Poereva, Papeete-Paris, la vie d'une perle
par Hélène Hazera - Samedi 03 septembre 2011
Née en 1952, Hélène Hazera a vécu la fin de son adolescence dans le maelstrom du Fhar. Elle rejoint Libération en 1977 où elle sévit comme critique télé puis chroniqueuse chanson. Produit l'émission « Chanson Boum » sur France Culture depuis 2001. Depuis sa transition en 1974, Helene Hazera est présente dans la militance trans, notamment au sein de la commission trans d'act up Paris, centrée sur les problêmes de VIH chez les trans.
Elles seraient prés de 150 « rearea » (les trans tahitiennes) à avoir quitté leurs îles pour s'être installées à Paris puis en province depuis une vingtaine d'années. Le parcours de Poereva (le nom a été changé pour protéger son fils et son mari) est passé par l'activisme et la lutte contre le sida. Depuis longtemps, je voulais qu'elle me raconte son histoire, elle qui pour moi vient d'une culture où elle est moins discriminée. En fait, c'est plus compliqué : depuis la reine Pomaré, il y a eu le colonialisme et les sectes religieuses. J'aime la féminité de Poereva, qui peut passer d'une Calamity-Jane solide, conduisant des bus, à la « vahiné » de rêve, en train de danser les danses traditionnelles en pagne, la fleur à l'oreille. Je n'oublie pas l'activiste communautaire, celle que j'ai rencontré visitant les trans en prison. Il y a quelques années, la France avait fait encore une dégueulasserie pour priver les Tahitiens de leur droit sur leur île. Je lui avais proposé de faire une manif de soutien. Elle m'avait dit « D'accord, mais il faudra venir en costume ! »
P
oerava me reçoit chez elle, dans le mobile home où elle vit provisoirement avec sa belle-mère, son mari et son fils, en attendant que sa future maison soit bâtie. Dehors, l'enclos mord sur un petit bois en colline. La pelouse est jonchée de jouets.
Son histoire:
« Je suis née à Tahiti, à Papeete, la capitale, dans une famille tahitienne. Mon père est originaire des iles australes, là où le Bounty s'est échoué. Il était manutentionnaire à la brasserie de la Polynésie, ma mère était ouvreuse dans un cinéma qui appartient à une cousine mariée à un français. À la maison, on parlait le tahitien de Papeete, mais quand mon père s'énervait, il parlait dans son dialecte des îles australes - compréhensible à Papeete. Je peux dire que la famille était plutôt indépendantiste et pour parler des personnes de la métropole, nous disions les « faranis » (les français). Nos passeports étaient des passeports français, ça n'avait aucune importance. Mais ils votaient quand même pour les gaullistes...
Au départ, ma famille était catholique ou protestante depuis longtemps, mais mes parents se sont convertis mormons, quand leur quatrième enfant est venu (ils ont eu quatorze enfants dont deux sont morts aujourd'hui). Le mormonisme s'était déjà implanté à Tahiti, mais une autre partie de la famille était catholique ou protestante.
Sept ans, chez les mormons c'est l'âge du baptême. Et à 8 ans, j'ai commencé à m'affirmer. J'ai refusé qu'on me coupe les cheveux, je me suis laisser pousser les ongles. À l'église mormone et dans les rassemblements mormons, ça posait des problèmes. J'allais à l'école mormone, qui a fermé, je me suis retrouvée chez les adventistes où j'étais mieux acceptée. Ils me laissaient venir à l'école avec mes cheveux très longs. Mais dés que j'allais aux services mormons, c'était des histoires horribles. Mais je voulais continuer l'école...
À Papeete, on appelle le bus « le truc » (de l'anglais « truck »). Le marché municipal était à coté de la gare routière. Je devais y passer, c'est là que j'ai rencontré mes premières « reareas »... comme on dit en tahitien. J'avais 12 ans, je les ai regardé, c'était comme un choc électrique. Les reareas aiment se montrer... Je n'ai pas osé aller leur parler tout de suite, mais avec le temps... On a discuté, elles m'ont donné des conseils : « Tu devrais prendre des hormones, ça fait pousser les seins ». Elles m'ont aiguillé vers un médecin qui donnait des hormones, il était aussi client, on s'est arrangé. J'avais 13 ans.
Miss vahiné-tane
Le point de rencontre, c'était le Piano bar, à Papeete, la boite qui chaque année organise l'élection de « Miss vahiné-tane » (l'autre façon d'appeler les « raerés »). C'est un moment important de la vie de Papeete, ça réunit 1000 personnes. Dont environ 300 reareas... Certaines venaient avec leur maris... Et certaines élevaient déjà des enfants. Pour moi, une trans avec des enfants, ce n'est pas un scoop. La brasserie sponsorisait tout ça. Il n'y avait jamais de violence. J'y ai vu des beautés incroyables, des bombes, mais c'est vrai que nous commençons très tôt.
À l'école, il y avait les cours de tahitien... Et on parlait un peu de la culture traditionnelle où les « reareas » étaient bien vues... On savait que les rois et les reines, comme la grande Pomaré qui s'est battue contre les français, s'entouraient de « raereas » Ça a fait partie de notre culture, mais aujourd'hui dans les troupes de danses traditionnelles, il y a toujours des « reareas » et des « mahou » [Note: raerés plutôt trans, mahoo plutôt gays mais le terme est large, à Haiwai il est appliqué aux trans].
Tous les lundis, il y avait la soirée familiale obligatoire avec les mormons. Je commençais à me transformer : en sixième, j'avais les cheveux aux reins... Mon prénom tahitien est neutre, ça ne posait pas de problème. Quand j'ai passé mon certificat, ça faisait confusion, mais l'Education nationale ne m'a rien dit. Plus tard, pour le service militaire je suis venue en robe, ils m'ont amené chez le docteur et en deux heures j'étais réformée.
Mais lors des rassemblements mormons, je sentais un climat hostile. On m'interdisait de lire les prières. Mes parents étaient tiraillés. Mes frères me harcelaient, voulaient me frapper: je ne devais pas aller où ils allaient... pour leur réputation. Et tant pis si je rencontrais des amis à eux qui étaient avec des copines à moi... Je vivais dans un monde d'hypocrisie. Tahiti, c'est petit, tout le monde se connaît, surtout les Tahitiens. Mon changement était trop visible.
J'allais encore à l'école, j'avais 14 ans quand j'ai eu ma première histoire d'amour, qui a duré jusqu'à mes 19 ans. Je sortais le soir avec mes copines... À l'école, un prof m'a dit « Sors de la classe ». Je ne suis plus revenue... Je me suis installée avec mon ami chez ses parents qui n'étaient pas au courant. Il avait à peine 17 ans, il m'a fait prendre des cours du soir dans une école privée. Ses parents me toléraient car ils voulaient le garder à la maison. La mère était tahitienne, le père français. Ils étaient riches.
J'avais cette boule en moi, je ne supportais pas de leur mentir. Lui me disait de me taire ; il avait un oncle homo à qui ses parents avaient tourné le dos quand ils l'ont su... mais ça, je l'ai appris plus tard. Un jour, à table, j'avais bu un verre de trop et j'ai tout déballé, devant toute la famille : « J'ai quelque chose à vous dire : je suis née garçon ». Quand il m'a entendu, mon copain a couru vers sa chambre. La réponse a été « Lève-toi de ma table et sors d'ici, je ne veux plus jamais te voir à la maison ». J'ai ramassé mes affaires, j'ai appelé une copine de la gare routière, qui m'a hébergée.
« J'ai déjà fait mes prothèses »
Je ne voulais pas retourner chez mes parents. Je suis restée deux ans chez cette copine. Mon copain venait me voir, ils voulaient prendre un endroit à lui, les parents ont refusé de se porter caution. Nous étions au début des années 90, une amie m'a appelée d'Italie. « Viens, il y a pleins d'hommes, j'ai déjà fait mes prothèses ! ». J'avais économisé de l'argent, j'avais de quoi m'acheter le billet, je suis partie !
À Tahiti, la prostitution existe, mais on rencontre l'homme dans un bar, dans une boite de nuit, on prend un verre. C'est plus doux. Mais il faut dire que le client tahitien est mauvais payeur. Les bons clients, c'était les militaires... J'ai eu un client légionnaire, il m'emmenait au restaurant, dans les boîtes... mais il faut savoir qu'ils sont là pour deux ans... Et repartent après. Et puis l'armée française a commencé à se retirer, ils ont évacué Mururoa... Il n'y a pas longtemps, une autre zone militaire vient de fermer... Les militaires faisaient vivre le monde de la nuit à Papeete.
J'ai atterri en Italie. C'était horrible. Il fallait travailler au bord des autoroutes. Comme j'étais nouvelle, exotique, je travaillais très bien. Les Italiens payent bien. Au bout de deux semaines, des brésiliennes sont venues m'attaquer avec de grands couteaux... Je me suis retrouvée en train de courir pieds nus sur l'autoroute... Je suis tout de suite partie pour Paris où j'avais une autre amie qui avait proposé de me loger. « Si tu as un problème, viens à la maison »... En plus de la violence, l'arrivée brutale dans la prostitution a été un choc pour moi. Jamais à Tahiti un homme ne m'avait demandé de prendre le rôle actif... Je n'imaginais pas qu'il puisse y avoir des clients vicieux qui me demandent de pisser sur un sucre pour qu'ils le mangent ». Je me suis faite à ça.
J'ai été parmi les premières Tahitiennes à travailler à la Nation. On a fait beaucoup d'argent. Pour les Français, une tahitienne, c'était magique ! L'autre phrase magique, c'était « Je bande bien ». Avec ça, on pouvait leur demander tout ce qu'on voulait. Tous les trois mois, j'envoyais de l'argent à ma mère. Pendant 17 ans, je n'ai fait que ça.
On ne parlait pas du sida à Tahiti. C'est en France que j'en ai entendu parler la première fois. En fait, les filles attendaient le dernier moment, quand elles étaient déjà malades, pour se faire dépister et soigner. Celle qui m'a fait venir en Italie s'est tuée quand elle a appris la nouvelle. À Nation, Eva, une tahitienne chinoise, passait avec le bus du Pastt qu'elle avait co-fondé. C'est par elle que j'ai été alertée. Mais il y avait des clients qui proposaient plus cher pour faire ça sans préservatif. J'avais le permis de conduire, je suis rentrée au Pastt pour conduire le bus. Je suis restée 6 mois bénévole, juste payée en tickets restaurant puis j'ai été embauchée. Je me sentais chez moi au Pastt. Je rencontrais des trans responsables. Ça m'a fait réfléchir. J'ai signé mon premier contrat en 1996. J'avais rencontré à Aides une femme très sympa, Janine, qui m'a parlé des trans en prison. De leurs conditions de vie, des viols par les gardiens, ça m'a fait mal.
Nous recevions du courrier de trans en prison, c'est moi qui répondait, en envoyant des mandats sur le budget du Pastt. Et c'est comme ça qu'on a obtenu le permis de visite. De 1998 à 2000, j'ai fait visiteuse, dans toutes les prisons où il y avait des trans. Sauf dans le sud où c'était l'association Autre Regard qui visitait les filles. Quand le Sidaction est passé au Pastt, j'ai parlé avec Bertrand qui était chargé de mission, le Sidaction a débloqué un budget pour les taulardes : 100.000F au début.
Fleury-Mérogis
Tous les mercredis, j'allais à Fleury-Mérogis. Deux heures de transport. Souvent les gardiens me parlaient mal, profitant que je n'étais pas encore opérée. Fleury-Nantes-Melun, j'ai du voir environ 300 trans en taule. Il y avait des cas horribles ! À Fleury, une fille avait un traitement VIH qui ne lui était pas adapté, il ne voulaient pas le changer... elle a finit par s'arracher une prothèse mammaire à l'infirmerie pour que les médecins s'occupent d'elle. La population des filles délinquantes est une population à part. Elles sont gentilles en prison, quand on leur envoie des mandats... Quand elles sortent, c'est très difficile de les réinsérer. J'ai fait ce boulot 13 ans.
J'ai démissionné le 9 janvier 2009. Je ne m'entendais plus avec la directrice du Passt. J'ai un petit frère à Tahiti à qui on a retiré la garde de son fils. Moi j'avais des papiers de femme, j'étais mariée, ma famille - qui avec le temps, mon opération et mon mariage avait changé d'attitude à mon égard - m'a demandé de l'adopter. La directrice m'a beaucoup aidé dans mes démarches pour récupérer mon fils, mais quand je suis allée à Tahiti le chercher, j'ai appris qu'elle avait trouvé un prétexte pour me renvoyer : « Abandon de poste ». Le fond du problème, c'est que j'étais allée visiter une fille en prison à Fleury. Elle avait fait partie du conseil d'administration du Pastt, puis elle s'était retrouvée en prison pour proxénétisme aggravé. De la prison, elle avait lancé des accusations sur Camille, et Camille m'avait interdit de m'en occuper. Moi mon boulot c'était de m'occuper de toutes celles qui étaient en prison. Je suis allée la visiter, Camille m'a virée. J'ai eu mal.
Je suis reparti pour Papeete, pour récupérer mon fils. J'ai mûri là-bas. J'avais envie d'une vie tranquille, simple. Normale. À mon retour à Paris, j'ai commencé à m'occuper de ma belle-mère et depuis 2008, je suis sa référente APA. Je me suis raccommodée avec ma famille tahitienne quand mon neveu et ma nièce sont venus étudier en France et je me suis occupée d'eux. Mes parents sont venus, ils n'avaient jamais pris l'avion... Depuis mon mariage, ils me voient autrement... les liens se sont renoués, leur vision a changé.
Tahiti indépendante?
Tu me demandes si je suis pour l'indépendance de Tahiti... Le problème c'est qu'il y a trop d'argent en jeu, et que les Tahitiens se sont habitués à trop de choses. Et puis les politiciens indépendantistes ne s'entendent pas entre eux. On est à peine débarrassé de Gaston Flosse et de ses détournements de fond !... Je trouve que le Tahitien est trop égoïste... Oui, la culture tahitienne recule petit à petit... Ce qui reste aujourd'hui, ce sont les fêtes du Heiva, qui rassemblent les polynésiens... Moi-même qui avait deux heures de tahitien par semaine à l'école de la République, je perds un peu ma langue. Via Facebook, je me remets dans le bain, en discutant avec les copines. Je parle tahitien avec mon fils.
Il comprend déjà. »
