Le jour du coming-out
par Didier Lestrade - Samedi 15 octobre 2011
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
Je l'ai peut-être déjà écrit mais tant pis. J'ai des amis qui reviennent en France après avoir passé dix ou quinze ans à l'étranger et ils me disent « Vous avez pris BEAUCOUP de retard". Sur les questions LGBT, sur le mariage, sur l'homoparentalité, ce qui est dit au Canada, en Europe et ailleurs est tellement en avance, c'est comme si nous, pendant les années 2000, on avait fait du sur-place. Et sur le coming-out, c'est encore pire.
I
l y a 4 jours, c'était la journée internationale du coming-out. Yagg en a parlé, les autres médias gays n'ont pas pris la peine de se fatiguer. De toute manière, une journée pareille, on n'en parle pas le jour même, ça sert à rien du tout, ça se prépare des semaines à l'avance au niveau associatif, en contact avec les médias, avec les partis politiques. Je répète: ça ne sert vraiment à rien de dire « Youyou, aujourd'hui c'est le coming-out! », il faut expliquer ce que ça veut dire.
Qu'est-ce que le Coming-out Day? C'est un processus de groupe, qui nous encourage à prendre une décision personnelle d'une manière collective. C'est un moyen comme un autre d'aider. C'est un logo, créé par Keith Haring, un de ses dessins les plus iconiques. C'est l'idée que le coming-out se prépare des mois à l'avance, qu'il peut être encouragé par d'autres qui l'ont déjà fait ou d'autres qui vont le faire ou même par d'autres qui n'osent pas le faire. C'est une idée internationale car partout dans les monde des personnes LGBT veulent vivre au grand jour ce qu'elles cachent. C'est l'espoir de penser que ça ira mieux quand elles seront raccord avec elles-mêmes. C'est aussi un processus de développement parce que le coming-out n'est pas une fin en soi puisque c'est en fait le premier pas d'une nouvelle vie: après le coming-out, on ne cesse de grandir, de poursuivre son émancipation et sa découverte du monde. Bref, c'est la porte qui s'ouvre sur le destin que l'on choisit de réaliser sur terre.
Et puis, surtout, il faudrait que les associations LGBT s'en emparent, de cette idée. Car finalement, c'est le seul point commun qui réunit des niches identitaires de la communauté qui sont parfois peu intéressées par les autres. Les gays d'un côté qui s'en fichent des trans, les lesbiennes qui veulent des enfants et qui se fichent bien des mecs, les bis qui essayent de se faire comprendre par tous les autres et les trans qui réunissent 1000, ou 2000 personnes lors de leur manif, à ce stade, ça devrait être facile d'avoir une estimation plus fine du chiffre. Le coming-out est le seul processus identitaire que nous partageons. Et les associations LGBT françaises ne s'intéressent pas à ce socle identitaire. C'est le moteur, ils s'intéressent plutôt à la rustine du pneu.
Car bien sûr, pour l'homophobie, vous avec une journée mondiale et ça, on vous fait chier bien à fond sur le sujet. Il y en a qui font leur carrière sur le dos de la lutte contre l'homophobie et Louis-Georges Tin aura peut-être son Prix Nobel dans 15 ans, super. La différence entre le coming-out et l'homophobie? D'un côté un processus d'affirmation, difficile, mais fier. De l'autre, de la misère, la pitié et la douleur. Avant, les gays, c'était « Gay Is Good ». Aujourd'hui, les gays, c'est Le Refuge. Si on chiale encore un peu plus, on nous donnera de l'argent pour mettre une antenne du Refuge dans chaque ville.
On n'est pas devenus gays pour chialer.
C'est même l'antithèse de l'idée.
Alors on chiale
Alors on chiale. On chouine. On est super-vénère. On se complet dans cette image que nous devrions nous-mêmes combattre dans la société, celle de personnes « à problème", fragiles, discriminées, qui ont une fatwa sur la tête, qui cherchent des excuses à leur situation là, en France, par rapport à des problèmes qui ont lieu à 1000 kilomètres, dans leur famille élargie. Ben oui, une fille en Algérie s'est fait insulter parce qu'elle avait un short trop court en vacances. Woa, super la nouvelle. Comme si des millions de filles ne s'étaient pas fait insulter dans les années 60 quand elles ont porté des mini-jupes. Comme si des milliers de suffragettes ne s'étaient pas fait jeter des cailloux parce qu'elles voulaient voter. Mais elles ont tenu, elles ont insisté, et la mini-jupe est entrée dans les mœurs. Et le droit de vote aussi. Et c'est pareil pour tout.
Ben oui, ta mère veut « faire la fête » à ton mariage et elle veut un « joli bébé ». Tu connais une mère qui ne veut pas un joli mariage et un joli bébé? Elles veulent toutes ça, c'est normal. Mais la vie, c'est pas ça. Même certains hétéros ne donnent jamais de joli mariage et de joli bébé à leurs parents. Et il y en a qui ne se marient jamais ou qui n'ont jamais d'enfants. Tough luck. Bouh, c'est dur! Non, c'est la vie. On ne conduit pas sa vie selon ses parents, on fait ce qu'on veut faire, soi. C'est quoi cette envie naïve d'être cui-cui les petits oiseaux avec ses parents? A notre époque, on s'engueulait sur TOUS les sujets avec nos parents, sans cesse, du matin au soir, et on n'est pas morts, et nos parents ont réussi à survivre aussi, et ils en rigolent même aujourd'hui. La contestation est vraiment ce qui nous a formés. On ne s'est pas mis à faire des choix de vie parce qu'on avait peur du qu'en dira-t-on. Ce truc de bourgeois, on n'allait pas le reproduire dans un monde de prolos. Si tu as peur de ce que les gens diront sur toi, tu ne feras rien de ta vie, c'est même pas une question de coming-out, c'est que la société t'enferme, elle a réussi son processus d'écrasement, tu es devenu un sujet de classique de Kafka, tout en croyant être "no prise de tête » avec tes parents.
Alors maintenant, j'entends dire un truc que je n'avais jamais entendu de ma vie de gay out et libéré, et je l'entends de la part de kids qui sont loin d'avoir notre expérience, à nous, qui avons fait notre coming-out quand vous n'étiez même pas nés, bordel. Il paraît que notre vision du coming-out est « universaliste » et néo impérialiste car nous voulons imposer des nécessités d'affirmation à des peuples et des religions qui ne sont pas les nôtres. Je crois que c'est la connerie la stupide que je trouve sur mon chemin depuis Dustan et Caroline Fourest et god knows que j'ai eu à me fritter avec beaucoup de cons toute ma vie. On ne vous demande pas de faire votre coming-out « à l'occidentale », vous le faites comme vous voulez, et encore, votre coming-out « difficile » c'est de la gnognotte à côté de ce que ça doit être de le faire dans une tribu de Nouvelle Calédonie ou chez les rastas de la Jamaïque ou dans un coin paumé de Chine. Mais l'idée selon laquelle le coming-out serait une idée "occidentale" qui n'est pas nécessaire pour les personnes LGBT où qu'elles soient, c'est le sommet du bullshit bien-pensant simili-alter slash anar slash queer le plus trou du cul que j'ai entendu depuis des décennies. OK, si vous croyez que le fait d'être musulman, ou chrétien, ou indou, ou tiens, patron d'une multinationale du disque vous offre l'excuse de ne pas avoir à affirmer, dans votre vie intérieure, comme dans votre vie publique « Je suis ce que je suis », alors vous êtes dans une grande impasse mentale. Autant se foutre un micro-ondes dans le cul et se promener dans la rue en prétendant que personne ne le voit. « Ben quoi, tu veux ma photo? »
Vous avez un truc qui dépasse, là, qui sort de l'anus, et vous n'osez même pas le voir.
Tout le monde le voit, sauf vous.
Bon courage pour les 50 ans (en moyenne) qui vous restent à vivre.
