Pas de liberté sans coming-out

Il existe un mot récurent dans la house noire américaine, c'est le mot free. Reprenant ici le thème central des grands genres musicaux noirs comme le Jazz et le Blues, la house a créé un pont, dès sa naissance, vers ce sentiment de liberté. Venant de producteurs et d'artistes noirs, hétéros ou non, les disques parlaient de liberté comme si la house était un exutoire à ce besoin, comme à la messe. Dès le début, et ensuite, ces disques  comme That's The Feeling des Wamdue Kids ont jeté les bases de cette musique qui appelait à se libérer. Mais de quoi? De tout et surtout de la place que nous occupons dans la société. La house est apparue quand les Noirs américains, dans les années 80, ont à nouveau exprimé cette soif de liberté, rajeunissant le discours sur l'esclavage à travers la dance music la plus extrême qui ait existé à ce moment. C'était comme un trop plein d'énergie et de la lave qui bouillait, il fallait que ça sorte, comme dans le rap.

filet
Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Samedi 10 septembre 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Il existe un mot récurent dans la house noire américaine, c'est le mot free. Reprenant ici le thème central des grands genres musicaux noirs comme le Jazz et le Blues, la house a créé un pont, dès sa naissance, vers ce sentiment de liberté. Venant de producteurs et d'artistes noirs, hétéros ou non, les disques parlaient de liberté comme si la house était un exutoire à ce besoin, comme à la messe. Dès le début, et ensuite, ces disques  comme That's The Feeling des Wamdue Kids ont jeté les bases de cette musique qui appelait à se libérer. Mais de quoi? De tout et surtout de la place que nous occupons dans la société. La house est apparue quand les Noirs américains, dans les années 80, ont à nouveau exprimé cette soif de liberté, rajeunissant le discours sur l'esclavage à travers la dance music la plus extrême qui ait existé à ce moment. C'était comme un trop plein d'énergie et de la lave qui bouillait, il fallait que ça sorte, comme dans le rap.

C

hez nous, les gays, cet appel à la liberté a fait tilt. Ce besoin de casser les chaînes, on le sentait depuis la nuit des temps. Les années 60 étaient passées et on y avait cru. Les années 70 sont venues et on a pensé qu'on y était. Les années 80 sont arrivées et on a réalisé qu'on avait encore beaucoup de chemin devant nous.

Et je pense, j'espère en tout cas, que tout le monde trésaille quand on lit ou quand on regarde ou qu'on écoute quelque chose qui a trait à la liberté du peuple noir aux USA. Ce sentiment est à la base d'un disque toujours renversant, 25 ans après, comme le Can You Feel It de Mr Fingers qui sample Martin Luther King. Ce n'est pas un cliché, ce disque, c'est l'essence même de ce que ma génération a produit et encouragé. C'est notre testament pour le futur. Free at last, par tous les moyens aussi. Il y a une connexion directe entre la demande de liberté du peuple noir et l'aspiration des gays qui doivent se libérer de leur propre identité pour l'admettre UNE BONNE FOIS POUR TOUTES, j'insiste, car il n'y a pas de retour en arrière et ce processus d'affirmation doit être catégorique pour être efficace et pour ne jamais laisser de casseroles derrière soi — pour le reste de sa vie.

Il faut s'affirmer à soi-même avant de confronter ses parents, ses frères et ses sœurs et faire en sorte que ce milieu restreint prenne le temps de comprendre et de s'habituer. C'est votre base. Le reste de la société, c'est pas le plus urgent, ça se fait plus tard ou pas du tout, mais la famille et les amis, c'est essentiel. Si vous ne le faites pas, votre âme sera abîmée pour des années et des années.

 

Le coming-out est le seul passage vers la liberté. Il n'existe pas de liberté sans coming-out. Je l'ai déjà dit, je n'ai aucune espèce de respect pour les gays célèbres qui restent dans le placard, TOUS, car ils disposent de moyens incroyablement plus étendus pour s'affirmer que le gay lambda. Et pourtant, ce gay lambda, malgré la difficulté de la vie de tous les jours et même de la crise mondiale qui nous entoure chaque jour davantage, ce gay lambda fait plus souvent son coming-out que le présentateur de télé qui reste dans le mensonge, lui. Et je voudrais dire ceci...

 

 

How to... sortir du placard

 

La semaine dernière, sur Minorités, le témoignage de Mysterious Scow abordait la difficulté de dire à sa famille musulmane qu'il est gay. C'est une histoire triste et courante. C'est mon ultime avis sur tout ce délire sur la Gay Pride de Moscou : les filles, si ça vous amuse de faire des Gay Pride à 25 dans un pays notoirement mal foutu de tous les côtés, amusez-vous bien en garde à vue avec vos copines, mais il y a du boulot à faire dans notre pays. Pas la peine d'aller à Moscou, il suffit de prendre le RER ou le bus de banlieue. Et à Paris intra-muros ou dans tous les bleds de province, c'est kif-kif. Exactement comme nous, les folles blanches, on a eu besoin de soutien pour faire notre coming-out, il y a des kids là, à qui personne ne parle. Enfin si, le message de la société, c'est de leur rappeler qu'ils ont un lien avec un demeuré facho qui a tué 76 personnes en Norvège.

 

Il y a des centaines de livres qui ont été écrits sur le coming-out, mais il y en pas un seul qui ait été écrit pour les gays et les lesbiennes de culture arabe. Il serait temps de s'y mettre, les Abdallah Taïa de ce monde. Un livre « How to », étape par étape. Si les Noirs ont eu ce besoin de crier à tue-tête leur besoin de liberté, les Arabes l'ont aussi et c'est ce qui se passe actuellement dans les révolutions que l'on suit jour après jour. Ce besoin de liberté est social et politique, mais il est amoureux aussi. Il devrait y avoir un livre qui établit ce pacte car le besoin de liberté face à la famille et les amis est le même que celui que l'on a ressenti nous aussi, il y a 40 ans. Il faut profiter de ce moment de conflit international pour jeter à terre tout ce qui nous empêche d'être nous-mêmes afin de faire évoluer la rue.

 

Ecoute-moi bien, Mysterious Scow. Il n'y a pas de coming-out sans conflit. Tu fais la révolution d'abord dans ton cœur. Même quand ça se passe bien, avec des parents qui sont totalement OK avec l'affirmation de leurs enfants, il y a encore beaucoup de familles chez qui ça pose un problème qui paraît insoluble. Et je sais qu'il faut aimer ses parents, mais il faut d'abord s'aimer en premier. Il n'y a pas de coming-out sans heurt, sans déception, sans mauvais souvenir. C'est ça le combat pour la liberté, il doit d'abord se faire au niveau personnel. C'est une bagarre pour s'imposer et arrêter de se cacher et arrêter surtout de mentir. C'est se libérer de la culpabilité et dire « Je suis ce que je suis », mais il faut répondre aux autres et se préparer même à vivre plusieurs années pendant lesquelles la famille évolue, lentement ou pas, mais elle évoluera si tu y mets du courage.

 

Il n'y a pas de particularisme sur cette question, cela ne veut pas dire qu'il n'y a rien à dire en direction des gays et des lesbiennes arabes. Il faut écrire, faire des films, faire des photos, communiquer. Mais dans les années 70, quand j'ai fait mon coming-out, la société française était incroyablement rétrograde et nous étions tous des enragés de la contestation. Dans les années 80, le sida est arrivé et ça a tout compliqué car dire qu'on était gay, c'était dire qu'on risquait de mourir. Dans les années 90, dire qu'on était gay c'était dire qu'on crevait, là, et c'est d'ailleurs pendant ce moment si difficile que les gays ont fait leur coming-out en masse, d'office, parce qu'il y avait des choses encore plus graves que le coming-out, c'était la mort. Et dans les années 2000, tout le monde a fait son coming-out mais certains, comme toi, sont restés derrière et personne ne s'est retourné vers vous pour vous tendre la main.

 

Et aujourd'hui, des kids comme toi se trouvent dans la peur du coming-out parce que le contexte familial, sociétal et religieux est si intriqué, si dépendant de l'amour d'un père et du grand frère que même si ce sont des clichés, ils sont tous à prendre en considération. Mais n'oubliez pas que nos mères à nous ont beaucoup souffert aussi et ont du accepter notre homosexualité précisément au moment où la société était encore plus rétrograde qu'aujourd'hui. Et même au moment du sida le plus sombre, les mères voulaient surtout que leurs enfants vivent. Si le coming-out met dix ans pour la convaincre, elle vous aimera toujours dans dix ans et tu pourras vieillir avec son amour avant qu'elle vieillisse ou qu'elle disparaisse car tout le monde meurt.

 

 

Coming out = Investissement

 

Le coming-out est un investissement pour le futur de ta vie.  Si certains pensent qu'il y a trop de textes et de témoignages sur les gays dans Minorités, c'est parce que nous faisons sans cesse un lien entre ce qui se passe chez les gays et ce qui se passe dans les autres minorités qui cherchent leur liberté. Si j'ai demandé depuis deux ans à des Basques de s'exprimer dans Minorités sur leur besoin de liberté et qu'ils ne font pas les textes que je leur demande parce qu'ils sont occupés par ailleurs, so be it. Si j'ai demandé à des amis Marocains de me raconter ce qui se passe dans leur pays et qu'ils ne le font pas parce que, je ne sais pas d'ailleurs pourquoi, so be it. Si je n'ai pas reçu de texte de témoignage d'un jeune Pakistanais de troisième génération ou un jeune Asiatique de quatrième génération, so be it.

Et si je ne publie pas plus de textes de lesbiennes, ce n'est pas parce que Minorités n'est pas réceptif, car ça commence vraiment à me pomper cette idée, c'est parce qu'elles ont la flemme d'écrire, vraiment. Je vous mets tous et toutes au défi. Nous allons tous pénétrer dans une longue période de conflit à cause des élections présidentielles qui n'ont rien à voir avec la liberté. Comme le dit le célèbre épisode de South Park, on a le choix entre élire une poire à lavement et un sandwich à la merde. Mais la liberté consiste à dire ce que l'on pense et cela s'adresse aussi à sa famille et à ses amis.

 

Oui, vous devez dire à votre père Arabe et il sera en colère et il vous dira qu'il n'a pas envie de vous voir pendant un certain temps. Changez de quartier. Nous, on a bien changé de ville pour venir vivre à Paris. Oui, vous devez le dire à votre mère qui va pleurer et supplier et utiliser de tout son pouvoir pour vous convaincre, mais c'est son rôle et elle pense qu'elle doit faire ça avant d'accepter la vérité. Et puis, il y a des histoires qui se passent bien aussi. Il y a plein de beurs et de beurettes qui l'ont fait et ça a fini par être un succès. Mon message, c'est : j'en ai rien à faire s'il y a un particularisme musulman. S'il n'y a pas de livre pour vous aider, inventez-le. S'ils ont peur du sida, dites-leur qu'il y a des traitements aujourd'hui et ils marchent, après tout, c'est ce que tout le monde doit savoir. Mais il faut bien comprendre que l'être humain est naturellement doté d'une force extraordinaire pour s'assumer. C'est dans nos gènes et il faut l'utiliser. Si nous avons réussi à nous affirmer dans les années 70, vous pouvez le faire aussi en 2011. C'est vraiment plus facile. Comparez votre merde avec celle qu'on a traversée, nous.

La société est plus tolérante aujourd'hui, elle ne l'a jamais autant été. 60% des Français sont pour le mariage gay et il y a forcément vos parents là-dedans. Si vous voulez, on crée une ligne Numéro Vert Lestrade et on discute. Non, je rigole!!! Mais vous devez le faire, pour votre propre équilibre mental. Et ne me dites jamais « ça s'est mal passé parce que tu m'as demandé de faire mon coming-out et voilà le résultat ». Vous voulez être libre ? Montrez-le. C'est le défi de votre génération, de vous afirmer en tant que gays et lesbiennes et bi et trans. C'est à vous de faire les choses de manière à ce que cela se passe bien.

 

Ne sous-estimez pas l'intelligence de vos parents. Votre mère sait déjà que vous êtes gay. Elle n'arrête pas de se demander tous les jours pourquoi vous n'êtes pas avec une fille. Elle a déjà pensé à tout. Elle a fait la moitié du chemin dans sa tête. Des millions de personnes l'ont fait avant vous. Et vous n'aurez pas sa bénédiction tout de suite, vous l'aurez dans quelques années, et ça fait partie de votre exploration de la vie. Il faut être gentil et ferme à la fois. Mais il n'y a pas de retour en arrière. C'est ce qui est le plus beau. No way back. Droit devant, seulement. Direction : le futur. Et c'est grâce à ça que des classiques comme Young & Free de The African Dream sont sortis.


Didier Lestrade

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