Lettre à Jean-Claude, DRH
par Philippe Coussin-Grudzinski - Samedi 10 septembre 2011
Diplômé du CELSA et d'autres institutions prestigieuses de la République, Philippe C.-Grudzinski, 24 ans, est vénère d'être au chômage. Pour compléter ce tableau de looser, il écrit des romans, fatalement autofictionnels, mais n'a pas encore d'éditeur. Il étudiera toutes vos propositions très sérieusement, y compris s'il s'agit de recel, de trafic de drogue ou de proxénétisme, parce que faut bien vivre, ma pauv' Lucette. Son premier roman, Voyages sur Chesterfield, est paru en mai chez Intervalles.
Objet : j’aimerais bien travailler, un jour.
Bonjour Jean-Claude,
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lors que vous prolongez l’été lors d’un week-end à Marrakech et que vous rêvez que cette jeune naïade croisée à la piscine de l’hôtel partage votre lit à la place de Bobonne, je me demande pourquoi je suis toujours au chômage, enfermé dans mon studio qui pue les plats surgelés Picard parmi les plus bas de gamme. Non, en vrai, je bois actuellement un verre de Madère 20 ans d’âge dans l’appart de mes beaux-parents à Lisbonne, mais un chômeur, forcément, c’est pauvre, ça pue, ça ne se lave pas avant d’aller à la piscine aux frais de la princesse, alors je ne vais pas TOUT DE SUITE vous tendre une perche pour me faire battre, disons que je suis en train de me remettre sérieusement en question entre deux sessions You Porn dans mon studio parisien minable.
Dans mon studio parisien minable, je me demande un peu comment je vais m’y prendre pour trouver un travail ces prochains mois, parce que ces derniers mois, rien n’a marché. Rien. Lors de mes premiers entretiens, je me déguisais en petit soldat soumis, j’ai appris le vocabulaire corporate, à dire que j’étais disponible ASAP, à ne pas le prendre personnellement quand vous me répondiez « Je reviens vers vous » alors que vous n’êtes jamais revenu. Quand je recevais un mail lapidaire m’expliquant que je n’avais pas le profil pour le poste alors que je correspondais parfaitement aux critères de recherche de l’annonce de l’employeur, grande école, expérience et centres d’intérêts compris, je ne répondais pas, tout juste je pensais à une insulte dans ma tête, mais pas trop fort, au cas où je serais sur écoute.
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Quelques mois ont passé, je me suis rendu à l’évidence: la stratégie du bon petit soldat soumis ne fonctionnait pas. Alors, j’ai décidé d’avoir un peu de culot et d’envoyer des mails à des gens que je ne connaissais pas. Certains m’ont très gentiment répondu, m’ont expliqué que j’avais un très beau profil, mais qu’ils n’avaient malheureusement pas d’argent pour m’embaucher, et que par conséquent, voilà quoi. J’avais envie de leur demander si c’était parce que j’étais un peu cheum de face, mais je gardais cette blague de merde pour moi, parce qu’au fond, ces inconnus qui ont daigné m’accorder du temps, c’était les plus sympathiques. Même si finalement, j’avais beau me faire offrir des jus de tomate à six euros dans des lounge de l’Ouest parisien à une fréquence régulière, rien, toujours rien, à part « Vous avez un très beau profil ».
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Alors, à force d’entendre qu’il fallait y aller au culot, j’ai décidé de passer à l’étape supérieure et de répondre insolemment à ceux qui me disaient que je n’avais pas le profil, jusqu’à expliquer par A + B à un employeur que j’étais fait pour le poste alors qu’il venait de m’expliquer le contraire. Si je répondais, ce n’était pas parce que j’étais aigri ou que j’avais envie d’être désagréable, non, mais c’est parce que j’avais la terrible impression de parler à des machines, et il suffisait que je ne rentre pas dans une des cases, c’était foutu, il n’était même pas question de se battre, d’essayer, non, Game Over avait dit la machine: j’avais moins de 25 ans, et pour vous, les moins de 25 ans, ce ne sont pas des jeunes diplômés à haut potentiel, mais d’éternels stagiaires qui travaillent autant que vous pour des salaires qui sont loin d’être les mêmes que le vôtre. Malgré ce culot, toujours rien, « Vous avez un très beau profil ».
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Désespéré, j’ai fini par multiplier les sauteries mondaines auxquelles me donnent accès mes prestigieuses études. Ce genre de sauterie mondaine où la plupart des conversations tournent autour de ce que les gens font dans la vie, comme si ça suffisait à les définir. Ce genre de sauterie mondaine où des jeunes diplômés déguisés en futurs maîtres du monde sont prêts à payer des verres à des Anciens à qui ils font des grands sourires alors qu’ils les détestent, parce qu’ils occupent le poste de leur rêve dans la boîte de leur rêve. Après avoir éclaté de rire lorsqu’un de mes amis présents à une de ces sauteries avait comparé cette fille aux dents qui rayent le parquet à une mante religieuse, parce que, comme la mante religieuse, la fille, elle avait une attitude à manger son partenaire lorsqu’elle n’était pas satisfaite après le coït, j’avais remis mon attirail de maître du monde en devenir et j'étais rentré chez moi, sans saluer la plupart des gens à qui j’avais fait une ou deux blagues dans la soirée, parce que de toutes façons, « Tu comprends, dans ma boîte, on cherche que des stagiaires, mais t’as un très beau profil hein. »
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Alors, j’ai fini par me dire qu’à force d’entendre que j’avais un très beau profil, je pourrais être mannequin, et qu’au fond, c’était peut-être ça ma vocation, mais je me suis dit que pour un jeune triple-diplômé de plusieurs institutions prestigieuses de la République, ça serait quand même dommage. Ca serait quand même dommage que vous retrouviez ma gueule de con sur des affiches Lidl, Dior ou Arthur Martin Electrolux en sortant du bureau. Ça serait quand même dommage que ça soit moi qui vous pousse à la consommation, au crédit, à l’endettement, à l’hypothèque de votre maison dans les Yvelines puis à votre divorce, au partage de la garde des enfants, à la pension alimentaire de Bobonne alors qu’elle se tape le jeune cadre dynamique que vous avez recruté l’an dernier, à votre alcoolisme consécutif aux aventures de Bobonne avec Jean-Marc, et, fatalement, à votre suicide. Ce serait un peu une sorte de vengeance, mais vous comme moi nous ne souhaitons en arriver là , alors, je vous en prie, dites-moi comment ça marche, un premier emploi, on dirait que quelque chose m’échappe.
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Bien à vous,Â
