Comingouter ou pas, là est la question.

Voilà un moment que je n'avais pas ressenti le besoin urgent d'écrire pour Minorités. Non pas que je n'ai pas eu envie, régulièrement, de le faire, mais bon. Mes centres d'intérêts sont loin d'être exclusivement tournés vers les questions LGBT; la politique, la culture, l'éco ou la religion font partie des sujets de réflexion et d'écriture qui me structurent professionnellement. Mais si je me décide à ouvrir ma gueule à nouveau, c'est pour réagir à deux papiers passionnants sur le coming-out, celui de Mysterious Scow dans la revue 97 et la réponse de Didier Lestrade dans la revue 98, la semaine suivante. Ils illustrent à eux deux l'immense tension que crée cet épisode assumé ou redouté de la vie de tout homo. Le dire ou pas ?

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Manuel Atréide

par Manuel Atréide - Vendredi 16 septembre 2011

Après avoir été informaticien, développeur Web et concepteur applicatif. Ex-geek (encore que), souvent râleur, toujours curieux et surtout avide de continuer à apprendre tout et n'importe quoi. Surtout branché technologies, politique, évolution des médias, culture bourgeoise. Pas mal de jardins secrets, nettement moins bourgeois. Ah oui: homme, blanc, roux, gaucher, gay.      

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Voilà un moment que je n'avais pas ressenti le besoin urgent d'écrire pour Minorités. Non pas que je n'ai pas eu envie, régulièrement, de le faire, mais bon. Mes centres d'intérêts sont loin d'être exclusivement tournés vers les questions LGBT; la politique, la culture, l'éco ou la religion font partie des sujets de réflexion et d'écriture qui me structurent professionnellement. Mais si je me décide à ouvrir ma gueule à nouveau, c'est pour réagir à deux papiers passionnants sur le coming-out, celui de Mysterious Scow dans la revue 97 et la réponse de Didier Lestrade dans la revue 98, la semaine suivante. Ils illustrent à eux deux l'immense tension que crée cet épisode assumé ou redouté de la vie de tout homo. Le dire ou pas ?

Q

ue faire lorsqu'on commence à réaliser que sur une partie importante, essentielle même de notre vie, nous sommes différents de la plupart des autres ? ue faire quand un beau matin, on se réveille dans un lit auprès d'un mec et que le miroir vous amène — enfin ! — à vous dire cette vérité toute crue : je n'ai aucune attirance pour les filles, j'aime les mecs. Je suis homo. PD. Gay. Ce premier coming-out est souvent rude. Il porte en soi une immense libération, celle qui accompagne le fait de se regarder sans fard et d'assumer, même avec réticence, son orientation sexuelle. 

Pour moi, cela s'est passé un matin d'été 87. Il dormait encore, il était beau, il était très con et j'avais passé une nuit fabuleuse. Pourtant, la confrontation avec le miroir n'a pas été facile, peut être à cause de ce sourire béat un peu idiot que j'avais sur le visage. Tiraillé entre bonheur et vertige: le bonheur d'une nuit qui ressemblait enfin aux rêves de l'ado que j'avais été, le vertige des implications de ce bonheur qui débarquait enfin. 

 

Paradoxalement, le plus dur n'a pas été de le dire à ma mère. Avec son caractère de bretonne, nos relations ont parfois été affutées comme des rasoirs et certaines conversations ont eu une franchise brutale des deux cotés, mais nous avons toujours su nous dire les choses, même si nous terminions sur un constat de désaccord. Le dire à mon père non plus: je vivais à 800 kms de chez lui et nous ne nous parlions plus. Au moins, le problème était réglé. Non, le coming-out qui m'a fait le plus flipper a été celui fait avec mon grand ami de fac. Comment allait-il le prendre ? Ça m'a pris des mois et il a fallu qu'il me mette au pied du mur pour que je crache le morceau. Ce qu'il savait déjà d'ailleurs, il se demandait quand je lui dirais et il commençait à mal vivre mon secret vis-à-vis de lui. Question de confiance que je ne lui faisais pas. Il avait raison. Pas moi. 

 

C'est dur, très dur de se lancer en sachant qu'on peut mettre en péril des pans essentiels de sa vie. Oui, il y a un risque de voir ses liens familiaux et amicaux coupés du jour au lendemain. Non, ça ne se passe pas toujours bien avec les autres et il faut parfois des années pour cicatriser les plaies. Avec mon père, cela nous a pris 20 ans, et un deuil familial terrible. C'est long, 20 ans. Très long. On a le temps de se ravager mutuellement, de s'invectiver, de se mordre, de se blesser, de se mutiler l'un et l'autre. On n'en sort pas indemne.

 

 

La trouille

 

Oui, Mysterious Scow, je ne comprends que trop bien ta trouille. La famille, les amis, le quotidien, c'est parfois un enfer à vivre, mais c'est aussi un enfer quand on les perd. Tes réticences, je les connais. Je les ai vécues, j'ai vu des amis, des amours les vivre. Je connais cette terreur qui paralyse et qui fait qu'on n'y arrive pas. Que ça bloque dans la gorge. Que pour que ça sorte, faudrait s'arracher le cœur, du moins c'est ce qu'on ressent. Je n'ai aucun conseil à te donner. Je peux en revanche te brosser les options, elles ne sont pas nombreuses.

 

— Tu le dis et tu prends le risque de tout perdre. Cela peut arriver. Famille, amis, lieu de vie, tu peux du jour au lendemain devoir tout recommencer à zéro. Y compris le boulot, ce qui n'est pas un facteur non négligeable en ces temps de chômage intense. Mais si tu réussis, ce qui arrive quand même le plus fréquemment, à dire enfin une partie importante, essentielle, si essentielle de ta vie, même si cela prend du temps et que la voie est rude, tu vivras apaisé. Bon, cela n'empêchera pas les prises de têtes habituelles avec la famille ou les amis (politique, foot, etc, bref, tout ce qui fait le charme de ces sales querelles idiotes), mais tu seras avec eux sans masque. Aimé pour ce que tu es. Et cela, c'est sans prix. Crois moi.

 

— Tu peux aussi ne rien dire. Il n'y a aucune obligation. Tu peux mener ta vie perso d'un coté et ta vie familiale de l'autre. Pas de conflits. Mais un masque. Que tu porteras tout le temps. Une barrière entre eux et toi. Sans qu'il y ait d'issue. Ce sera une coupure, une blessure que tu ne refermeras jamais. On peut vivre avec, j'en connais qui le font, et pas seulement des homos. Mais, il faut l'assumer. Et ce n'est pas évident.

 

 

Freedom

 

Oui Didier, tu as raison toi aussi. Le coming-out, c'est la liberté. La liberté d'être ce que l'on est, la liberté de vivre sans la peur d'être découvert, outé, pointé du doigt. C'est aussi la liberté qu'on offre aux autres de faire la même chose en moins dur. Plus nous sommes nombreux à être à visage découvert, moins c'est dur pour ceux qui arrivent. Cependant, nous n'avons pas tous une vocation de sauveurs ou de secouristes. Et quand on l'a, ce n'est pas toujours permanent.

 

Tu as tort aussi de balayer si rapidement les doutes de Mysterious Scow. Nous n'avons pas son âge, nous n'avons pas vécu cet épisode à cette époque. Aller vivre dans une grande ville en 2011 parce qu'elle va nous apporter l'anonymat et la rupture des liens quotidiens, familiaux et amicaux ? Qui peut encore vivre à Paris sans un solide salaire et des fiches de paies régulières ? Et ne me parle pas de banlieue, tu sais aussi bien que moi que franchi le périf', ou la frontière invisible mais bien réelle entre banlieue friquée et banlieue « normale » ou pauvre, le monde change. 

 

La preuve ? Aucune Gay Pride encore dans ces villes là ! On va défiler entre le Jardin du Luxembourg et Bastille, à Toulouse, à Lyon ou même à Tours, mais on ne défile pas à Villetaneuse, La Courneuve, Le Mirail ou dans les quartiers nord de Marseille. Notre France est coupée en deux, d'un point de vue LGBT. Il y a les zones où nous sommes acceptés à 60% ; les autres où on se fait encore parfois massacrer. 

 

En plus, même si je n'ai pas envie de tomber dans le cliché du pauvre beur homo qui est coincé, il y a pourtant quelques vérités sous-jacentes là dedans. Notamment parce que notre pays n'a pas encore réussi à intégrer cette culture, cette Méditerranée. La mayonnaise n'a pas encore bien pris et être homo et beur, c'est forcer la prise de cette mayo. Pas toujours évident à faire !

 

Oui, le monde a changé. En mieux parfois, le sida ne tue plus en quelques années, on le contient, parfois vaille que vaille, mais ce n'est plus un couperet. Il y a le PaCS, les lois contre l'homophobie, le mariage et l'adoption qui se profilent à l'horizon, le respect nouveau qu'on voit dans les yeux de plus en plus de gens.

 

En pire aussi. Le sida ? Tout le monde s'en fout. On en crève moins, mais les séropos affrontent maintenant l'indifférence, la baisse des subventions aux programmes de recherche et une dépendance vis-à-vis de laboratoires pharmaceutiques qui ne cherchent pas à les guérir mais à les traire. Les lois sont fragiles. Tellement fragiles que certains députés, représentants de la Nation, les bafouent en toute impunité. Le respect ? Fragile aussi. La montée du Front National et des vieilles conceptions rances de la société relayées par des groupes qui n'ont de « religieux » que le nom, tellement leur pensée est emplie de haine et de désir de revanche. Et que dire de l'économie, des moyens de trouver un job et de le garder, sans parler du fait de pouvoir en vivre ? Que dire du climat, de la pollution, du terrorisme, réel ou utilisé pour faire taire la voix de la revendication sociale qui parcours notre société depuis le 19ème siècle ? Nous ne vivons pas dans un monde dégagé de toute autre préoccupation que les combats des droits LGBT !

 

Mysterious Scow, tu vis dans un monde qui ne te fera pas de quartier. Tu auras besoin de tous les soutiens possibles, ta famille en fait partie. C'est peut-être cela aussi qui te fera leur dire qui tu es et te battre pour les avoir à tes cotés, no matter what. Tu n'auras pas le luxe de trouver beaucoup d'alternatives. A moins que tu ne sois suffisamment fort pour affronter la dureté du monde sans aide. A toi de voir.

 

Didier, nos histoires sont les nôtres. Les leurs sont différentes. Nous pouvons les aider, et sans doute devrons nous assez vite nous remettre au travail pour trouver les nouveaux outils nécessaires à cette conquête des banlieues par les LGBT. Nous pouvons leur donner des conseils, mais pas leur balancer notre « liberté » à la gueule. C'est inefficace et injuste. Et, sans méchanceté, passablement à l'opposé de la House avec laquelle tu as commencé et terminé ton billet. Car derrière la liberté, et je me souviens de ces années 87 88 où je la découvrais, la house nous disait autre chose : être ensemble dans la transe ou la revendication, ça rend plus fort.

 


Manuel Atréide

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