Nui que la majorité d'entre nous connaît se raconte ainsi : il était une fois une île isolée au beau milieu du pacifique, un véritable paradis sur terre, couvert de forêts de palmiers luxuriantes et dépourvu d’animaux prédateurs. Un beau jour, des colons polynésiens accostèrent. Profitant des ressources offertes, ils se multiplièrent jusqu'à compter selon certaines estimations jusqu'à 30 000 individus, et se mirent à bâtir d'immenses statues. La construction de ces Moai les fit se lancer dans une entreprise de déforestation massive, jusqu'à ce que l'île ne suffise plus à assurer la survie d'une population aussi vaste et que la société s'effondre en sombrant dans la sauvagerie et le cannibalisme. C'est cet îlot aride, battu par les vents salés et peuplé d'une fraction de sa population passée, que La Pérouse découvrira en 1786. Voilà, mesdames et messieurs, le destin tragique des sociétés écocides. Et Diamond de se demander, en grand romantique, ce qu'a pu penser l'homme qui a coupé le dernier arbre pour ériger le dernier Moai...

 

Le problème de cette histoire, c'est qu'elle est de moins en moins crédible. Le premier à l'avoir racontée est La Pérouse lui-même qui, en découvrant que l'île était autrefois couverte de forêts, a lié cette disparition aux Moai, puis est reparti sur son bateau. Le reste s'est développé sur cette base, génération après génération d'anthropologues, sans jamais remettre le mythe fondateur en question.

 

Dans les faits, les découvertes archéologiques récentes permettent d'évaluer la population maximale humaine de l'île par le passé aux alentours de 3000, soit un zéro de moins que l'hypothèse haute de la fable. Et aucune trace de cannibalisme dans les ossements trouvés.

Dans les faits, il y a bien eu une île couverte de millions d'arbres, qui ont rapidement disparu après l'arrivée des colons polynésiens, rendant les conditions de vie beaucoup plus hostiles.

Mais ce ne sont pas les humains les principaux coupables : ce sont les rats qui s'étaient infiltrés sur les bateaux.

 

Rattus Exulans est à l'écosystème polynésien ce que Yun est à SSF4AE : une abomination infatigable qui détruit tout l'équilibre qui l'avait précédé, prolifère jusqu'à la nausée, et qui montre le manque flagrant de beta testing dans l'élaboration de ses caractéristiques. Dans les dents, le intelligent design !

Il (le rat du Pacifique, pas Yun) est capable de briser les coques des graines les plus résistantes, mêmes les noix de coco, et détruit en les digérant les graines que d'autres animaux auraient rejetées, empêchant le cycle d'ensemencement naturel de la végétation. Il est aussi arboricole, et capable de monter jusqu'aux plus hautes branches pour manger les fruits avant qu'ils soient mûrs, ou d'aller dévorer les œufs des oiseaux dans les nids (expliquant la disparition soudaine des 31 espèces d'oiseaux autochtones à Rapa Nui peu après l'arrivée des hommes). Enfin, son rythme de reproduction dans un milieu sans prédateurs aurait permis à un simple couple de rats fraîchement débarqué d'avoir une descendance d'entre 2 et 3 millions individus en seulement 3 ans.

Aucun écosystème ne peut survivre à une telle pression. Beaucoup d'arbres furent coupés par les hommes pour cultiver et édifier leurs Moai ; mais ce furent les rats qui les empêchèrent de se reproduire, jusqu'à ce que le dernier arbre meure, coupé ou de maladie. En effet, qu'a bien pu penser le rat qui a dévoré la dernière graine de palmier...

 

Ainsi, bien qu'il y ait eu un désastre écologique indéniable sur Rapa Nui, la part de l'homme y est mineure ; pas d'écocide ici. Mais alors, il y a bien eu au moins une brusque chute de la population parce que les hommes ont continué à couper des arbres ne se reproduisant plus ? Non plus, l'occupation des sols suggère une population relativement stable tandis que la forêt disparaissait. Ce que suggèrent les dernières découvertes archéologiques, c'est au contraire l'histoire positive d'une société qui, malgré des conditions de plus en plus dures, a réussi à force d'ingénuité à s'adapter pour survivre pendant 5 siècles, et à laisser derrière elle quelques-uns des monuments les plus extraordinaires de l'humanité.

Car il y a bien eu effondrement... après les premiers contacts avec les maladies européennes, soit, ironiquement, exactement l'histoire racontée dans Guns, Germs and Steel. Malgré cette hécatombe, la société de Rapa Nui a réussi à survivre... avant d'être presque totalement décimée un siècle plus tard, lorsque les propriétaires miniers au Chili ont remarqué que la main d'œuvre importée de force d'îles éloignées coûtait moins cher. Quel dommage, pour une fois qu'on avait une histoire qui semblait légitimer le rôle positif de la colonisation...

 

Bien sûr, ce n'est pas parce que l'histoire de Rapa Nui est mal utilisée dans le livre de Diamond que cela discrédite tout son travail. Sauf que... Sauf que Questioning Collapse réunit aussi des spécialistes de la société nordique au Groenland, de la dernière dynastie chinoise, des indiens du sud-ouest des USA, de la société Maya, de la Mésopotamie antique, des Incas, du génocide rwandais, de Haïti, des aborigènes et des Papous de Nouvelle Guinée. Aucun ne prend position sur le fond du livre de Diamond ; ils se contentent de dire « ce que Diamond raconte sur la société que j'ai passé ma vie à étudier est partiellement, ou totalement, faux ».

 

 

Faux et dangereux

 

D'après ces spécialistes, donc, Diamond plaque des préoccupations du 21e siècle sur des époques et des sociétés qui ne s'y prêtent absolument pas. Dans sa tentative de rendre la lutte contre le gaspillage et le réchauffement climatique plus séduisante (qui peut résister à l'attrait IndianaJonsiens de l'expression Civilisations Disparues ? Et Ruines Antiques, n'est-ce pas une invitation au rêve ?), il commet une faute plus grave que le simple péché d'approximation : il contribue, par son utilisation maladroite de certaines fables connues de tous, à entretenir et propager une vision purement coloniale et ethnocentriste du monde.

 

La vision qu'a Diamond de ce qu'est une civilisation n'est pas éloignée de celle de la série de jeux Sid Meyers' Civilization. Une civilisation qui s'effondre et disparaît, c'est une société qui n'existe plus en 2050, quand le jeu prend fin et qu'on compte les points de la partie. Et tant pis si, selon le système Diamond, la période de « dégénérescence » qui a mené à la disparition des peuplement nordiques au Groenland aura duré plus longtemps que l'intégralité de l'histoire des États-Unis d'Amérique...

 

Le moteur principal de cette rêverie sur des sociétés disparues, c'est l'exotisme et la chute dans la barbarie. Et quel meilleur symbole de la barbarie que le cannibalisme ? Or, on l'a dit, nous n'avons aucune trace de cannibalisme sur Rapa Nui. De même, les colons du Groenland ne se sont pas bêtement laissés mourir de froid et de faim en se faisant massacrer par des barbares inuit et en mangeant la chair de leurs familles : en bons navigateurs, quand les conditions de vie ont été plus dures, ils ont, campement par campement, émigré vers des pâturages plus verts, tout simplement. Ce qui compte, c'est le symbole, et tant pis si le cannibalisme comme pratique dans une société peut indiquer un très haut niveau d'ingénuité et d'adaptation à un milieu hostile, comme l'explique cet admirable article sur la place de la consommation de viande humaine dans l'équilibre alimentaire aztèque (une lecture idéale si vous visitez Minorités pendant la pause déjeuner).

 

Les belles et tragiques histoires contées par Diamond se contentent d'expliquer le passé avec des vignettes sorties de leur contexte, comme des épisodes signifiants par eux-mêmes, eux-mêmes sans passé. C'est le même genre de mécanisme autojustificateur qui permet à certains de dire tout à fait sérieusement que l'homme africain n'est pas entré dans l'Histoire.

 

Bien sûr, il n'y a aucun racisme là-dedans. Diamond s'en défend : les différences culturelles et technologiques viennent de facteurs environnementaux qui n'ont rien à voir avec les gènes. Comme nous tous, il a bien appris que le racisme, c'est mal, et que les colons blancs face aux nègres sauvages, ce n'est plus dans l'air du temps. Ainsi, la plupart des civilisations qui disparaissent chez Diamond sont les agents de leur propre destruction : c'est plus propre, plus acceptable, et puis ça permet de dormir tranquille. Ainsi, ce ne sont pas les braves colons américains qui ont détruit les civilisations du sud ouest des Etats-Unis : ils se sont détruits tous seuls à cause de leur manque de connaissances agraires (forcément, quand des colons violents et incultes détruisent tout votre système d'irrigation millénaire respectueux de l'environnement et assèchent vos lacs, c'est dur de faire pousser quoi que ce soit).

Pas de racisme là-dedans, non : on remplace la supériorité des races par la supériorité des cultures. C'est maintenant des civilisations avancées et cultivées qu'on confronte à des peuplades de crétins arriérés « who didn't know what hit them », au point qu'on a parfois l'impression que la culture supérieure a fait une faveur à la culture inférieure en sauvant ses membres de la barbarie. Aucun racisme dans la description de la conquête des incas : les espagnols, après tout, sont les plus basanés de l'Europe, et les incas... ils sont de quelle couleur, les Incas ?

 

Tout d'abord, ces gens n'avaient pour ainsi dire pas de culture. Si les espagnols gagnent, c'est aussi grâce à la supériorité de leur langue, produit d'une infinité de vecteurs différents, latins, goths, arabes, phénicien. Peu importe que le Quechua ait bénéficié des apports de l'Aymara, du Puquina, de l'Uru ou du Moche. Peu importe aussi que les incas aient réussi à imposer le Quechua comme langue d'un empire vaste comme l'Europe, alors que le castillan se battait jusqu'à récemment pour s'imposer totalement dans la seule péninsule ibérique. Peu importent enfin les quipu, des cordes tressées, aient permis à une administration complexe de tenir des comptes précis de ce qu'il se passait dans chaque province de l'empire de façon bien plus efficaces que le système qui existait en Espagne à l'époque.

Non, non, on ne le redira jamais assez, les Incas n'avaient pas d'écriture, leur culture était faible et ils ont été vaincus par une poignée d'intrépides espagnols à la supériorité non pas raciale, non, mais culturelle. C'est, au fond, le même trope colonial depuis 500 ans : les indigènes subjugués par une culture supérieure, paralysés devant des miracles d'une technologie qu'ils ne comprennent pas. Dans ces conditions, en effet, on comprend la justification du Requerimiento, qui proclamait que sa majesté le roi d'Espagne annonçait que tout sang versé pour cause de refus de se soumettre serait, du point de vue légal comme moral, la faute des natifs récalcitrants. Récitez ça en latin en tendant une bible à des peuplades que vous venez de rencontrer, et attendez qu'ils jettent le livre couvert de signes bizarres au sol avant de commencer à tirer, résultat garanti.

 

Quelle belle aventure que cette conquête des Andes ! Quelques centaines d'intrépides européens qui mettent à genoux un empire de plusieurs millions de barbares indifférenciés ! C'est du Dynasty Warrior IRL, appelez Koei Tecmo ! Ça paraît trop beau pour être vrai... sans doute parce que, en effet, c'est trop beau pour être vrai.

 

Dans les faits, l'empire était composé de nombreux royaumes gouvernés de main de fer par l'autorité inca. Les élites de ces royaumes occupés virent les espagnols arriver comme une bénédiction : ils avaient l'air de simples aventuriers en quête de trésors, il suffirait donc de leur en offrir pour obtenir leur aide pour renverser le joug Inca, ils prendraient tout l'or de la capitale, puis ils repartiraient. Les fusils espagnols n'ont pas suffit à gagner la guerre : ils auraient été trop fragiles, et de toute façon n'auraient pas eu assez de munitions pour détruire l'empire inca. La conquête est le fruit de la situation politique complexe à ce moment précis, qui ne demandait qu'à exploser, et les espagnols n'ont été que l'étincelle qui a mis le feu aux poudres en arrivant au bon moment. De fait, la conquête des Andes a mis en présence presque exclusivement des combattants andins, armés d'armes andines, jusqu'à la chute de Cuzco.

 

Quand les Espagnols ont commencé à recycler le système administratif Inca pour garder contrôle de la région, les chefs locaux se sont rendu compte, trop tard, de leur monumentale erreur stratégique. Les espagnols avaient décidé de rester, et pour cela, ils s'allièrent aux élites politiques de Cuzco, majoritairement restées en place après la destruction de la famille royale. Comme partout, les élites locales se préoccupent essentiellement de la survie de leur caste : alliées des espagnols dès qu'elles ont vu le vent tourner, elles avaient tout à gagner à favoriser la mainmise européenne sur le territoire, puisqu'elles en étaient le bras armé. Après la conquête, leur standing, leur autorité et leurs revenus dépendaient de la couronne d'Espagne.

 

En 1780, une révolte populaire très violente embrasa les Andes et fut réprimée dans le sang. Là encore, il serait faux d'y voir une dernière lutte entre indigènes et espagnols : les forces rebelles étaient menés par des incas acculturés, parlant latin et ayant des fusils, de l'acier et des défenses immunitaires, et elles furent brisées par une armée espagnole majoritairement composée d'andins et dirigée par les descendants des anciennes élites incas. La conquête des Andes n'est au fond que l'histoire d'une classe supérieure qui maquille son coup d'état, par lequel elle annihile la dernière classe au-dessus d'eux, en une invasion. Remplacez le mot « invasion » par « révolution » et vous obtenez peu ou prou la France de 1789.

 

Mais personne ne veut écouter une étude politico-sociale compliquée. Il faut une histoire limpide, irréprochable moralement, où l'on puisse se laisser aller à un penchant bien naturel à s'identifier aux vainqueurs d'une histoire. La conquête fournit même son propre méchant : Pizarro, véritable ordure sans foi ni loi, qui permet à ce beau livre d'aventure de s'offrir un frisson d'ouverture sur le monde, sur le thème de « même les occidentaux peuvent être des salauds ! ». Dans les faits, la version de la conquête des Andes par Diamond est bâtie sur les mêmes bases mythologiques que celle d'un autre grand historien au sérieux et à l'ouverture d'esprit connus de tous, Mel Gibson et son fameux Apocalypto.

 

 

L'histoire des vainqueurs

 

De façon naturelle, c'est à celui qui détient le pouvoir à un instant I de raconter, à sa sauce, l'histoire de I-1. Même les admirables (et soporifiques) chroniques historiques chinoises, écrites avec rigueur et impartialité par chaque dynastie sur la dynastie précédente, n'échappent pas à la règle : c'est la classe qui tenait le pinceau, les lettrés confucéens, qui, en écrivant impartialement les événements du règne précédent, éclipsait ses rivaux politiques, à commencer par le parti des eunuques.

La révolution française, bourgeoise, a été marketée comme une révolte populaire et égalitaire.

Et toutes les entreprises coloniales ont été racontées comme de formidables triomphes de la vraie foi sur les ténèbres païennes, ou, en temps anticléricaux, l'épopée d'une civilisation éclairée apportant la lumière dans les ténèbres barbares.

Diamond ne représente que la version la plus récente de cette constante réécriture de l'histoire de nos classes dirigeantes, qui s'adapte à chaque époque, ici en nous montrant des peuplades arriérées que la lumière civilisatrice de l'occident n'a pas pu atteindre et qui se sont éteintes par leur propre bêtise.

 

 

Les civilisations ne disparaissent pas

 

Au final, tout dépend de la définition que l'on donne d'une civilisation. Pour beaucoup d'entre nous, la civilisation Inca a disparu. Pourtant, il existe encore des peuples qui parlent Quechua, et qui continuent à tenter de retrouver et sauvegarder un savoir qui a été effacé par la conquête des Andes, et par des élites trop contentes de faire table rase d'un passé où elles n'étaient pas encore dominantes.

Peut-on considérer que la civilisation qui a bâti Stonehenge s'est éteinte ? Pourtant, ses membres ont eu une descendance, dont beaucoup habitent encore la même région, ignorant tout de la langue et des croyances de leurs ancêtres.

Les habitants de Rapa Nui ne construisent plus de Moai ; mais ils sont les descendants en ligne directe de ces quelques survivants qui ont échappé aux rafles chiliennes, et entretiennent le savoir du passé.

 

La civilisation qui a construit Versailles a-t-elle disparu ? Non, bien sûr que non. Pourtant, tout le système de pensée féodal qui la définissait a totalement disparu ; les descendants directs de la classe dirigeante ont été anéantis après une gestion catastrophique des récoltes, dues à une mauvaise gestion de l'environnement, et seuls des cousins éloignés de ces dirigeants subsistent, sans réel pouvoir ; les institutions garantissent un partage des pouvoirs plus égalitaire, au moins au niveau symbolique ; on soigne à présent les gens au lieu de hâter leur décès par des saignées ; nous utilisons presque continuellement des outils anglo-saxons ou extrême-asiatiques dont l'utilité même serait incompréhensible pour un habitant de l'époque ; les révoltes paysannes et les guerres aux frontières sont à peine un souvenir de temps immémoriaux ; nos voisins sont différents ; nous mêmes, nous sommes différents, mêlés d'innombrables migrations italiennes, africaines, espagnoles, algériennes, russes, polonaises, tunisiennes, hongroises, vietnamiennes, portugaises, chinoises... Mais aucun français n'osera, à part par pur esprit de provocation, couper le lien de civilisation qui l'unit à un Ancien Régime auquel il est pourtant totalement étranger.

 

Ce que Questionning Collapse nous enseigne, c'est que ce sont les vainqueurs qui font les règles du jeu. Les vaincus doivent se battre pour avoir voix au chapitre. Leur parole n'est qu'une des versions, la plus mineure, de toutes les versions que les vainqueurs ont tissées à leur mesure à travers le temps.

Quelle explication donnera-t-on de notre temps ? Comment les partis nationalistes expliqueront-ils la diversité ethnique s'ils réussissent à faire main basse sur l'Europe ? Comment Moody's, Standard&Poor's et Fitch écriront-ils la chute et la destruction de l'UE s'ils parviennent à leurs fins ? Sur qui les gigantesques compagnies qui détruisent les ressources de la planète rejetteront-elles la faute ? Le Corporate Cannibal va-t-il accuser ses propres clients consommateurs de gadgets obsolètes le jour de leur sortie ? Il y a probablement matière à écrire de l'anticipation là-dessus.

 

 

Mais Questionning Collapse nous dit aussi que même quand le discours dominant prétend que vous avez disparu, cela ne suffit pas à vous faire disparaître. Les civilisations, loin d'être figées dans un instantané immuable, bougent, évoluent, conversent, échangent, mutent, oublient, redécouvrent, et continueront de vivre aussi longtemps qu'un être humain se réclamera d'elles.

 

Même si le pire devait arriver, même si toute structure politique faisait défaut, si la disparition des ressources naturelles entraînait une brusque chute de la population et du niveau de complexité de notre tissu social, il restera toujours des gens habitant là où nous habitons. Ils se réclameront de notre héritage. Et sans doute nous demanderont-ils, à travers le temps, des comptes.


Guillaume Didier

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