Effondrement, le récit de notre disparition?

J'ai reçu le classique de Jared DiamondEffondrement, alors qu'Occupy Wall Street débutait. Pendant sa lecture, Occupy s'installait à Amsterdam et la droite néerlandaise essayait de saboter le sauvetage de l'euro, voulait faire fermer Greenpeace, construire de nouvelles centrales nucléaires et plus de routes après avoir sabré sauvagement dans les budgets des transports publics. Analyse d'un classique de l'anthropologie alors que l'Occident est au bord du gouffre financier et écologique...

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Samedi 29 octobre 2011

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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J'ai reçu le classique de Jared DiamondEffondrement, alors qu'Occupy Wall Street débutait. Pendant sa lecture, Occupy s'installait à Amsterdam et la droite néerlandaise essayait de saboter le sauvetage de l'euro, voulait faire fermer Greenpeace, construire de nouvelles centrales nucléaires et plus de routes après avoir sabré sauvagement dans les budgets des transports publics. Analyse d'un classique de l'anthropologie alors que l'Occident est au bord du gouffre financier et écologique...

A

lors qu'un jour je m'amusais avec l’app Amazon pour iPhone — ce n’est pas facile de se fournir en livres francophones aux Pays-Bas, je suis donc un client assidu d’Amazon et de Proxis puisque la Fnac s’obstine à faire payer plus cher le transport que les livres pour ceux qui ne vivent pas en France — leur ordinateur, qui désormais me connaît bien, m’a suggéré de lire De l’inégalité parmi les sociétés de Jared Diamond. Ce livre, un pavé assez dense mais vraiment impressionnant de rigueur, a été une telle claque que lorsque l’ordinateur d’Amazon m’a proposé d’acheter l’autre classique de Diamond, Effondrement, je n’ai pas hésité une seconde.

Le titre original de son premier classique, Guns, Germs and Steel, The Fate of Human Societies, est un meilleur résumé de son contenu. Diamond, qui a longtemps travaillé en Papouasie, a essayé de répondre à la question que lui avait posée en 1972 son ami Yali, un homme politique local papou : « Pourquoi est-ce que vous, les Blancs, qui avez mis au point ce cargo [terme qui désigne tous les biens de consommation modernes allant des haches aux vêtements en coton, des parasols aux allumettes, apportés par cargo], alors que nous, les Noirs, nous n’avons pas grand-chose à nous ? »

 

Pour résumer brièvement un livre de 641 pages (en dehors des notes), la domination des Européens n’a rien ni de culturel ou de génétique : elle est le fruit de plusieurs améliorations technologiques dont nous sommes les héritiers et qui nous ont donné une avance matérielle, rien de plus. Les Espagnols du 16e siècle ont réussi à coloniser l’Amérique centrale et du Sud parce qu’ils avaient des armes à feu, des chevaux, qu’ils portaient des armures en métal qui les protégeaient des armes en bois, et qu'ils portaient des germes auxquels les autochtones n’avaient jamais été confrontés et qui ont exterminés ceux qui n’avaient pas déjà été tués par les armes à feu. Cette avance technologique des Espagnols n’étaient en rien due à une supériorité quelconque des Européens sur les Amérindiens : les armes à feu ont été inventées en Chine, la fonte du métal en Turquie, les chevaux ont été apprivoisés dans les plaines asiatiques et nos germes sont partagés depuis longtemps dans toute l’Eurasie. 

 

Les Espagnols avait aussi un système d’écriture standardisé et pratique qui leur permettait de partager à distance des informations stratégiques (l’alphabet a été inventé dans ce qui est maintenant l’Irak), et un ensemble de connaissances scientifiques servant qu’ils avaient hérité des Chinois, des Grecs, des Arabes et des Indiens. Bref, Dieu ou la supériorité blanche n’avait rien à faire dans cette conquête.

 

 

Le métal et les alumettes

 

Diamond explique la diffusion des connaissances, des techniques agricoles, la domestication des animaux et des plantes permettant de dégager des surplus alimentaires permettant à certains de s’occuper à autre chose que la culture ou l’élevage (la science, la religion, la guerre, les arts...), mais aussi le rôle de la géographie. Ainsi, l’isolement de certains peuples a fait qu’ils ont dû accumuler tous seuls des connaissances et des techniques que d’autres peuples ont pu partager. L’Eurasie est de ce point de vue l’espace optimal, avec beaucoup de peuples, beaucoup de climats, mais aussi des échanges continuels au sein d'un espace immense compris entre le Japon à l'Est et l’Irlande à l'Ouest.

 

De l’inégalité parmi les sociétés est un livre essentiel parce qu’il explique que les inégalités sont le produit de la géographie et du partage plus ou moins parfait des connaissances. À l’époque où Jared Diamond a écrit ce livre en 1997, seuls les livres permettaient de diffuser massivement les connaissances, mais déjà il décrivait un monde où la plupart des peuples avaient accédé à des moyens de partager les connaissances humaines, juste parce qu’ils étaient alphabétisés. Maintenant qu’internet est un fait mondial, trans-ethnique, trans-classiste et trans-national, et qu’il est un lieu de partage gratuit de connaissances et d’idées, si l’on suit le raisonnement de son livre, il n’est finalement pas étonnant que le reste du monde rattrape l’Occident : nous n’avons plus le monopole des technologies que nous avions au 16e siècle. N’importe qui peut désormais avoir des ordinateurs, du métal, des armes ou des allumettes.

 

 

La triste fin des Vikings du Groeland

 

Le deuxième classique de Diamond, Effondrement (titre original : Collapse, How Societies Chose to Fail or Succeed), a été une claque encore plus forte. Tout au long des 810 pages de ce pavé (cartes comprises mais sans les notes), il essaye de se demander pourquoi certaines civilisations ont disparu, et pourquoi d’autres existent encore. Il donne les exemples des Vikings du Groenland, qui sont tous morts de froid et de faim alors que les Inuits y ont vécu correctement, mais aussi de la tristement célèbre Île de Pâques, d'Haïti ou du Rwanda, auxquels il oppose des sociétés qui ont réussi à se maintenir plusieurs millénaires dans des endroits a priori fragiles, de la Chine aux vertes vallées de la Papouasie, isolées du reste du monde mais habitées et prospères depuis 40.000 ans. 

 

Il raconte comment les Islandais ont tout d’abord ravagé leur île, la déboisant totalement, mais comment ils ont aussi réussi à ne pas tous mourir en limitant les dégâts et en changeant radicalement leur mode de vie. Pareillement, il nous explique comment le Japon de l’époque Edo a failli subir le même sort que l’Île de Pâques à cause du déboisement sauvage et du gaspillage des ressources, et comment il est devenu un des pays les plus boisés du monde et a réussi à sauvegarder sa civilisation et sa nature :  restriction des naissances, changements culturels majeurs dans la consommation des ressources (nourriture, architecture...), lois extrêmement sévères contre ce qu’on appellerait aujourd’hui les crimes écologiques...

 

Il introduit aussi l’idée de l’exploitation minière des ressources renouvelables. En gros, il y a deux façons d’exploiter un endroit : soit en extraire des éléments jusqu’à épuisement (par exemple quand on en extrait des métaux ou du pétrole), soit utiliser les ressources de l’endroit pour cultiver des plantes ou élever des animaux, avec l’idée que les générations suivantes puissent faire de même. Les catastrophes écologiques qui ont fait disparaître certaines civilisations ont été causées par l’exploitation de type minière des ressources renouvelables : la surexploitation de ces ressources a mené à leur disparition permanente, et la mort des humains qui en dépendaient. L’Islande est devenu un désert couvert de lichens où il est très difficile de vivre, et l’Île de Pâques a perdu ses palmiers géants et sa faune comme sa flore pour n’être qu’un caillou herbeux.

 

Les conclusions que tire Diamond sur les sociétés qui ont disparu et celles qui ont survécu sont multiples. Tout d’abord, il y a des limites physiques qu’il ne faut pas dépasser en termes de consommation et de démographie — ce qui ne surprendra personne : si tous les terriens gaspillaient des ressources comme des Occidentaux le font, nous aurions déjà tous disparu. Ensuite, que les sociétés qui n’ont pas su gérer leur capital naturel disparaissent dans leur ensemble, élites comprises, et entraînent souvent leurs voisins dans leur chute. L’échec d’une civilisation, c’est la famine, la guerre, la mort, les génocides et les suicides collectifs. Par ailleurs, plus on possède de connaissances et plus on s’y prend tôt, plus c’est facile de limiter les dégâts. Enfin, le choix de survivre est politique : avant d’atteindre le point de non-retour, il y a tellement de signes avant-coureurs que seul un aveuglement dogmatique pousse une civilisation à s’obstiner dans la catastrophe et la mort.

 

 

Des outils politiques à utiliser maintenant

 

Diamond ne se contente pas de critique ou de décrire les catastrophes du passé ou en cours, il donne aussi des outils politiques et pratiques pour remédier à ces problèmes. Il explique ainsi que l’idée qu’un propriétaire a le droit de faire ce que bon lui semble sur ses terres n’est plus acceptable : un déboisement, un gaspillage des nappes phréatiques, une pollution chimique ou l’implantation d’espèces invasives a des conséquences pour tout le monde. De plus en plus, l’idée qu’il suffit de payer (soit en achetant soit des terrains, soit des « droits de polluer ») pour s’affranchir des conséquences de ses actes n’est plus acceptable. La mise à mort des trafiquants de bois coupé illégalement dans le Japon du 16e siècle ou la confiscation des terres des paysans australiens qui massacrent l’environnement répondent à l’avidité personnelle, le gaspillage égoïste et le bradage du patrimoine collectif.

 

Effondrement est un livre essentiel car il compile de façon abordable les connaissances que nous avons des sociétés qui se sont laissées mourir par stupidité collective, et de celles qui ont survécu car elles ont réussi à changer leur manière de penser et leurs pratiques à temps. Je suis d’ailleurs assez étonné que cet auteur ou ses livres n'aient pas été plus cités ces derniers temps, alors que le système économique mondial est en crise, que l’Occident est au bord du précipice financier, social et écologique, et que l’ensemble de la planète souffre de maux que nous avons nous-même causés.

 

La fin probable des habitants de l’Île de Pâques est qu’une fois qu’ils ont saccagé leurs ressources naturelles — pendant une période suffisamment longue pour que la mémoire d’une île luxuriante où poussent des arbres immenses soit devenue un mythe improbable — les élites ont insisté pour qu’on érige des statues encore plus immenses en l’honneur des ancêtres afin de faire revenir les plantes disparues et les animaux exterminés par l’homme. Ils se sont obstinés dans cette voie jusqu’à ce qu’il ne reste plus que la famine, la guerre et la mort.

 

Si on veut résumer en termes actuels les deux livres de Jared Diamond, les civilisations sont florissantes quand elles partagent leurs technologies et leurs pratiques (si possible de manière pacifique), mais elles peuvent aussi mourir de leur incapacité à trouver des réponses politiques à leurs problèmes environnementaux.

 

 

Nous sommes aussi au bord du gouffre

 

Avant de conclure, je pense que je vous dois d’expliquer le contexte dans lequel j’ai lu ce livre... Alors que je passais des heures à dévorer Effondrement, à découvrir avec horreur comment les Vikings du Groenland ont refusé de changer leur façon de vivre alors que leurs voisins inuits avaient toutes les solutions techniques et comment sont morts de faim et de froid après avoir mangé leurs chiens, les premiers mouvements Occupy était délogés par les différences polices américaines. 

 

Au même moment, on apprenait que les Pays-Bas étaient le pays le plus pollué du monde, avec une nappe phréatique tellement gorgée de nitrates et de produits chimiques qu’il faudra plusieurs siècles pour la nettoyer si on arrêtait tout de suite l’agriculture et l’élevage. Pendant ce temps, la droite néerlandaise demandait que le maire d’Amsterdam fasse évacuer Occupy Amsterdam « qui détruit l’harmonie de la ville » (LOL), qu’on démantèle l’Institut royal de météorologie qui prendrait trop au sérieux la « théorie » du réchauffement climatique, et qu’on coupe les moyens financiers d’organisations « tendancieuses » et « biaisées » comme Greenpeace et la plupart des organisation écologiques. La même droite néerlandaise veut la fin de l’aide aux énergies alternatives (« un hobby de gauche »), en particulier les éoliennes dans un pays venteux, se remettre au nucléaire, construire plus de routes et cesser l’aide au développement.

 

Alors que les « 99% » ont réussi à faire prendre conscience à la majorité des Occidentaux que c’est maintenant que nous devons arrêter le gaspillage, je suis étonné par la bêtise profonde de nos élites politiques actuelles. Et pas qu'aux Pays-Bas, d'ailleurs. La bêtise politique est le bien le mieux partagé de nos démocraties.

 

Le système économique et politique actuel est basé sur la braderie de nos ressources naturelles, de notre richesse culturelle et de notre intelligence collective. Seuls les intérêts de quelques personnes richissimes sont pris en considération, ce qui a mené cette année à la faillite de pays entiers, le plongeon dans la pauvreté ou l’insécurité de centaines de millions d’Occidentaux, des dictatures et/ou des guerres meurtrières partout où il a y a du pétrole — même si cette année a aussi été celle des révolutions dans une partie de ces pays —, le déboisement des dernières grandes forêts de la planète, l'accélération du réchauffement climatique, la disparition définitive de plus en plus d’espèces des plantes et d’animaux, sur terre et dans les océans, mais aussi de la mise en évidence de la mutation des nouvelles générations d'humains par toujours plus de produits chimiques, de nourriture toxique à long terme, de perturbateurs endocriniens et/ou de radiations.

 

Je pense qu’Effondrement est un livre essentiel car il nous redonne le sens des priorités politiques. La survie de la France, de l’Europe et même de notre espèce ne dépend pas du nombre de reconduites à la frontière, de la chasse aux Roms ou de la lutte contre l’Islam. C’est beaucoup plus compliqué et angoissant :  elle dépend de notre capacité à reprendre le pouvoir et à arrêter notre suicide collectif.

La logique des 99% est de ne pas s’arrêter à la finance, et ce que je vois à Amsterdam, c’est que les questions de la corruption généralisée, du pouvoir, de l’écologie, de la propriété intellectuelle, du rôle de l'art, de la nature des équilibres socio-économiques sont aussi abordées, même si les médias n’ont pas toujours tellement envie d’en parler. Je ne sais pas si ça va donner quelque chose, mais maintenant est le bon moment pour essayer, il me semble.

 

Reprenons le pouvoir avant qu’il soit trop tard. 


Laurent Chambon

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