Barack Obama et la colère noire

La scène se passe le 1er août  2008 à St Petersburg, une ville de l’Etat de Floride. Le sénateur Barack Obama en meeting de campagne à l’élection présidentielle est soudainement interrompu par UHURU, un mouvement révolutionnaire afro-centriste. Cette organisation brandit une affiche sur laquelle est inscrit: « Qu’est-ce que tu fais pour la communauté noire, Obama ? », pour dénoncer son absence de réaction sur les morts de Sean Bell et de  Javon Dawson, deux jeunes Noirs tués respectivement par les polices de New York, et de St Petersburg, ainsi que son silence sur l’ouragan Katrina et Jena 6. Déstabilisé, Obama répond qu’il a déjà réagi publiquement notamment sur l’affaire Sean Bell, en omettant de dire qu’il  avait approuvé la relaxe des policiers. 

filet
Essimi Mevegue

par Essimi Mevegue - Samedi 01 octobre 2011

Journaliste et producteur chez la société de production Afrobiz Communications. Il était co-fondateur et rédacteur en chef du magazine Afrobiz. Il a écrit et co-produit le documentaire « Spike Lee Censuré En France ? » en 2009 et contribuait jusqu'à il y a peu à l'émission de radio Plein Sud sur RFI.

filet

La scène se passe le 1er août  2008 à St Petersburg, une ville de l’Etat de Floride. Le sénateur Barack Obama en meeting de campagne à l’élection présidentielle est soudainement interrompu par UHURU, un mouvement révolutionnaire afro-centriste. Cette organisation brandit une affiche sur laquelle est inscrit: « Qu’est-ce que tu fais pour la communauté noire, Obama ? », pour dénoncer son absence de réaction sur les morts de Sean Bell et de  Javon Dawson, deux jeunes Noirs tués respectivement par les polices de New York, et de St Petersburg, ainsi que son silence sur l’ouragan Katrina et Jena 6. Déstabilisé, Obama répond qu’il a déjà réagi publiquement notamment sur l’affaire Sean Bell, en omettant de dire qu’il  avait approuvé la relaxe des policiers. 

C

et événement n’aura cependant aucun effet au sein de l’électorat noir plus préoccupé à faire élire son poulain dans une campagne présidentielle historique. Car durant cette période, toute critique d’un membre de la communauté noire envers Obama sera perçue comme de l’aigreur ou de la jalousie. Le révérend Jesse Jackson en subira l’opprobre lorsqu’il déclara qu’il fallait « couper les couilles » d’Obama en raison des critiques de ce dernier sur l’homme noir lors d’un discours sur la Fête des pères.

La première fissure entre Barack Obama et les Noirs américains surviendra en janvier 2010. En pleine crise économique, l’administration Obama annonce son plan de relance économique sans mettre en place un « black agenda » (un programme spécifique pour les Noirs). Ce qui suscite la colère du célèbre animateur Tavis Smiley et de l’intellectuel/philosophe Cornel West. Ils reprochent à Obama de ne pas s’occuper de la situation de la  communauté durement touchée par la crise avec un chômage qui atteint 17% (le plus haut taux depuis trois décennies), et des 40% d'enfants noirs qui vivent dans la pauvreté. L’administration Obama argue que le président n’est pas uniquement celui des Noirs et que son plan de lutte contre la pauvreté vise principalement les Afro-Américains. Mais sentant la grogne se répandre, Obama fait appel au révérend Al Sharpton afin de les  rassurer. Mais le mal est fait et cette colère s’amplifie avec des déclarations incendiaires de Tavis Smiley et Cornel West qui deviennent les principaux opposants à Obama. En mars 2010,  Smiley organise un grand forum sur la question du « Black Agenda » avec la présence de Jesse Jackson, Cornel West et du leader de la Nation de l’Islam, Louis Farrakhan. Le révérend Al Sharpton décline l’invitation.

 

Comme si ça ne suffisait pas, West et Smiley créent une émission de radio afin de mieux faire passer leur message sur l’absence d’une véritable politique sociale pour lutter contre la pauvreté.  Cornel West reproche à Obama de se comporter plus en chef de guerre notamment en Afghanistan, plutôt que de régler le chômage et la pauvreté dans le pays. Il  s’associe encore à Smiley pour créer le bus de la pauvreté qui sillonne 14 villes une semaine durant, à la rencontre de la population défavorisée.

 

Toutes ces initiatives contribuent à détériorer davantage l’image d’Obama, surtout depuis l’engagement des Etats-Unis en Libye via l’OTAN. L’attaque la plus féroce concernant cette intervention  viendra de Louis Farrakahn, le leader de la Nation de l’Islam, qui qualifie Barack Obama de « meurtrier vivant à la Maison Blanche » . « Nous avons voté pour notre frère Barack », affirme-t-il, « un magnifique être humain avec un cœur tendre. Il est devenu un assassin. » Sur la guerre en Afghanistan, le rapper Lupe Fiasco affirme qu’Obama est le plus grand terroriste sur la chaîne de télé FOX NEWS dans l’émission de l’ultra-conservateur Bill O’Reilly. Ce dernier, pourtant connu pour sa farouche opposition au Président américain, s’est senti obligé de le défendre. Un comble !

 

L’absence de réaction de Barack Obama concernant l’exécution du détenu afro-américain Troy Davis a suscité beaucoup d’émotion notamment en dehors des Etats-Unis, où le Président américain jouissait d’une popularité sans faille. La raison: bien qu’Obama n’ait aucun pouvoir de décision concernant un Etat fédéral, le prix Nobel de la Paix de 2009 est cependant favorable à la peine de mort.

 

Son incapacité à régler la crise économique, combinée à l’intervention en  Libye, le bourbier en Afghanistan, le soutien à la France pour bombarder la Côte d’Ivoire et son refus de la création immédiate d'un Etat Palestinien (alors qu’il était favorable il y a un an) font dire à certains qu’Obama est comparable à George W. Bush. Et sa popularité plonge au sein de la communauté noire américaine, en raison principalement de son inaction envers celle qui a voté pour lui à plus de 95% lors de la dernière élection présidentielle. Il y a quelques mois,  85% des afro-américains avaient un avis « très favorable » sur Obama, ils ne sont plus que 58% aujourd’hui.

 

Et son discours de clôture lors du dernier congrès du Black Caucus où se rassemblent les élus afro-américains, ne va pas arranger son image. En disant aux noirs de « se prendre en main, d’arrêter de pleurer et de se plaindre », Barack Obama a suscité une nouvelle fois la colère chez certains observateurs noirs. Tavis Smiley fut le premier dans son émission de télé, PBS Show, à revenir sur cette polémique en interrogeant une parlementaire noire présente lors du discours en lui demandant si «  Obama aurait dit la même chose concernant la communauté juive, latino ou homosexuelle ? ». La journaliste Michelle Singletery se demande sur le site du Washington Post, si « Obama a vraiment dit que le Congrès du Black Caucus devait arrêter de chialer ?  ». Certains reprochent à Obama d’avoir un discours condescendant et paternaliste quand il s’adresse aux  Noirs. Ils pensent que le Président américain considère, à l’instar de la gauche française, que l’électorat noir lui est forcément acquis et qu’il n’a pas besoin de prendre particulièrement leur revendication en considération. Le vote noir sera certainement derrière Barack Obama au moment de sa campagne pour se faire réélire, mais la question est de savoir dans quelle proportion. Les noirs américains devaient représenter une force et un appui de poids pour Obama, ils pourraient pourtant précipiter sa chute, si le président américain s’obstine à  ne pas comprendre leur colère et leurs inquiétudes.


Essimi Mevegue

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter