Marine, Geert, Pia, Anders et les traîtres

On pense généralement que la nouvelle extrême droite européenne a un problème avec l’Islam. Pia Kjærsgaard, Marine Le Pen, Geert Wilders, Umberto Bossi, Bart de Wever, tous ces gens-là sont clairement islamophobes, ce n’est plus à prouver. Ils sont post-racistes, post-antisémites, post-féministes, post-homophobes, post-coloniaux, et on a tendance à penser que leur islamophobie n’est qu’un peché mignon qui finira par se résoudre un jour ou l’autre. Mais c’est une erreur d’analyse. Réduire leur projet politique à la haine de l’Islam et à une sympathique modernité pro-Israël, pro-folles et pro-saucisson-pinard nous empêche de comprendre la nature réelle de leur projet politique commun. Quand on regarde au-delà leurs obsessions, au-delà de la bourqa, de l’Eurabie, des prières dans la rue ou des minarets, on se rend compte que la véritable cible — littéralement — de la nouvelle extrême droite, ce sont les élites européennes. Suite de la série sur la Norvège, en collaboration avec l’ENAR.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 25 septembre 2011

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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On pense généralement que la nouvelle extrême droite européenne a un problème avec l’Islam. Pia Kjærsgaard, Marine Le Pen, Geert Wilders, Umberto Bossi, Bart de Wever, tous ces gens-là sont clairement islamophobes, ce n’est plus à prouver. Ils sont post-racistes, post-antisémites, post-féministes, post-homophobes, post-coloniaux, et on a tendance à penser que leur islamophobie n’est qu’un peché mignon qui finira par se résoudre un jour ou l’autre. Mais c’est une erreur d’analyse. Réduire leur projet politique à la haine de l’Islam et à une sympathique modernité pro-Israël, pro-folles et pro-saucisson-pinard nous empêche de comprendre la nature réelle de leur projet politique commun. Quand on regarde au-delà leurs obsessions, au-delà de la bourqa, de l’Eurabie, des prières dans la rue ou des minarets, on se rend compte que la véritable cible — littéralement — de la nouvelle extrême droite, ce sont les élites européennes. Suite de la série sur la Norvège, en collaboration avec l’ENAR.

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our le reste du spectre politique, le problème c’est que les élites traditionnelles ont effectivement failli. Et pas seulement parce qu’une partie d’entre elle est corrompue, a perdu le sens du bien commun ou ne pense qu’à sa propre carrière. Les élites européennes ont failli sur beaucoup de points essentiels : l’économie, la répartition des revenus, la redéfinition d’une utopie collective, une vision sociétale à long terme, l’esprit démocratique, la géostratégie, la représentativité des élites politiques, culturelles et économiques, la compréhension des changements économiques et technologiques planétaires...

Quand nous avons, à Minorités, décidé de lancer notre première revue, l’idée que nous partagions tous était que la crise, qui n’en était qu’à ses débuts, était là pour durer. Et que c’était le moment de remettre les choses à plat. Tous les indicateurs étaient au rouge, et pas uniquement au niveau économique, et ils le sont toujours. L’Occident est en crise. Il y a des causes matérielles évidentes — dont l’émancipation spectaculaire des économies de nombreux pays émergents, ce qui en soi est une bonne chose — mais aussi des causes endogènes : un modèle économique absurde et injuste, une structure politique décadente et de moins en moins légitime, un durcissement des relations sociales, une crise énergétique et écologique majeure qui fait encore l’objet d’un déni collectif, avec comme résultat une crise identitaire très profonde des individus et des peuples.

 

Deux ans plus tard, la Belgique est en train d’exploser, le gouvernement batave néo-libéral règne avec les voix de Geert Wilders et du SGP, un parti chrétien fondamentaliste qui refuse la présence des femmes en politique, la gauche n’a gagné au Danemark qu’avec 5 sièges d’avance après dix ans d’extrême droite au pouvoir, les Républiques française et italienne sont moribondes, l’Angleterre a connu des émeutes à la française, le Portugal et l’Espagne sont au bord du précipice, je ne m’attarde même pas sur la Grèce. Outre Atlantique, les Républicains sont pris en otages par ces imbéciles heureux du Tea Party et on réalise doucement qu’Obama était finalement le candidat de l’establishment et pas du tout le rebelle gauchiste qu’on a essayé de nous vendre. Ceci dit, il paraît que les pays baltes vont très bien, merci pour eux.

 

Donc voilà, défendre nos élites en 2011, c’est pas du tout facile.

Et pourtant, j’ai peur pour elles. 

 

 

« Les traîtres de catégorie A et B

doivent être éliminés »

 

Quand on cherche un sens à la tuerie perpétrée à Utøya, c’est de ce côté qu’il faut aller. Quand on a lu, au début, que le tueur fou a massacré des jeunes travaillistes norvégiens pour lutter contre l’islamisation de l’Europe, c’était un raccourci un peu trop rapide pour être compris. Ça nous a même fait rire.

 

J’essayais depuis plusieurs semaines de donner un sens à tout cela quand je suis tombé sur un article lumineux d’Eildert Mulder dans le quotidien chrétien progressiste néerlandais Trouw. Mulder s’est penché sur le manifeste délirant de Breivik et montre que le « délire » sanguinaire d’Utøya n’est que la mise en application d’un fantasme collectif qui existe depuis longtemps au sein de l’extrême droite européenne. La responsabilité des élites de gauche dans la « décadence » occidentale — un thème classique de l’extrême droite — ne peut être résolue que par son élimination.

 

L’extrême droite nouvelle ne veut plus envoyer les Juifs au four ou l’armée reprendre les colonies. Elle n’est plus forcément obsédée par l’avortement ou l’homosexualité, elle ne croit plus forcément en la supériorité des blancs. Mais elle reste obsédée par la pureté du peuple. L’idée de Breivik était de mettre en action un plan imaginé collectivement, dans des meetings plus ou moins folkoriques, sur les forums internet ou dans des livres consacrés à l’Eurabie, et qui n’est pas sans rappeler dans ses principes la Révolution Culturelle, la boucherie khmer ou le stalinisme le plus implacable.

 

Parmi les « traîtres » des peuples européens promouvant le marxisme et le multiculturalisme, Breivik distingue plusieurs catégories : la catégorie A (leaders politiques, médiatiques et économiques) qui doivent être exécutés ; la catégorie B (marxistes/multiculturalistes  étant pour la plupart politiques, journalistes, éditeurs, enseignants, professeurs, éditorialistes, écrivains, caricaturistes, artistes...) qui devraient être exécutés, surtout les sociologues, mais certains pourraient être éventuellement épargnés dans des cas particuliers ; la catégorie C qui s’étend à tous ceux qui facilitent le travail des catégories A et B. Ces derniers ne méritent pas la mort mais des amendes, la confiscation de leurs biens et/ou des peines de prison.

 

Tous ceux qui sont considérés coupable d’aide à l’invasion de l’Europe par l’Islam doivent être exécutés. Dans leur « guerre démographique » contre « les peuples indigènes d’Europe », les traîtres de la catégorie A ont par « le maintien des structures marxistes » mené à un taux de fécondité des femmes inférieur à 1,5.

 

Breivik fait même une estimation à la louche du nombre de « traîtres » présents dans chaque pays, soit 1010 par million d’habitants. Pour sauver l’Europe, il faut donc exécuter un petit demi million de personnes.

 

Mulder explique : « les jeunes travaillistes assassinés à Utøya appartiennent clairement à la catégorie B, même s’ils n’en avaient pas la moindre idée. Ils ne se sont jamais demandés s’ils étaient des ‘marxistes culturels’, des ‘humanistes suicidaires’, des ‘capitalistes mondialistes’ ou des ‘arrivistes cyniques’. Ceux qui ont survécu le bain de sang savent désormais ce dont les accuse le tueur : ce sont des criminels de guerre et ils sont complices de génocide. »

 

C’est difficile de ne pas comparer cette façon de penser avec celle des Khmers rouges, pour qui avoir des lunettes ou savoir lire mettait en danger le désir d’égalité communiste et devaient être éradiqués. La version chinoise de ce délire, la Révolution culturelle, a été plus meurtrière mais plus subtile, puisqu’il était encore possible de « rééduquer par le travail » les intellectuels bourgeois. Breivik et ses amis, dans leur grande miséricorde, pensent qu'on peut sauver certains traîtres par la rééducation. Sympa.

 

 

Marine, Pia et Geert,  

responsables mais pas coupables ?

 

La question est bien sûr de savoir la tuerie d’Utøya a un lien quelconque avec les déclarations de Marine Le Pen, de Pia Kjærsgaard ou de Geert Wilders. Juridiquement, on ne peut pas reprocher directement à l’extrême droite européenne d’avoir ordonné le meurtre de dizaines d’adolescents norvégiens pour lutter contre l’islamisation de l’Europe.

 

Ceci dit, pour vivre au quotidien la folie Wilders — dernier épisode de la télénovella désolante : il a entraîné le premier ministre dans les bas-fonds de la vulgarité lors de la discussion politique annuelle la plus importante avec un jugement définitif assez difficile à traduire : « sois un peu normal, mec », auquel Rutte a répondu « sois toi-même normal, mec » — je peux vous assurer que tous les thèmes du manifeste de Breivik sont déjà utilisés ad nauseam.

 

Thèmes récurrents aux Pays-Bas : la gauche multicuturaliste, l’élite marxiste, les hobbies de la gauche (en vrac : la culture, les médias publics, l’État providence, la politique d’intégration, l’université, les ONG, la presse de gauche, la lutte contre l’effet de serre...), la guerre démographique, l’invasion islamique, la vague migratoire, la préférence nationale, la culture judéo-chrétienne, les peuples européens comme espèces en danger, les traîtres de la nation, un référendum contre les minarets... Les Belges, Danois et Italiens vous donneront la version nationale de cette obsession anti-élites, mais leur essence est identique.

 

En France, Marine a deux ans de retard sur Geert, mais on a déjà eu le plan saucisson-pinard, l’occupation islamique, les minarets, la bourqa, les élites corrompues, l’UMPS, l’islamisation de la France... Avec, dans les backing vocals, son père qui repasse une couche bien épaisse à chaque fois. Après la tuerie d’Utøya, nous avions cherché à montrer que Jean-Marie Le Pen ne connaissait pas bien la Norvège lorsqu’il avait déclaré que la naïveté du gouvernement norvégien était plus grave que la tuerie. En fait, avec le recul, là n’était pas la question : Le Pen senior était surtout dans la logique de la nouvelle extrême droite, pour laquelle les élites européennes ont failli. Et finissent éliminées, logiquement. Leur naïveté est plus grave que la tuerie perpétrée par Breivik, ce sont ses mots, pas les miens.

 

 

Nous avons un problème. Et il est loin d’être résolu. L’Occident est en crise, l’économie risque de s’effondrer à nouveau cette année, et beaucoup plus sérieusement que ce que nous avons vécu. Les révolutions arabes, internet, la précarité, le fait que tout le monde sait lire et écrire, la gourmandise des banquiers, les bonus, la privatisation des bénéfices, la nationalisation des pertes, l’instrumentalisation du religieux, du sexuel et de l’identitaire, tout cela est un mélange explosif. Nos élites ont failli. 

 

Mais, pour lutter contre cela, nous avons une extrême gauche paralysée par la montée d’une extrême droite « moderne » qui adore les Juifs, les homosexuels et la techno, mais à qui il arrive de penser comme Pol Pot, Mao ou Staline, d’imaginer une élimination des « traîtres ». Mélanchon et ses copains, ce sont des centristes bourgeois, en comparaison. L’extrême droite européenne veut se démarquer absolument du nazisme, mais semble désormais fascinée par les réponses des totalitarismes d’extrême gauche. 

 

Suis-je vraiment le seul que cela angoisse ?


Laurent Chambon

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