Aboubakr Jamaï: Au Maroc, c’est toujours le Moyen Age institutionnel

Ex-directeur du Journal Hebdomadaire et son pendant arabe Assahifa Al Ousbouiya au Maroc, le journaliste marocain Aboubakr Jamaï est réputé pour sa plume acerbe et ses éditoriaux sans concession contre la corruption, la monarchie, l’armée et les violations des droits humains au Royaume du Maroc. De passage à Bruxelles ce samedi 10 septembre 2001, il a accordé un entretien exclusif au reporter de Minorites.org sur la situation politique au Maroc.

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Mehmet Koksal

par Mehmet Koksal - Samedi 17 septembre 2011

Journaliste-reporter basé à Bruxelles, polyglotte, correspondant du Courrier International, Mehmet Koksal est co-fondateur de Minorités et un spécialiste de la question minoritaire en Europe.

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Ex-directeur du Journal Hebdomadaire et son pendant arabe Assahifa Al Ousbouiya au Maroc, le journaliste marocain Aboubakr Jamaï est réputé pour sa plume acerbe et ses éditoriaux sans concession contre la corruption, la monarchie, l’armée et les violations des droits humains au Royaume du Maroc. De passage à Bruxelles ce samedi 10 septembre 2001, il a accordé un entretien exclusif au reporter de Minorites.org sur la situation politique au Maroc.

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omment analysez-vous la situation politique actuelle au Maroc et l’émergence du mouvement du 20 février ?

Il s’agit d’une demande populaire qui n’est pas du tout triviale ou marginale y compris en termes quantitatifs. Le Mouvement du 20 février au Maroc est une lutte pour la démocratisation des institutions politiques du pays. A mon avis, il y a une double dynamique qui a mené à la création de ce Mouvement 20 février. Tout d’abord, la dynamique régionale et internationale, à savoir l’effet de la révolution tunisienne suivi de la révolution égyptienne et des événements en cours en Syrie et en Lybie. Cet effet est déjà très perceptible au Maroc car la plupart des Marocains ne pouvaient pas se contenter d’observer ces événements tout en y restant insensibles, cela nous a touché, c’est évident. Ensuite, il y a une dynamique nationale car les gens ont compris, même si les manifestations ne sont malheureusement pas assez couvertes par la presse internationale, que depuis quelques années déjà, il y a périodiquement des mouvements de contestation très populaires et très forts dans des petites villes marocaines…

 

 

Quel type de contestations ? … 

 

Surtout concernant le manque de pouvoir d’achat et le coût de la vie. Il faut comprendre le lien qui existe entre le bien économique d’une population et la gestion des institutions politiques du pays. Par exemple, il y a eu d’importantes manifestations à Sefrou en 2006, à Sidi Ifni en 2009, à Bouarfa et puis, depuis le 20 février 2011, il y a périodiquement des manifestations qui rassemblent plusieurs milliers de personnes dans plusieurs dizaines de villes du Royaume du Maroc.

 

 

Est-ce une contestation comparable aux protestations qui ont actuellement lieu en Israël avec des personnes qui manifestent contre le coût de la vie quotidienne ?

 

 

Non, le 20 février n’a pas grand-chose à avoir avec les événements qui ont lieu en Israël, il s’agit plutôt d’une demande de démocratisation à travers un mouvement de contestation. L’un des grands atouts du Mouvement du 20 février au Maroc est d’avoir réussi à rassembler des courants politiques idéologiquement opposés…

 

 

 … le rassemblement de l’extrême gauche marocaine et des islamistes d’Al Adl Wal Ihsane ?

 

Ecoutez, la terminologie utilisée ici me dérange, mais ce qui est important, c’est de savoir que ceux que le régime qualifie aujourd’hui d’extrême gauche et de radicaux islamistes sont en réalité, lorsqu’on les analyse, pas des gens radicaux, pas du tout. Ce sont des gens pour la démocratie et pour la liberté… Je rappelle que les 20 points du Mouvement du 20 février qui défendent les droits de l’Homme et la démocratie ont été acceptés par les islamistes marocains qui adhèrent donc totalement à ces 20 points. Il est quand même remarquable que le Mouvement du 20 février soit resté uni malgré tous les coups de boutoirs du régime et malgré les dissensions idéologiques et ethniques.

 

 

N’y a-t-il pas des positionnements ethniques au sein de ce mouvement, je pense notamment aux militants de la cause amazighe ?

 

Pas du tout puisque les deux grandes fédérations du mouvement amazigh qui existent au Maroc ont totalement adhéré aux protestations du 20 février et elles maintiennent leurs positions après le référendum sur la nouvelle Constitution marocaine qui est supposée donner plus d’importance à la culture et à la composante politique amazighe au Maroc. Tous les démocrates marocains ont été très heureux de constater que le mouvement amazighe n’est pas du tout tombé dans le piège tendu par le régime. Le mouvement amazigh a compris que ses revendications ne peuvent être prises en compte dans le cadre d’un régime qui n’est pas démocratique car il faut le rappeler, la réforme constitutionnelle qui vient d’avoir lieu n’est pas une réforme démocratique.

 

 

Pourtant sur le plan stratégique, on a eu l’impression que le pouvoir marocain avait pris conscience de l’ampleur du mouvement qui secoue l’ensemble de la région et que le monarque avait rapidement proposé un référendum constitutionnel dans le but d’apaiser les révoltes… En tout cas, vu d’Europe, on a l’impression que la tactique a permis d’apaiser le rythme des manifestations suite à l’adoption du projet par 98 % des votants avec un taux de participation avoisinant les 75 %. Qu’en pensez-vous ?

 

Si on mesure l’activisme et le calme par le nombre de manifestations en cours à travers tous les pays, on doit conclure que la situation ne s’est absolument pas calmée et pour moi c’est effectivement cela le vrai marqueur de la situation politique. Par exemple à Casablanca, une ville très importante qui représente près 50 % de l’économie marocaine, le mouvement de protestations prend de plus en plus d’ampleur. Donc, au contraire, il n’y a pas eu d’apaisement. Ceux qui affirment que la situation s’est apaisée sont déjà les personnes qui n’ont jamais réclamé de changement. Ces gens sont toujours du côté du roi et de la stagnation tandis que ceux qui se sont battus pour un changement constitutionnel continuent le combat et ils sont de plus en plus nombreux. Je ne parle pas de petits groupes qui s’organisent, mais bien de l’élite et de nombreux citoyens vivant dans de nombreuses villes du pays. 

 

Vous savez, cela me fait toujours bizarre d’écouter un journaliste étranger qui rapporte les avis des analystes étrangers. Etranger ou pas, on sait tous lire et écrire. Donc, rien n’empêche ces analystes étrangers de lire la Constitution marocaine, de la lire vraiment… pour ensuite conclure comme ils le désirent. Pour faire cet exercice, il suffit de lire le français ou l’arabe et je pense qu’elle a même été traduite en anglais pour ensuite se faire soi-même son idée. Ce n’est pas une Constitution démocratique, loin de là ! Donc, il faut arrêter de nous raconter toujours cette histoire d’un Maroc calme et apaisée ! Non, le Maroc n’est pas apaisé parce que c’est un Etat quasi-absolutiste avec une monarchie quasi-absolue avec un pouvoir qui est entièrement dévolu à une entité appelée « Monarchie » qui ne rend pas compte de ses actes. Donc, au Maroc c’est toujours le Moyen-Age institutionnel qui prime. Il faut arrêter de nous raconter des bêtises du genre « Ah, il a cédé un peu de pouvoir législatif ou un peu de pouvoir exécutif ». Il n’est pas possible d’être à moitié enceinte ou à moitié démocrate. Le principe de base d’une démocratie est que les détenteurs du pouvoir sont responsables et qu’ils doivent rendre compte de leurs actes, ce qui n’est pas le cas au Maroc. L’autorité suprême au Maroc ne rend compte à personne ! Cette situation n’est pas acceptable pour un démocrate qui se bat pour la dignité de ses compatriotes.

 

 

Comment expliquez-vous alors l’adhésion massive du peuple lors du référendum ?

 

D’abord, je suis persuadé qu’il y a bien eu du trafic et de la manipulation. Je ne remets pas en cause le pourcentage du « Oui » (98 %), mais je crois qu’il y a bien eu un trafic au niveau du taux de participation. Il est inconcevable d’imaginer une participation de 70 % lors de ce référendum. Lors des dernières élections législatives au Maroc, il y avait seulement 37 % de taux de participation dont un quart avait voté blanc. Laissez-moi vous donner un exemple: les plus hauts taux de participation pour le référendum ont été enregistrés au Sahara. Je veux bien croire qu’une partie des Saharaouis puisse être en faveur de la marocanité de leurs territoires, mais pas à des taux aussi invraisemblables.  D’ailleurs si vous les Belges, vous les Français et vous les Espagnols, vous maintenez que le processus électoral lors du référendum marocain a été démocratique, vous devez être cohérents avec vous-mêmes et reconnaître dès lors la marocanité du Sahara. Il ne faudrait donc plus parler de la 4e commission de l’ONU et plus parler de référendum pour l’autodétermination de ce peuple car dire que le référendum marocain a été démocratique équivaut à dire que le Sahara est marocain. 

 

À ce sujet, le pouvoir marocain est cohérent puisqu’il invoque justement la non protestation de l’ONU et de la communauté internationale pour réaffirmer la marocanité du Sahara. En plus, on parle de 70 % de participation, mais quand j’étais au Maroc, je n’ai pas vu ces 70 % d’électeurs. Tous les bureaux de vote étaient vides, il n’y a pas de preuves suffisantes pour argumenter, mais tout le monde s’accorde pour dire qu’il n’y avait pas une telle participation. 

 

Un autre point sur le caractère non démocratique de ce référendum, comment peut-on imaginer qu’un peuple puisse sereinement débattre de changer constitutionnellement le fonctionnement de ses institutions en seulement 10 jours ? C’est ce foutre la gueule du monde ! Mais je vais vous dire, il y a même eu pire car le texte de la Constitution qui a été débattu pendant 10 jours a été modifié la veille du scrutin !

 

 

Ah bon, sur quel point ? 

 

À propos de la nomination du Président de la Cour constitutionnelle. Dans le texte initial présenté au peuple, le Président de la Cour constitutionnelle devait être nommé avec l’aval du Premier ministre, soit avec l’aval d’un représentant du peuple. Or, ce point-là a été modifié la veille du scrutin, tard le soir, pour faire en sorte que la nomination du Président de la Cour constitutionnelle puisse être réalisée par le roi et sans l’avis du Premier ministre. Tout cela est officiel car les autorités marocaines ont en plus eu la bêtise de publier dans le Bulletin Officiel les deux textes, le premier approuvé par référendum par le peuple et le second amendé la veille du scrutin. Cela a pour conséquence de renforcer la domination du monarque sur le pouvoir judiciaire alors qu’il domine déjà les principaux postes clés au niveau politique.

 

 

Mais c’était déjà le cas, non ?

 

Oui, évidemment, mais on parle aujourd’hui dans un contexte de l’après-Bouazizi et on débat sur le caractère démocratique ou non d’un régime, non ?

 

 

En tant que journaliste spécialisé dans les affaires économiques, avez-vous une idée de la réaction du monde des affaires marocaines face à cette situation insurrectionnelle ?

 

Cela fait longtemps que la communauté des affaires est déprimée de la gestion économique des affaires du pays, pas pour des raisons macroéconomiques comme la crise financière, mais parce que la monarchie marocaine est un acteur économique surpuissant dans le pays qui abuse de sa position dominante sur le plan politique. Le premier et le plus grand homme d’affaires marocain s’appelle Mohammed VI. Quel que soit le caractère de cet homme, avec les prérogatives politiques et religieuses qu’il possède, tout concurrent économique ne risque pas de faire beaucoup d’ombres à ses intérêts. Et cet homme d’affaires particulier est partout, il contrôle la plus grande banque du pays, il contrôle l’un des trois opérateurs télécoms, il est actif dans le business du sucre, de l’énergie, il contrôle les centrales laitières et il est associé au groupe Danone. C’est d’ailleurs intéressant car stratégiquement le pouvoir est en train de fuir les secteurs concurrentiels pour dominer complètement les secteurs régulés. Pour ce changement stratégique ? 

 

Parce qu’en réalité, les affaires du roi n’ont pas apporté grand-chose au niveau de la mondialisation. En fait, l’une des logiques du développement des affaires économiques du roi était de miser sur sa réussite économique au niveau mondial dans le but d’installer la réputation économique du pays au niveau mondial et faire face à la mondialisation en développant un ancrage industriel et pérenniser l’emploi dans le pays. Or, on constate que les affaires du roi ne résistent pas à la concurrence réelle au niveau mondial. Ses hommes sont donc en train de transférer ses affaires vers des secteurs régulés. Pourquoi ? Parce que dans un secteur régulé, votre profit dépend de votre pouvoir de négociation avec les autorités publiques. D’où le choix privilégié pour le secteur bancaire puisque dans ce secteur la relation spécifique d’un groupe avec la Banque centrale du pays est déterminante. Sachant que le gouverneur de la Banque centrale est nommé par le roi, tout comme le directeur général de l’instance de régulation des télécommunications ou le patron de l’Office nationale de l’Energie, il est donc à la fois juge et partie et la situation dure depuis des années. Je trouve d’ailleurs indécent de la part des analystes étrangers ou marocains de parler la situation politique au Maroc sans évoquer cet aspect des choses.

 

 

On vous sent fâché contre les journalistes et les observateurs étrangers, pourquoi ?

 

Bon, ils ont quand même des excuses parce qu’à chaque fois qu’une manifestation importante se passait au Maroc, il y avait à chaque fois un événement plus « sexy » journalistiquement qui se passait en Tunisie, en Egypte, en Lybie, en Syrie ou encore ailleurs.  Je peux donc comprendre que l’intérêt se soit plus porté vers ces pays-là. En plus, au Maroc, la police ne tire pas sur la foule des manifestants comme le fait le régime de Bashar Al Assad en Syrie. Mais il n’en demeure pas moins que nous vivons au Maroc sous le joug d’un régime qui n’a rien de démocratique et d’une monarchie qui ne veut pas vraiment céder son pouvoir. Je trouve qu’il y a une véritable paresse de ceux qui observent le Maroc depuis l’étranger et d’ailleurs j’ai la conviction que peu d’analystes ont vraiment pris la peine de lire cette nouvelle Constitution marocaine.

 

 

Comment voyez-vous l’évolution du Mouvement du 20 février après son échec lors du référendum ?

 

Vous savez, on peut déjà affirmer le succès du Mouvement du 20 février étant donné que s’il n’y avait pas eu un tel mouvement, de telles manifestations populaires, il n’y aurait même pas eu de référendum constitutionnel au Maroc. Le roi est roi depuis 1999, je vous mets au défi de me trouver les discours où il a évoqué le besoin de réformes constitutionnelles. Au contraire, car dès qu’un homme politique ou un média évoquait une telle nécessité, il était immédiatement marginalisé. Donc, nous étions face à un pouvoir qui ne voulait pas changer ses prérogatives et sa constitution. Ce pouvoir a été obligé de Constitution et cela s’explique par la pression du Mouvement du 20 février. C’est grâce au relais national de la vague du printemps dans les pays du Moyen Orient que la monarchie marocaine a été dans l’obligation de changer sa stratégie. Nous n’avons pas une monarchie bienveillante qui subitement se rend compte de la nécessité des réformes, nous sommes face à une monarchie qui ne veut absolument rien lâcher et qui a été dans l’obligation de faire semblant de lâcher un peu de pouvoir. Mais il faut être conscient du fait qu’elle ne fait que semblant et que sa volonté doit être mise en doute étant donné son histoire récente, je parle ici du règne de Mohammed VI et je ne parle même pas du bilan de Hassan II. Même la récente augmentation du salaire des fonctionnaires, qui va poser d’ailleurs d’importants problèmes budgétaires, est une victoire du Mouvement du 20 février. Le déficit budgétaire est monté à 7 %, il va bien falloir le financer un jour et certains évoquent déjà la possibilité de recourir à des emprunts internationaux. Dans le contexte d’une faillite de la Grèce, on parle déjà du risque similaire au Maroc. 

 

Je crois que l’évolution économique du pays va jouer un rôle important, il ne faut pas oublier que le Mouvement du 20 février est soutenu par un spectre très large de la population marocaine, allant de la gauche radicale jusqu’aux « islamistes radicaux ». Il y a aussi des mouvements et des individus très respectés derrière ce mouvement qui a une grosse résonance populaire. Lors de chaque manifestation dans les grandes et les petites villes, on voit que le peuple soutient ce mouvement, à l’exception de certains individus financés par le régime pour le perturber. Dans la situation économique de plus en plus compliqué dans le pays, c’est le train de vie de la monarchie marocaine qui apparaît comme de plus en plus scandaleux et problématique pour la population…

 

 

Avez-vous un exemple de dépense scandaleuse de la monarchie marocaine ?

 

Il y en a énormément. De mémoire, je peux vous citer le fait que le roi avait envoyé en réparation sa voiture Aston Martin en Grande-Bretagne en utilisant un avion Hercule C-130 de l’armée nationale alors qu’il aurait pu la faire réparer autrement de manière moins chère et plus écologique.

 

 

On peut écrire sur ce genre d’affaires dans la presse marocaine ?

 

Cette affaire a été révélée par la presse britannique parce que les autorités marocaines avaient envoyé l’Aston Martin en réparation le jour où se tenait un Congrès à Londres sur la pollution atmosphérique des avions. La presse marocaine a ensuite repris cette information, mais de manière générale la presse du pays a été quasi-totalement domestiquée. Quand vous arrivez au Maroc, vous avez une impression de pluralisme et c’est vrai que quantitativement la diversité existe, mais qualitativement, il y a une homogénéisation des lignes éditoriales. Les voies dissidentes au régime ont été chassées du pays, les journaux ont été fermés et les journalistes ont été forcés de quitter leur boulot d’une façon ou d’une autre. Cette stratégie de domination de la presse participe à cette impression qu’il n’y plus de contestation puisque les journaux ne couvrent plus les manifestations.

 

 

Pourquoi les journalistes marocains n’osent plus couvrir les manifestations ?

 

Parce qu’économiquement parlant, on vous tue. C’est ce qu’il s’est passé avec Le Journal qui n’existe plus parce qu’il a été asphyxié économiquement. Aujourd’hui, si vous voulez subsister en tant qu’institution médiatique, il faut filer droit et filer droit équivaut à dire ce que le régime veut. D’ailleurs, je me suis amusé un jour à mesurer la courbe de la liberté d’expression au Maroc telle qu’elle est mesurée par Freedom House. Sur la fin de sa vie, la courbe d'Hassan II est ascendante alors que la courbe de Mohammed VI est descendante, ce qui veut dire qu’aujourd’hui la note de Mohammed VI est pire que la pire des notes de Hassan II de 1994 à 1999. Donc, cette impression d’une plus grande liberté de presse au Maroc depuis l’arrivée de Mohammed VI, c’est du pipo ! Du temps de Hassan II, qui n’a jamais été un démocrate et qui est mort en laissant un pays qui n’était toujours pas entré dans un système démocratique, il y avait une situation qui était perçue comme une évolution. Mais depuis sa mort, en terme de liberté d’expression, le pays a reculé et ce n’est pas moi ou Reporters Sans Frontières qui le dit mais Freedom House, basée à Washington. On peut donc affirmer que Mohammed VI a un zéro pointé en matière de liberté d’expression et ça continue malheureusement.

 

 

Il est difficile de comprendre le paradoxe entre les résultats électoraux et les aspirations révolutionnaires dans un pays…

 

C’est normal car le besoin se crée avec le déclenchement d’un processus. Si vous aviez demandé l’avis des Tunisiens juste avant que Mohammed Bouazizi n’allume son allumette, ils vous auraient majoritairement répondu qu’ils ne sont pas révolutionnaires. Les gens ne sont pas spontanément en faveur d’une révolution car révolution veut dire instabilité, mise en danger des vies et des biens et risques. L’argument du régime marocain avant ces soulèvements n’était pas tout à fait faux en admettant les imperfections du système marocain tout en pointant les défauts des régimes des pays voisins. Mais la situation aujourd’hui commence à changer, certains pays sont en phase révolutionnaire, les Tunisiens vont voter pour une Constituante, les Egyptiens sont déjà voté une première réforme et travaillent sur la suite. Le Maroc, qui était le bon élève du Moyen-Orient, se trouve aujourd’hui au stade de l’Arabie saoudite et des Emirats. Nous sommes donc bien partis pour devenir les cancres du Moyen-Orient. D’ailleurs, la raison pour laquelle la situation n’a pas encore explosé au Maroc s’explique par le fait qu’on vit toujours sous le génie maléfique du système mis en place par Hassan II. C’est la stratégie de la cocotte minute qui autorise à la pression de diminuer de temps en temps. C’est la raison pour laquelle même les islamistes non autorisés de l’Al Adl Wal Ihsane peuvent s’exprimer au Maroc. Cela paraît curieux de voir un mouvement interdit comme Al Adl Wal Ihsane s’exprimer librement mais, en fait, cette tolérance permet au système de tenir et de laisser la pression s’échapper. Tout cela donne l’illusion d’une diversité et de liberté et permet surtout d’encadrer la colère populaire. C’est ici la grande différence entre un Hassan II et un Ben Ali, c’est que le premier avait déjà compris que pour perdurer, il faut laisser le système respirer de temps en temps. En Tunisie, Ben Ali avait écrasé l’intermédiation sociale, il n’y avait plus de presse libre, la totalité des partis politiques était domestiquée, les islamistes emprisonnés…

 

 

Ce n’est pas le cas au Maroc ?

 

Pas tout à fait, il y a encore des partis autorisés qui ne sont pas complètement domestiqués par le régime comme à gauche un parti comme le PSU ou les marxistes-léninistes d’Annahj Addimocrati ou les islamistes du PJD qui, malgré les illusions de son secrétaire-général, restera toujours marginalisé dans le système actuel parce qu’il est perçu comme un danger par le régime. Justement, ce que fait aujourd’hui le Mouvement du 20 février est de lancer un message pour demander d’arrêter de prendre les gens pour des imbéciles et critiquer aussi la supposée avancée graduelle des réformes démocratiques. Ce roi est roi depuis 1999, de quelle gradualité nous parlez-vous ? Citez-nous une seule avancée mise en place par le régime en place ?

 

 

Ils vont vous répondre en évoquant la réforme de la Moudawana (code de la famille)…

 

Je suis désolé, mais la réforme de la Moudawana a commencé sous le règne de Hassan II et en plus c’est la gauche et l’extrême gauche marocaine qui a mené ce combat en 1992 pour aboutir à la signature d’une pétition rassemblant un million des signatures réclamant une réforme du statut de la femme marocaine, un projet qui était plus avancé et plus moderne que le projet qui a finalement été adopté en 2005. D’ailleurs, les féministes iraniens et iraniennes se réfèrent encore au modèle marocain de 1992 et pas celui de 2005. De toute façon, l’exemple de la Moudawana n’est pas crédible pour défendre le caractère moderne et démocratique d’un régime. Je vous rappelle que le Président le plus féministe du Moyen-Orient s’appelait Ben Ali, et quel est le bien que cela a apporté aux Tunisiens ? On connaît tous le raisonnement triptyque de l’Occident vis-à-vis des dictateurs. En tant que dictateur arabe, vous devez toujours faire 3 choses : chasser le barbu, faire semblant de libéraliser le statut de la femme et ouvrir votre marché aux multinationales de l’Occident. Si vous remplissez ces 3 conditions, vous devenez le roi du pétrole et l’ami de l’Occident. Aujourd’hui, les peuples arabes et les peuples du Moyen Orient disent « basta! » à ce raisonnement.

 

 

Pourquoi le contexte révolutionnaire au Moyen-Orient n’a pas pris la même tournure au Maroc ? 

 

Parce que le mouvement islamiste marocain n’est pas unifié. Il existe deux grands mouvements islamistes populaires au Maroc (PJD et Al Adl. En Tunisie, vous avez Ennahda, en Egypte vous avez le Jihad islamique et les Frères musulmans, mais ce sont ces derniers qui tenaient depuis longtemps la baraque de l’islamisme égyptien. Au Maroc, les deux mouvements islamistes sont assez antagonistes, ce qui a affaibli la pression sur le régime du Makhzen. Ce qui est nouveau dans le courant islamique, c’est la position des islamistes d’Al Adl Wal Ihsane qui s’expriment ouvertement en faveur d’un Etat civil, une déclaration qui a été attaquée par les concurrents islamistes du PJD supposés être en faveur de cette « belle monarchie progressiste », très curieux comme positionnement n’est-ce pas ? Mais l’acceptation pour les islamistes d’un Etat civil n’est pas vraiment très choquante si on se réfère à l’histoire de la démocratie chrétienne en Europe. On peut tout à fait être attaché à des principes religieux et à une religion sans pour autant être opposé à l’idée de démocratie. Les Européens ne se sont pas dit que les valeurs chrétiennes étaient totalement contraires et incompatibles avec le fonctionnement démocratique d’une société et qu’il fallait nécessairement dire adieu au christianisme pour accepter la démocratie. L’idée a été de défendre que le corpus théologique chrétien contenait déjà des principes démocratiques et c’est aussi un même raisonnement qui se met en place pour l’islam. Certains vont même plus loin en affirmant que la démocratie est un commandement dans cette religion et qu’il est impossible de vivre l’islam sans être véritablement un démocrate.

 

 

En Tunisie, en Egypte ou en Syrie, on constate que les forces armées nationales jouent un rôle déterminant dans un contexte révolutionnaire. Quelle est l’attitude de l’état-major marocain dans ce contexte de protestations ?

 

Le haut commandement de l’armée marocaine est exactement le même que celui laissé par Hassan II, tous les hauts gradés sont les mêmes. Pire, le plus haut gradé de l’armée marocaine est un monsieur qui ne peut pas quitter le pays parce qu’il existe un mandat international d’Interpol émis à la demande d’un juge d’instruction français qui enquête sur l’assassinat de Mehdi Ben Barka (ndlr : principal opposant de Hassan II et leader du mouvement tiers-mondiste assassiné à Paris en 1965). Ce juge d’instruction français a réussi à démontrer qu’un jeune capitaine de l’époque répondant au nom d’Hosni Ben Slimane a été dans le circuit décisionnel menant à l’assassinat  de Mehdi Ben Barka. Attention, cela ne veut pas dire que le général Ben Slimane est coupable puisqu’il n’est pas accusé dans l’affaire instruite, mais le juge aimerait bien l’entendre à ce sujet et ce dernier a refusé d’obtempérer. Ce Maroc dont on vante tant les mérites a donc à la tête de son armée un général recherché par Interpol dans le cadre d’une affaire judiciaire. Non les forces armées marocaines ne voient pas d’un très bon œil les agitations sociales dans le pays.


Mehmet Koksal

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