L'homosexuel brésilen par Diego Costa

Diego Costa est réalisateur et doctorant à l’Université de Sud Californie, à Los Angeles. Sa thèse de doctorat porte sur la psychanalyse en lien avec les théories queer et le bareback. Vous pouvez le suivre sur son compte Twitter et sur son blog. Nous avons choisi de traduire son article « Demain, c’est aujourd’hui, et ce n’est toujours pas queer : la figure de l’homosexuel comme l’étoile du boom économique du Brésil. »

 

filet
Tiphaine Bressin

par Tiphaine Bressin - Samedi 29 octobre 2011

Tiphaine Bressin, 35 ans, trop de diplômes, trop de neurones, trop de disques, collection commencée en 1994, fort caractère mais plein de qualités et de compétences, cherche du travail. Bonus : il a une excellente mémoire.

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Diego Costa est réalisateur et doctorant à l’Université de Sud Californie, à Los Angeles. Sa thèse de doctorat porte sur la psychanalyse en lien avec les théories queer et le bareback. Vous pouvez le suivre sur son compte Twitter et sur son blog. Nous avons choisi de traduire son article « Demain, c’est aujourd’hui, et ce n’est toujours pas queer : la figure de l’homosexuel comme l’étoile du boom économique du Brésil. »

 

D

eux des lieux communs les plus courants sur le Brésil disent que c’est le pays de l’avenir et que Dieu est brésilien. Il serait dès lors bien surprenant que ces deux fantasmes — l’un d’une parenté divine, et l’autre d’un salut remis à plus tard — ne fusionnent pas de manière si symbiotique à l’heure où le potentiel fétichisé du Brésil semble enfin prendre corps matériellement. Après tout aujourd’hui, le Brésil est en mesure d’avoir des revendications jusqu’alors inenvisageables, notamment en ce qui concerne sa proximité plus grande d’avec la maxime cousue sur son drapeau, et qui était jusqu’à récemment un rappel à la réalité permanent et pervers du fossé entre l’Etat tel que rêvé et l’Etat tel qu’il était en réalité en l’état : « Ordre et Progrès » [1].

Ce fil utilisé comme un matériel brut pour maintenir en vie le rêve de la nation, au Brésil et ailleurs, a bien entendu été la figure de l’homosexuel.  Construire l’identité hétérosexuelle comme étant le contraire de l’homosexualité via une  méticuleuse répétition quotidienne, le viadeo, ou pédé, a servi de mètre-étalon pour la construction du citoyen brésilien normé au moins autant que le concept de femme a marché comme le socle de base pour la construction du Sujet toujours et déjà homme. Si « la femme n’existe pas », comme nous le rappelle Lacan, qu’en est-il alors de l’homosexuel ? L’accès récent de « progrès » socio-économique, semble nous suggérer que le l’Homosexuel brésilien n’existait pas, tant que l’on fonde l’existence sur la visibilité publique. Toutefois, cette condition de présence-absence de l’homosexuel brésilien, le même pédé qui garantit la légitimité de l’Etat hétérosexiste via son annihilation et son désaveu permanents — occupe aujourd’hui la place centrale tandis que le pays connaît aujourd’hui ce qu’il pouvait à peine imaginer : 20 millions de personnes tirées de la pauvreté durant les années Lula (2002-2010), l’élection de sa première femme présidente (et qu’on dit aussi lesbienne), Dilma Rousseff, en 2010, avoir gagné le droit d’accueillir les Jeux Olympiques en 2016 et la Coupe du Monde de la FIFA en 2014, l’occupation des favelas de Rio de Janeiro par la police et les forces armées en 2010, et la décision prise par la Cour Suprême brésilienne que les couples de même sexe étaient légalement autorisés aux unions civiles, en 2011.

 

Sorti de sa besogne silencieuse, la même qui sous-tend à la fois la création et l’assignation des genres de la Nation, l’homosexuel Brésilien peut sembler apparaître comme un fragment minuscule de cette « révolution » brésilienne du 21e siècle, une conséquence involontaire née de changements tardifs de paradigmes.  Cependant, ce même homosexuel qui remplissait si bien son rôle de ciment qui liait et maintenaient ensemble  les morceaux fragiles de l’hétérosexualité au moment où le progrès brésilien n’était que la simple régurgitation d’impossibilités charmantes, ce même homosexuel va aujourd’hui « sortir du placard », comme l’étoile de l’air du temps de l’heureuse fortune et, on peut le supposer, de politiques progressistes. Et, comme toutes les étoiles, l’homosexuel brésilien sera adoré, humilié, incompris, étudié à la loupe, réduit à la fois aux rôles de diva et de clown, victime de la rumeur, de la diffamation, des ragots malfaisants et sera comme la détente d’une angoisse absolument gigantesque. En d’autres termes, la sortie du placard de l’homosexuel brésilien, son arrivée déjà trop retardée dans l’espace du discours public à la fois comme conséquence et à l’origine du progrès brésilien récemment survenu voler en éclats l’escroquerie du status quo genre / race / nation / classe / que-possèdes-tu.

 

On sait que la panique morale a tendance à s’intensifier davantage autour des déviances sociales et sexuelles en temps de crise. La menace sexuelle supposée en provenance de l’autre a été projetée successivement sur les juifs, les noirs, les gays, en fonction du moment et de l’époque à laquelle on regarde. Le théoricien queer Joseph J. Fischel [2] nous rappelle que la construction de la perversion chez l’Autre et sa diabolisation rapide ont servi de joker en quelque sorte, pour atteindre une variété d’objectifs tels que réguler la sexualité des jeunes filles nouvellement urbanisées jusqu’à re-sanctifier le noyau familial hétérosexuel traditionnel, de réprimer la sexualité infantile jusqu’à couper les aides sociales. Mais l’inverse pourrait-il être vrai ? Est-ce que la panique morale pourrait lutter pour sa survie une époque de prospérité socio-économique ? Quel corps choisira-t-on, sinon celui de l’homosexuel, comme porteur de toutes nos perversions fantasmées et de nos échecs dans les périodes de prospérité ? Et l’homosexuel peut-il survivre à la fois au caillassage public et au spectaculaire coup de théâtre, empreint de compassion, de la tolérance affichée par l’Etat néo-libéral ? Et comment donner du sens au quotidien brésilien, si fondé sur le dénigrement de tout ce qui sort du rang quand, tout d’un coup, comme une apparition, l’homosexuel se matérialise sous une forme humaine ? Si la condition, à la fois de fait et symbolique de l’homosexuel brésilien a été celle d’une poubelle sur laquelle l’hétérosexuel pas trop mélangé ethniquement et bien  « dans-le-rang » de son genre s’appuie et construit la nation, comment la normativité va-t-elle pouvoir survivre ? Nous savons qu’elle y parviendra, attendu qu’elle a un potentiel d’endurance énorme. Elle y parviendra, au besoin en projetant ses inquiétudes sur de nouvelles entités qu’elle créera si celles-ci n’existent pas encore.

 

Aux USA, Fischel nous dit que les « délinquants sexuels » ont remplacé les homosexuels quand ceux-ci n’étaient plus la proie rêvée en tant que « dépositaires » de la dépravation, dans l’espoir de préserver un ordre social déjà en lambeaux [3]. Dans le même temps, l’homosexuel et le transsexuel brésilien remplissent le double office à la fois de figures divertissantes qui indiquent la direction d’un futur civilisé et bien agencé, dans lequel l’Homosexuel brésilien peut être envisagé comme l’Homosexuel américain, propre sur lui et aspirant à une vie de couple calquée sur le modèle hétérosexuel du mariage et aussi comme des objets abjects par nature, un peu à la manière de la figure typiquement brésilienne de la « Géni » [4]. Comme dans la chanson populaire de Chico Buarque à propos de la « pute du quartier », que tout le monde aime sauter en privé et humilier en public, cette chanson qui fait :

 

« Lapidons la Géni

De toute façon, elle est faite pour cela

C’est un bon crachoir, n’est-ce pas ?

Elle couche avec n’importe qui

Géni, cette sale putain »

 

 

Que la figure du marginal devienne centrale dans de pareils moments ne devrait pas être une surprise. En fait, la figure du marginal a toujours été centrale, comme cet Autre maléfique qui constitue le Moi à l’état pur. L’homophobie est matérialisée non seulement par les lois générales par lesquelles se constitue le sujet gendré au Brésil, mais inculquée aux enfants comme une nécessité d’être pratiquée et appliquée chaque jour de manière non équivoque. Ceci peut prendre la forme « d’innocentes blagues », d’apartés, de plaisanteries, de « termes affectueux » entre des amis qui peuvent se crier dessus l’un l’autre à la gym, au travail, à la boulangerie ou au jardin public : « Eh ! gros pédé ! » comme pour réaffirmer l’exacte similarité entre deux sujets normés ou, pour ceux impliqués plus profondément, sous forme de violence perpétuée envers un Autre désigné pour servir de pendant négatif qui maintient le self normatif dans son bon droit et maintient sa position privilégiée (violence qui va des brimades à l’école en cour de récréation jusqu’aux meurtres d’homosexuels). Dès lors, ironiquement, l’homosexuel représente une menace si grande pour l’ordre social que pourtant, il doit être réinventé en permanence pour préserver cet ordre social. Ceux qui incarnent cette menace ont dû se débrouiller dans la peur, dans l’intimité ou l’égide du secret de polichinelle du code brésilien « actif-passif », selon lequel quelqu’un peut pratiquer des actes homosexuels sans acquérir une identité homosexuelle dès lors qu’il est l’actif dans la relation, jamais le passif.

 

Manquant sérieusement de contre-argument que les « médias » pourraient valider comme autant d’éléments irréfutables, l’homosexuel a régulièrement fait son apparition dans les séries TV populaires ici et là dans les années 1990 et 2000 et principalement pour pouvoir être tué selon le bon vouloir populaire. La bizarrerie [5] dans la culture populaire est restée largement (mal) représentée, quand on l’autorisait à quitter son invisible-mais-perceptible  tâche de sous-tendre le modèle « Ordre et Progrès », elle était représentée comme une pathologie, sous les traits de stéréotypes hilarants, de divertissements grotesques et, avec un peu de chance, probablement un peu de honte repentante.

 

 

Unions civiles

 

Pour ceux comme nous, exilés en eux-mêmes, alors, cela semblait dès lors surréaliste que de voir les juges de la Court Suprême brésilienne, un par un, unanimement légiférer sur la légalité des unions civiles entre personnes de même sexe. Et non seulement ça, mais ils l’ont fait aussi avec une sophistication rhétorique telle que celle que l’on s’attend à trouver chez des leaders charismatiques enclins au lyrisme, quelle que soit la cause, de ceux que les américains qualifieraient certainement, avec leur bonne humeur à l’eau de rose coutumière, comme étant « du bon côté de l’Histoire ». Que se passait-il alors ici ? Comment se faisait-il qu’un pays à ce point construit sur la répétition publique, et privée, de son angoisse homophobe pouvait ainsi se décomposer en direct à la télévision ? Ou, plus exactement, ainsi qu’une partie au moins des théories queer le sait trop bien, quel homosexuel allait bien pouvoir occuper l’espace ainsi laissé libre ? D’une façon ou d’une autre, le simple fait que les brésiliens aient décidé, sous les yeux mêmes desdits homosexuels, de faire de la place pour n’importe quel homosexuel semblait déjà hautement onirique. Où est le piège, qu’est-ce que cela cache ?

 

Tandis que cela pouvait ressembler à un virage inattendu dans l’histoire brésilienne, si profondément articulée « l’homophobication » [6] de ses habitants, la décision de la Cour Suprême faisait partie d’un mouvement en marche, prenant racine dans un environnement socio-économique, ou moment, dont j’ai déjà parlé. Ce moment comportait deux principaux porte-paroles du mécontentement basé sur la propagation de la peur (il s’agit du membre du Congrès Jair Bolsonaro et de la membre du Congrès Myrian Rios) et des figures transsexuelles nouvellement célèbres qui sont devenues rapidement incontournables des émissions télévisées (une prostituée pre-op qui s’est déclarée comme telle, également révélation de l’Internet, Luisa Marilac, et une ancienne prostituée, opérée, et se présentant comme telle, et également candidate au show télévisé Big Brother Brazil, Ariadna).

 

Le membre du Congrès Jair Bolsonaro est devenu le visage de l’extrémisme contre les droits des homosexuels au Brésil. Il est méprisé par certains comme un inculte homophobe, mais salué par les autres comme un citoyen héroïque qui tente bravement de protéger LA famille brésilienne de la contamination par l’ordre du jour du dessein homosexuel et son canal de communication, les médias libéraux. Bolsonaro semble y prendre part de bonne grâce, sorte de contenu omniprésent pour ces mêmes médias, qu’il accuse d’être les co-inspirateurs de ce dangereux processus d’humanisation de l’homosexuel. On l’a récemment accusé de racisme pour avoir dit, en réponse à la question de la chanteuse noire Preta Gil sur un plateau télévisé qu’on ne prendrait pas ses fils à sortir avec des noires parce qu’ils les avaient bien éduqués. Mais, alors que l’homophobie n’est pas interdite au Brésil, le racisme, lui, l’est. Et Bolsonaro a rapidement dû revenir sur ses déclarations, pour dire qu’il avait mal compris la question et qu’en fait, il voulait dire qu’on ne prendrait ses fils à sortir avec quelqu’un du même sexe qu’eux parce qu’il les avait bien éduqués.

 

Le jour où il a été acquitté des charges de racisme, l’un de ses fils, politiciens lui aussi a fêté l’évènement en tweetant « Chupa viadada » soit « Allez suce, pédale ! ». Le code brésilien invisible de l’actif-passif, celui-là même qui légitime l’hétérosexualité apparaît ici clairement, ainsi que la requête pour un hétérosexuel de se faire sucer par un homosexuel relève clairement de l’homophobie, et non d’un désir homosexuel. Quand on l’a prié de s’expliquer sur les propos homophobes (quoiqu’homosexuels ?) tenus par son fils sur Twitter, Bolsonaro père a dit qu’il était un peu embarrassé parce que les homos revendiquaient le droit de s’appeler « pédale » entre eux et se fâchaient tout rouge quand il s’agissait d’hétérosexuels qui le faisaient.

 

 

Kit gay

 

Jair Bolsonaro a aussi été impliqué dans la débâcle du « kit gay » cette année, kit avec lequel le gouvernement procurait du matériel éducatif anti-homophobie (sous forme imprimée et vidéo) pour éduquer les lycéens au sujet de l’identité, de la diversité et de la différence. L’opposition violente de Bolsonaro à ce programme d’éducation, avec l’appui de l’église pour répandre la peur et l’incompréhension ont contribué à faire retirer le « kit gay » (comme il a fini par être appelé — il n’y a pas qu’aux USA que les « libéraux » perdent la guerre des mots). En fait, la menace qu’ils brandissaient était une affaire cachée, très ironique, qui impliquait le chef d’alors des équipes de la présidente Dilma Rousseff, Antonio Palocci, dont on murmure qu’il est gay, affaire au sujet de laquelle l’opposition évangélique a, (on peut le supposer) probablement convenu de ne pas insister sur les charges supposées de malversations financières de Palocci si le « kit gay » était retiré.

 

 

Tirant parti de la rhétorique de la peur et de l’envie d’idéaux absolus et fixes au bien et au mal et de simplicité sociale et sexuelle, la députée Myrian Rios, une actrice ratée et ancienne  Playmate de chez Playboy, a pris en marche le train de l’homosexuel / de la figure de l’homosexuel contre la famille. [7] 

Dans une vidéo Youtube qui a récemment fait le buzz, Myrian Rios apparaît devant le l’Assemblée Législative de Rio de Janeiro en mélangeant tout à la fois homosexualité et pédophilie — que c’est vieillot. Elle y développe un curieux argumentaire à travers d’aveuglants arguments élitistes, liant la classe, la race et la sexualité, le tout en une brève et brutale anecdote homophobe. S’exprimant sur une loi qui rendrait illégal le licenciement d’employés basé sur l’orientation sexuelle, elle avertit les spectateurs que si cette loi, désignée PEC 23/7, était votée, on ne pourrait plus renvoyer les nourrices s’il s’avérait qu’elles étaient lesbiennes. Et si elles étaient bien lesbiennes, ce que l’on verrait en les regardant bien attentivement et en reconnaissant les signes empiriques de ce « choix », comme le fait remarquer la députée Rios, il serait fort possible, dès lors, qu’elles maltraitent  nos enfants. « Je ne suis pas la victime de préjugés et je ne fais pas de discrimination », voilà comment elle ouvre ses discours. Pas besoin d’être un théoricien critique pour comprendre que dès que quelqu’un dit cela, ce qui suit est un flot ininterrompu de préjugés et d’assertions discriminatoires. Dans sa logique tordue « si nous sommes tous égaux devant la Loi, je devrais aussi pouvoir avoir le droit de ne pas vouloir un certain type d’employés dans ma société si c’est ma volonté ». Sur un ton très condescendant, la députée Rios poursuit : « Excusez-moi, mais de même que ma nourrice a le droit d’être lesbienne, j’ai le droit de ne pas vouloir d’elle pour s’occuper de mes filles. Les mêmes droits pour tous ! » Pour conclure son développement hypothétique, il serait interdit à Myrian Rios de licencier la nourrice imaginaire, si cette loi passait, ce qui, « Dieu seul le sait » », nous amène à ce point de la nourrice imaginaire de « commettre des actes pédophiles » avec les filles imaginaires.

 

Créer ainsi une relation tautologique entre homosexualité et pédophilie est, bien sûr, une manœuvre vieille comme le monde. Cette rhétorique familière regroupe ensemble ce qui est nommé et ce qu’on ne compte pas dans la multiplicité du désir humain et des sujets humains, comme le faisaient les promulgations législatives du temps de l’esclavage, en associant les esclaves aux bêtes, aux animaux de toutes sortes, aux stocks physiques, meubles, assiettes, livres etc. [8] Ces distorsions que l’hégémonie saisit, comme ses prérogatives illégales, comme l’indiquerait Hortense J. Spiller, sont ici utilisées sous forme de psychologie inversée, la promotion de la peur, la réitération de l’innocence des enfants, l’homosexualité comme choix (et, du même coup, punissable de façon justifiée) et se ralliant à un « ce que Dieu seul sait » dans une vaste mesure. Mais par-dessus tout, cela réaffirme le fantasme de l’Autre comme le dépositaire des perversions que « nous » ne pourrions jamais commettre.

 

 

Un « choix »

 

Discrètement  reléguée dans le corps de l’homosexuel, ou de la nourrice lesbienne, cette chose extrême nommée sexualité non-normative ou plaisir non-reproductif est ainsi projetée en dehors du domaine des possibles par ceux qui le désapprouvent vivement. En ignorant délibérément le fait que l’immense majorité des actes pédophiles sont commis par des membres de la famille de l’enfant, cette même famille qui tente désespérément de créer une sorte de super-préservatif anti-homosexuel pour se protéger d’un monde incroyablement plus homosexuel chaque jour, Myrian Rios suppose ainsi que la violence n’existe que dans le corps de l’Autre. Dans ses écrits sur l’Apartheid, Jacques Derrida écrit que, comme tous les racismes, ce dernier « tend à vouloir faire passer la ségrégation comme quelque chose de naturel — et comme loi première des origines ». Tout comme il est problématique de dresser des parallèles entre les sujets concernant la race et l’orientation sexuelle (comme s’il s’agissait de problèmes légèrement différents), la pseudo concession que fait Myrian Rios dans son discours sur l’homosexualité de la nourrice comme résultant d’un « choix » issu de sa propre volonté, elle semble ainsi inaugurer  une gamme d’arguments proches des justifications de l’apartheid pour  garder à distance ce qui est différent (« les mêmes droits pour tous ! »). Derrida répond que l’apartheid est un « système de repères » qui « souligne l’espace dans le but d’assigner à résidence forcée ou de fermer une frontière ». Il poursuit « (…) il n’y a pas de racisme sans langage. Le point essentiel n’est pas tant de savoir si des actes de violence raciale ne peuvent être que des paroles mais bien plutôt que ceux-ci doivent avoir une parole. » [9]

 

Luisa Marilac, la révélation transsexuelle de l’Internet récemment devenue omniprésente à la télévision brésilienne, y compris dans des disputes en tête-à-tête avec le député Bolsonaro, doit avoir raison quand elle lui reproche les agressions et les meurtres de personnes LGBT (désolé, nous ne sommes même pas encore en territoire queer) à travers le pays. Luisa Marilac, qui s’est fait connaître grâce à une vidéo qu’elle a postée sur YouTube, vidéo d’elle-même vêtue d’un simple bikini à siroter une boisson  dans la piscine de l’immeuble où se trouve son appartement et qui a contribué à répandre, peut-être involontairement, quelque chose tenant d’un contre-langage dans le langage de la pureté contre la perversion que pratiquent des politiciens comme Bolsonaro et Rios. La célébrité virale de Luisa Marilac est issue de cette attitude un peu « camp » et de ce jargon homosexuel qui s’est répandu dans toutes les plateformes médias du Brésil : des nuages de tags Twitter aux très « dans-la-norme-du-genre » présentatrices TV de la télé brésilienne utilisant constamment des termes d’argot gay. Il serait probablement déraisonnable d’affirmer que le parler des drag queens pourrait à son tour « répliquer » à ce langage « normatif », sur les mêmes terrains, avec la même force. Pourtant, on ne devrait pas sous-estimer le pouvoir de l’ironie queer, en particulier quand celle-ci s’infiltre et, oui !, contamine le langage-en-grand ». Il y a toujours un niveau d’intervention symbolique opéré par ces noyaux d’interfaçage entre les corps normatifs et non-normatifs, les langages et les attitudes. Même avec son invincible force de normativisation, la symbolique hétérosexiste ne peut pas ressortir indemne de ces entailles  faites par mégarde.

 

Ariadna, une autre figure transsexuelle omniprésente à la télévision quoique arrivée plus tardivement, affiche une attitude moins clownesque que la volontairement vulgaire Luisa Marilac, qui a dit en direct à la télévision des hommes que « quand ils ne veulent pas se faire enculer, ils veulent sucer, chérie ». Ariadna, qui fréquente les mêmes studios télé que Marilac,  remplit une fonction légèrement différente dans cette lutte féroce  entre l’hétérosexualité normative qui transforme en spectacle la grotesquerie queer et la grotesquerie queer qui révèle  les contradictions et les absurdités des hétérosexuellement normatifs. La très « acceptable » Ariadna remplit à la fois le rôle de transsexuel qui transcende la féminité à la télévision (« les chauffeurs de taxi appellent mon père mon beau-père, à présent », dit-elle), la dépositaire des perversions auparavant jugées irrécupérables  et ce petit espace liminal entre bien-assez-bonne-pour-être-désirée et cette abjection encore-trop-queer-pour-être-désirée. Les rares fois où les présentateurs télé et les producteurs lui ont (vraiment) laissé la parole, toutefois, quand on ne la questionne pas pour savoir « ce que ça fait d’être né dans le mauvais corps » ou bien s’il est malhonnête de sa part de ne pas se présenter comme transsexuelle [post-opération] à un garçon hétérosexuel qui la confondrait avec une femme « certifiée d’origine», Ariadna nous rappelle, comme Audre Lorde (qui l’eût cru) que l’outil du maître ne démantèlera jamais la maison du maître. Et cependant, les outils du maître sont ce qu’il reste à Ariadna jusqu’à maintenant [10].

 

« Nous sommes tous des enfants de Dieu » répète Ariadna, aux encouragements empreints de compassion des spectateurs dans un épisode récent d’un show télévisé nocturne appelé Superpop. Les producteurs lui avaient dit que le show de ce soir lui serait entièrement consacré, mais ils l’ont prise par surprise, avec la présence sur le plateau du député Jair Bolsonaro en personne. D’abord, elle a refusé de se rendre sur le plateau, en disant que tout comme lui a le droit de dénigrer les droits des personnes LGBT, elle a le droit de ne pas vouloir se trouver dans la même pièce que lui (« les mêmes droits pour tous ! »). L’un des invités récurrents de l’émission, Felipe Campos, qui endosse le rôle du gay bien éduqué et éloquent, mais pas si éloquemment que ça, entame une série d’encouragements avec le public pour faire sortir Ariadna « de son placard » et venir sur le plateau. Ils n’arrêtent pas  d’entrecouper des plans entre un député Bolsonaro sagement assis et une Ariadna interviewée par la présentatrice de l’émission Luciana Gimenez, autrement connue pour avoir eu un enfant avec Mick Jagger en 1999. Gimenez tente de convaincre Ariadna qu’elle ne permettra jamais que son plateau se transforme en arène de trash TV même si c’est précisément ce dont ce dont l’émission est l’objet. Elle essaye de convaincre de convaincre Ariadna de se rendre sur le plateau parce qu’il ne sert à rien de chanter les louanges des homosexuels (« Nous sommes tous les enfants de Dieu ») à quelqu’un qui, comme elle, partage déjà son point de vue, et on la voit alors se jeter dans la fosse aux lions avec le député Bolsonaro, comme pour une sorte de devoir civique commandé, ou quelque chose dans ce goût-là. Ariadna, finalement se résigne et annonce qu’elle va se rendre sur le plateau même si son agent, qu’on entend derrière elle, pense que ce n’est pas une bonne idée.

 

Quand elle arrive sur le plateau, semblable à une icône féminine hétérosexuellement normative, elle serre la main à tous les invités, y compris Bolsonaro, « pour rester polie », dit-elle. L’ambiance est plus civilisée qu’on ne pouvait s’y attendre, principalement parce qu’Ariadna est assise au milieu du plateau, adoptant une position à mi-chemin entre une actrice invitée sur ‘Inside The Actor’s Studio’ et une patiente du Dr Charcot à la Salpêtrière. En effet, l’émission lui est entièrement consacrée. Luciana Gimenez la passe au grill de la « nature » de sa condition telle un gourou qui extirperait « la vérité » de ce sujet étrangement queer. Ariadna confirme non seulement l’angle adopté par les questions, avec toutes ces  assertions pathologisantes et essentialistes sur la sexualité humaine et le corps (Merleau-Ponty et Foucault ont dû se retourner dans leurs tombes), mais rapidement « enseigne » au public ce qu’est la dysphorie de genre : c’est la correspondance entre le corps et l’âme, affirme-t-elle. « Chirurgie de réassignation sexuelle », un éminent journaliste brésilien tweete « Je vais le googliser ! » Tandis que ce coup monté semble être masqué une aura de programme ludo-éducatif et pédagogique et que, dans les réponses naïves sur le sexe chez les célébrités (de source sûre), il devient clair que la vraie raison de cette farce est de nous interroger : est-ce que vous vous la feriez ?

 

Confronté à cette créature qui, il y a quelques années encore, aurait été considérée comme un monstre irrécupérable, les publics brésiliens se trouvent projetés dans la situation délicate de  donner du sens à tant de mots nouveaux, concepts et nouveautés  existentielles. Et tout ceci, ou la plupart (au moins), ils ne sont pas supposés le fustiger dans le seul but de réaffirmer leur position comme étant normale. En mêlant pêle-mêle homosexualité et transsexualité et en  consolidant ainsi la notion d’une division duelle entre « l’âme et le corps », accepter son être comme une erreur non-faite, en réduisant ainsi l’homosexualité-en-tant-que-classe à une hétérosexuelle manquée qu’on ne doit pas tuer, Ariadna, dont le seul privilège dans ce  désordre épistémologique chaotique est son expérience vécue, se voit ainsi refoulée encore plus loin dans cette même position qu’elle occupait quand ces 20 millions de personnes que Lula a tirés de la pauvreté étaient toujours dans l’incapacité de payer pour leur véhicule en 3000 versements sauf qu’aujourd’hui l’homosexuel n’est plus aussi vilipendé mais pris en pitié et promptement vite récompensé du titre d’humain parce qu’il n’est pas responsable de sa condition, que maintenant l’on voit — maintenant qu’il a fait son entrée dans le discours public, dans nos salles de séjour, dans notre discours, dans nos rêves humides, que personne ne choisirait.

 

Laissez-les vivre.


Tiphaine Bressin

Notes

[1] Maxime du Brésil « Ordem E Progreso ».

[2] Joseph F. Fischel « Transcendant Homosexuals and Dangerous Sex Offenders : Sexual Harm and Freedom in the Judicial Imaginary », Duke Journal of Gender Law & Policy, Eté 2010.

[3] Fischel, p. 34

[4] ~ « pute (traditionnelle) »

[5] "Queerness" dans le texte

[6] Néologisme… désolé.

[7] Fischel, 41.

[8] Hortense J. Spillers nous donne / fournit la liste de ces associations de fait en fournissant une promulgation législative de 1798 de l’état du Maryland dans « Mama’s Baby, Papa’s Maybe : un livre de grammaire », Diacritique, vol. 17, N° 2, Culture et contremémoire : la connexion « américaine » (Eté 1987), p. 89.

[9] Derrida « Les derniers mots du racisme », traduction de Peggy Kamuf dans « Race », Ecrire et Différence, éd. Henry Louis Gates Jr, Chicago : Presses de l’Université de Chicago, 1986, 33.

[10] Audre Lordre « Les outils du maître ne déferont jamais la maison du maître », Sister Outsider : Essays and Speeches, Crossing Press, 1984, 110-113, traduction : Sister Outsider, essais et propos d'Audre Lorde, Mamamélis, 2003.

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