Un coming-out beur? (suite)

Quand je regarde mes parents se débrouiller pour nous offrir une vie de rêve et tenir tête aux idiots de la famille sur des broutilles de rien du tout, je me dis quelquefois que je n'ai pas envie de casser cette fragile cohésion.

filet
Mysteriouscow —

par Mysteriouscow — - Samedi 15 octobre 2011

Mysteriouscow est né en 1976 dans le 93 où il habite aujourd'hui. Après un bac Economie et des études d'Arts Plastiques qui n'ont pas permis d'établir à ce jour s'il est un artiste ou pas, il s'engage dans l'assistance automobile où il a un peu l'impression d'être utile. Tiraillé par ses origines algériennes, sa culture musulmane et son homosexualité, il navigue à vue dans l'océan de l'intégration française  

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Quand je regarde mes parents se débrouiller pour nous offrir une vie de rêve et tenir tête aux idiots de la famille sur des broutilles de rien du tout, je me dis quelquefois que je n'ai pas envie de casser cette fragile cohésion.

T

rès récemment, j'ai analysé une émotion qui m'a souvent interloquée. Lorsque dans un film, je vois un père et son fils se dire « Je t'aime », je fonds en larmes. Non pas que mon père à moi ne me l'ait jamais dit ou avec ses mots à lui. Mais j'ai souvent eu cette boule au ventre en pensant qu'il le disait à un imposteur. « Oh Papa si tu savais !  » Quand je pense à son histoire personnelle tragique, balloté entre la misère, le manque d'amour d'un orphelin et l'envie incroyable de s'en sortir, je me demande quel putain de défi supplémentaire on pourrait lui infliger encore. Et quelle connerie il a bien pu faire aux yeux de cette force supérieure qui nous gouverne et que j'appellerais Dieu.

C'est ce que dit ma mère, toutes les mères, quand on ne répond pas à une de leurs attentes. Car il y en a tellement. Se marier pour « qu'on fasse une belle fête » et avoir « un petit bébé »; ma mère adore les petits bébés et faire la fête, et surtout danser, souvent quand elle entend deux ou trois notes de musique arabe, elle me prend par la main et pendant qu'elle effectue quelques pas, je me dis assez crûment « Tu danses avec un pédé, Maman, ton fils suce des bites!  »

 

C'est ce rapport pourri à la sexualité qui pourrait être la cause de mon incapacité à faire mon coming-out. Le sexe est tellement mal vu dans ma communauté qu'on a l'impression que les bébés naissent par enchantement ! Et pourtant mes cousins sont des lapins, ils font 4 enfants en moyenne à leurs femmes. Ils ont les mœurs occidentales en horreur lorsqu'il s'agit d'évoquer l'émancipation de la femme et de la leur en particulier, prétextant qu'elles sont faites pour s'occuper du foyer. Ils viennent te faire la prière dans les pattes et quand le premier samedi du mois, des hollandaises se font troncher en 16/9ème sur le câble, ils sont les premiers sur les rangs. Comme si le sacré n'avait qu'une valeur de passe-temps. Un alibi pour dire qu'on est un « ban musulmon ». Pour donner le change aux amis qui t'invitent à la prière comme on irait à la bibliothèque, car en Algérie, il y a tellement de mosquées que tu te demandes si la culture est un gros mot.

 

Et toi qui ne pries pas, qui fais à peu près le ramadan, tu passes pour le pervers de service parce que tu aimes un peu trop te balader avec ta gandoura (tunique) et juste un slip en dessous. Tes cousins du bled se masturbent quand ils regardent des films érotiques, mais tu te demandes si c'est la fille qui les branche ou plutôt le gros moustachu huileux qui la caresse. Et ils ont un rire gras quand ils zappent « par hasard » sur un porno gay parce qu'ils ont toutes les chaînes gratuitement, en faisant semblant que la télécommande ne réponds plus, pour voir plus longtemps le petit blond se faire sodomiser.

 

 

Gaydar = cassé

 

Parce que là-bas, c'est comme si ton gaydar était bousillé. Tu te surprends à fantasmer au moindre regard. Et tu balises illico. « Si je bande, je meurs ». On appelle les homosexuels des 16-4 comme les positions dans l'alphabet des lettres P & D. Le sigle est tellement radioactif qu'on parle en code. Si tu es identifié comme homosexuel, au mieux tu es mal vu, au pire, tu es agressé en permanence car on remet en question ton identité par rapport au modèle dominant national hétérosexuel et islamique. « Pourquoi tu es pas normal COMME NOUS?  »

 

Un ami d'Alger m'avait d'ailleurs déclaré qu'en attendant de faire son coming-out, il avait commencé la musculation « car on ne sait jamais ». Là-bas, on a en horreur le fait qu'un homme puisse se faire prendre comme une femme, le hattai (passif) ou zamel (pédé) est un pestiféré. Quand on dit « homosexuel » on ne pense pas à l'art, à la fête ou à la mode, on pense « il se fait prendre par derrière et il suce des bites ».

 

On pardonne facilement, et c'est un comble, aux hommes lorsqu'ils sont actifs et qu'ils paient des prostitués, car on estime que la situation sociale ne permettant pas à un musulman sain de corps et d'esprit d'avoir des relations sexuelles avant le mariage, ce n'est que pour répondre au besoin naturel de ce pauvre chéri.

 

Les femmes n'existent pas, et quand elles existent, on leur casse la figure.

 

Il y a eu cet été (2011 donc) une bagarre à Alger parce qu'une adolescente portait un mini short. Elle s'était peut être encore crue dans la station balnéaire estivale ou elle passait ses vacances ? Des petits cons de son âge, même pas encore barbus, l'ont violemment interpelée pour lui rappeler qu'on vivait dans un pays musulman où les valeurs de respect bla bla bla bref, « mets une robe, connasse ». Après la décennie noire des années 90 où le terrorisme islamiste a mis à feu et à sang le pays, cela fait chaud au cœur. Si on traite mal les femmes, alors comment respecter les homosexuels qui sont censés être « moins que des femmes » ?

 

Je ne sais plus pourquoi ma grand-mère avait raconté l'histoire de cet homme qui portait les mêmes robes qu'elle, qui parlait avec une voix haut perché et qui chantait terriblement bien dans les mariages. Peu avant sa disparition, il lui avait fait la confession suivante « Cette vie est trop dure pour moi, elle me fait rire un jour et le lendemain elle me fait pleurer ».

 

 

Visibilité différente

 

Il doit y avoir autant de gays et de lesbiennes en Algérie qu'en France, mais leur visibilité est différente. Les méditerrannéens sont tactiles, tout le monde se tient par la main, par le bras. On aime toucher fraternellement dit on. La seule idée que l'autre puisse en tirer du plaisir doit alors en effrayer plus d'un ! En Algérie, on associe homosexualité et prostitution, et prostitution et occident, donc par extension homosexualité = occident. Or la prostitution masculine est très répandue. Et malheureusement, pas la prévention. Une campagne nationale de lutte contre le sida essaye actuellement de faire changer les mauvaises habitudes des rapports non protégés, mais comment dire à un jeune de mettre un préservatif alors qu'il n'est pas sensé avoir de relations sexuelles avant le mariage ?

 

La presse nationale commence à peine à brosser l'existence d'une minorité homosexuelle sans tomber dans la bêtise crasse. La télé est muette (mais à peu près sur tous les sujets fondamentaux de la vie) et la radio permet éventuellement de découvrir le très charismatique Mehdi, dont le ton féminin fait la joie des auditeurs d'une radio algéroise de langue française. Les forums internet et les réseaux sociaux servent tout naturellement de caisse de résonnance et de moyen de se rencontrer après mille vérifications.

On vient de célébrer le TenTen, évocation anglophile de la journée du 10 octobre qui voit chaque année depuis 5 ans, les gays, lesbiennes, bisexuel(le)s et transsexuel(le)s Algériens se réunir et poser une bougie près de leur fenêtre comme un phare qui éclairerait la nuit pour montrer le chemin. Et l'association ALOUEN est née de cet évènement. Sur certains réseaux sociaux, les gays et les lesbiennes, trop conscients de vivre dans un pays arriéré, se marient entre eux. Au risque de rentrer dans un nouvel engrenage, une nouvelle dimension. Mais qui pourrait les en blâmer ? 

 

Dans la rue, les homosexuels sont vus comme des décadents qui ne pensent qu'à jouir sans entrave alors que le but, parait-il, de chaque musulman est de procréer pour asseoir la puissance de sa famille.

 

Il y a beaucoup d'argent en Algérie, mais les jeunes ne rêvent que de traverser la Méditerranée. Du coup, ceux qui viennent en France, exportent cette mentalité qui nous fait passer pour des pervers. Comme si avoir du désir, c'est être un anormal. Ils s'accrochent à la religion comme si c'était le seul lien avec leur Algérie. Et quand ils arrivent, pleins de leur suffisance dans un pays où la libération des femmes est à peu près totale, qu'ils s'attendent à ce que les « louloutes » leur tombent dans les bras, ils se disent choqués de rencontrer des partenaires qui sont presque aussi délurées qu'eux. Ils ne s'y habituent pas et ne se rendent pas compte qu'ils n'ont en réalité aucun respect pour elles.

 

 

L'approbation des autres

 

Quand mon père est venu en France, dans les années 70, beaucoup de cousins et d'oncles se sont moqués de lui, parce que la situation financière des algériens était très florissante alors et que le dinar était plus fort que le franc (!). Il a développé une espèce de volonté de leur prouver qu'il avait fait le bon choix. Une trentaine d'années plus tard, ils ne savent plus quoi inventer pour venir ici, mais mon père et ma mère semblent toujours vouloir obtenir leur approbation.

 

Comme une ambassade à l'avant-garde de la modernité, notre petit cocon est soumis aux diktats de ce que pourrait penser de nous, le moindre petit oncle éloigné. Un qu'en dira-t-on perpétuel, alimenté par le téléphone arabe, ce Facebook familial rétro.

 

Voilà en quoi le coming-out beur peut être différent du coming-out d'un européen. Nous sommes enchaînés à des strates d'endoctrinement et nous ne pouvons pas, au nom d'une quelconque émancipation, tirer un trait sur tout un univers alors que nous pensons qu'il nous structure. J'aimerais tellement que ma famille algérienne soit plus tolérante, mais je ne me sens pas le courage de souffrir toute ma vie pour l'affronter.

 

Alors, même si en me connaissant, elle persiste à réduire ma personnalité à « il est homosexuel alors il suce des bites » je me demande s'il est vraiment nécessaire de prendre le temps de tout lui expliquer.


Mysteriouscow —

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