Mortage Story (3): Et puis, en 2005

[Lire l'intro ou la 2e partie]  Susan a un problème. Depuis quelques mois, les clients comme Stewart et Pamela, il n'y en a plus beaucoup. Encore les a t-elle trouvés, ces deux-là, parce qu'elle  a négocié l'exclusivité de la résidence. Mais pour tout dire, en cette année 2005, ni les classes moyennes, ni les plus aisés n'ont envie d'acheter: c'est bon, ils ont investi depuis longtemps, ils préfèrent désormais profiter des baisses d'impôt de Georges Bush pour faire une nouvelle piscine, agrandir le parking, acheter une nouvelle voiture. C'est Peter, avec Fantastic Loans Financial, qui se régale: il vend des crédits complémentaires basés sur la nouvelle valeur hypothécaire de la maison, qui a augmenté. À eux piscine, voiture...

 

filet
Madjid Ben Chikh

par Madjid Ben Chikh - Dimanche 07 août 2011

Madjid Ben Chikh est né à Paris en 1965 de père ouvrier algérien et de mère française. Ayant milité à l'Escargot, Act Up, Spont-Ex, au PS, mais il vit et enseigne à Tokyo depuis 2006. Il est aussi écrivain et son blog existe depuis 2004.  

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[Lire l'intro ou la 2e partie]  Susan a un problème. Depuis quelques mois, les clients comme Stewart et Pamela, il n'y en a plus beaucoup. Encore les a t-elle trouvés, ces deux-là, parce qu'elle  a négocié l'exclusivité de la résidence. Mais pour tout dire, en cette année 2005, ni les classes moyennes, ni les plus aisés n'ont envie d'acheter: c'est bon, ils ont investi depuis longtemps, ils préfèrent désormais profiter des baisses d'impôt de Georges Bush pour faire une nouvelle piscine, agrandir le parking, acheter une nouvelle voiture. C'est Peter, avec Fantastic Loans Financial, qui se régale: il vend des crédits complémentaires basés sur la nouvelle valeur hypothécaire de la maison, qui a augmenté. À eux piscine, voiture...

 

S

usan a « racheté » un lotissement à 25 km de Los Angeles, Golden Valley on the green, un groupe de 32 maisons, très excentré, loin de la route et du premier supermarché, après que le promoteur Alex Dolkey eut fait faillite il y a 6 mois. En fait de green, c'est encore désertique. Des maisons identiques, structure en bois, finition pierre, grand living. Jardin caillouteux où l'on peut aménager une piscine. Le promoteur prévoyait un prix de vente de 210.000 dollars par maison, Susan les a achetées à un prix coûtant de 90.000 dollars et elle compte les revendre 180.000, une affaire.

Pour cela, elle engage deux de ses meilleurs commerciaux, Pablo et Barry. Elle a étudié avec son mari, Peter, ainsi que ses spécialistes financiers, une stratégie nouvelle que d'autres agences ont déjà mis en oeuvre, avec un succès incroyable. On va aller chercher le client.

 

 

Maria et Juan

 

Maria est arrivé en Californie il y a 11 ans. Elle y a épousé Juan grâce à qui elle a obtenu la nationalité américaine. Puis elle a donné naissance à trois enfants, José, Luis, Isabella.

Elle fait des ménages dans un hôpital trois fois par semaine. Juan, lui, travaille dans une cimenterie de façon saisonnière. Il y a un an, il travaillait beaucoup plus, mais inexplicablement, depuis quelques mois, la cimenterie a beaucoup moins besoin de lui. Toute la famille vit dans un condominium situé dans le quartier mexicain de Los Angeles, il y fait très chaud en été, c'est irrespirable. Le quartier est assez violent, tous deux rêvent d'habiter dans un quartier plus calme. Leur loyer est de 650 dollars, tous deux atteignent difficilement 2000 dollars par mois.

 

Un samedi après-midi, on frappe à la porte. Maria ouvre, c'est Pablo qui est à la porte. Maria le fait entrer. Il est bien habillé, porte une chemise à fleurs, Maria aperçoit la BMW garée devant chez eux. Voilà, il veut parler à Juan, qui fait la sieste, mais que Maria va réveiller. Il a une affaire en or à leur proposer. Il alterne espagnol et anglais, blague avec les enfants. Il conquiert la famille.

 

Pablo n'a pas grandi en Californie. En fait, il est né en Arizona. Il n'était pas bon à l'école, traînait avec les ratés de son quartier. La seule chose qu'il a apprise, c'est la tchatche. Quand son père est mort d'un cancer après avoir agonisé faute de soins car il n'avait pas de couverture sociale, comme 50 millions d'autres Américains, Pablo s'est décidé à tenter sa chance en Californie et d'y réussir sa vie.

 

Il est très vite devenu commercial chez Fantastic Homes Real Estate où, avec un fixe de 1000 dollars mensuels, il est parvenu à dépasser 50.000 annuels de prime en 2004, mais, de façon très étonnante, en 2005, il peinera à atteindre les 20,000 si rien ne change.

 

Il a rencontré Rosanna il y a un an, et ils se sont donnés encore 5 ans avant de changer de travail et avoir des enfants. Rosanna est gogo danseuse dans un club fréquenté par le tout Los Angeles du Real Estate et de la finance. Certains soirs, elle dépasse 1000 dollars en pourboires. Ça ne gène pas car Juan sait que la clientèle, jeune, ne vient pas « pour ça ». Elle fait juste partie du décor. Pour réussir son plan avec Rosanna, Pablo est prêt à travailler encore plus, comme un malade. Alors qu'il parle avec Pablo et Maria, il a tout ça en lui.

 

Il leur explique la bonne affaire de la Golden Valley, le prix cassé. Il a les vieux prospectus de l'ancien promoteur. Quand il sent que Maria rêve, quand il voit les yeux de Juan qui regardent les enfants avec tendresse, Pablo commence à parler finance. Car Pablo a un argument de choix, écrit en gros sur les papiers qu'il tend. Teaser rate 1,5%. Bien sûr, en tout petit, il est écrit que ce taux est révisé tous les deux ans. Et qu'en fait, le taux réel est appliqué dès le départ mais est capitalisé avec la valeur du bien, bref, ils paient peu mais accumulent des dettes. Et en tout tout petit, il est écrit que le taux est basé sur la valeur estimée du bien, le salaire renseigné ainsi que la variation du taux observé dans le voisinage, le taux de la Federal Reserve. La description d'une équation incompréhensible que Pablo leur résume ainsi: même après révision du taux, comme l'immobilier a toujours augmenté de plus de 10 % annuels, ça ne pourra pas aller très haut, et puis au contraire, dans deux ou trois ans, ils pourront négocier une rallonge pour la piscine, comme tout le monde fait. Juan objecte que son travail n'est pas fixe, mais Pablo lui répond que ce n'est pas grave car justement, ces prêts ont été créés pour des gens comme lui, et que c'est ça, le rêve américain.

 

Pablo ne ment pas quand il parle. Son appartement, il l'a aquis lui aussi avec un de ces crédits. C'est pour cela qu'il travaille comme un dingue. Pour rembourser le plus vite possible. Et puis, il ne pense pas être un escroc, car depuis qu'il a acheté il y a deux ans, l'appartement a pris au moins 30%. Arrêter ce boulot de taré qui lui prend tous ses jours, voir Rosanna rester à la maison et sortir de son club, travailler à son compte dans un bon petit restaurant un peu arty comme il y en a vers Hollywood. Les rêves de Pablo sont des rêves simples. Alors, depuis que Susan et Peter lui ont dit que de toute façon, il n'y avait aucun risque et que c'est Fantastic Loans qui s'occupait de tout, qu'il empocherait 10% par maison sur les 80.000 dollars de plus values prévues, il fonce, Pablo. Il en a déjà quasiment casé deux. L'un d'eux, il en est sûr, la fille était toxico, mais ce n'est pas grave, elle y a droit aussi, au rêve américain.

 

 

NINJA

 

Dans A collosal Failure of Common Sense, Lawrence Macdonnel raconte une blague qui circulait vers 2005 à Wall Street, un coin paumé de Californie, Stockton, où se vendaient des baraques pour 200.000 dollars à des gens qui n'avaient pas de travail. L'auteur, trader sur un autre marché à Lehman Brothers, avait beau être un adepte du libéralisme de marché, ce genre de blague fit partie des éléments qui l'amenèrent à enquêter en interne sur ce qui se passait. Il découvrit alors les NINJA loans. Des crédit immobiliers hypothécaires assortis pour une durée de un à cinq ans d'un taux d'appel fixe ridicule appelé teaser, en général autour de un pour cent. No Income No Job or Assets. Ni travail, ni bien, ni revenu. NINJA. Pour beaucoup de gens, ces offres étaient très attractives car le remboursement à taux teaser coûtait bien moins cher que le paiement de leur loyer. C'était un produit d'appel fantastique pour toute la population précarisée par vingt ans de politiques libérales de marché.

 

À l'époque « keynésienne », c'est-à-dire de 1933 à 1979, aux USA, le niveau d'emploi était assez élevé, les protections nombreuses, les revenus tendaient à augmenter. Non pas que les pays développés comme les USA étaient des paradis, mais il y avait des logements communaux ou détenus par l'état, et l'immobilier n'était pas cher car les régulations limitaient la spéculation. De fait, quand les militants afro-américains manifestaient, c'était, après avoir bénéficié des progrès de l'éducation publique de l'époque du New Deal, pour avoir accès aux mêmes perspectives que la population blanche: ascenseur social, promotion professionnelle, logement. Toutes ces politiques qui volèrent en éclat à partir de Ronald Reagan, quand les importantes baisses d'impôt se soldèrent par de vastes coupes dans les budgets sociaux doublées d'un appauvrissement de l'état, désormais condamné à payer toujours plus d'intérêts sur une dette en augmentation, diminuant ses ressources en proportion. Thatcher privatisa les logements sociaux, Reagan les livra à la drogue que la CIA écoulait pour financer les guerres secrètes au Nicaragua, au Salvador ou contre l'Iran, avec l'aide de l'allié Colombien.

 

Ces crédits NINJA furent la réponse du « marché » à une demande sociale non satisfaite. C'est d'ailleurs l'argument qui conduisit Bill Clinton à supprimer les régulations du New Deal.

 

Une fois le prêt souscrit, il est revendu à un établissement financier qui fait comme pour le prêt de Stewart et Pamela. Il est mélangé avec d'autres. Mais il est en fait un peu comme le sel, l'épice de la CDO ou de la RMBS: on a vu que ces produits étaient protégées par des assurances, les Credit Default Swap ou CDS. On a vu aussi que nos génies qui maitrisaient l'histoire financière et économique des dix dernières années, avaient modélisé que la délinquance sur remboursement de prêts immobiliers ne dépassait jamais 3 %. Bref, il n'y avait aucun risque, et même en dépassant 5 %, ce qui serait du jamais vu (!), les assurances, les resets de teaser et la revente des biens prendraient la relève.

 

Les CDO étaient elles mêmes coupées en tranches. D'une tranche « sûre », avec un taux de « seulement » 4 ou 5 %, réputées Prime Loan, jusqu'à des tranches plus croustillantes composées de plein de prêts comme celui que dans quelques minutes Juan et Maria vont souscrire auprès de Pablo pour l'achat d'une maison en bois au milieu de nulle part et qui, s'il venait à y avoir une détérioration de l'économie, atteindraient les 15 voire 20 % annuels. Le tout bien entendu classé dans la catégorie des obligations à fort rendement, High Yield. Du juteux, bordé par les assurances CDS et l'hypothèque! Les banques qui rachetaient ces crédits et faisaient des CDO les écoulaient sur un marché toujours plus vaste, en Europe, au Japon, bref, même là où l'immobilier était calme ! Et les acheteurs les remélangeaient avec d'autres, qu'ils revendaient à leur tour à des caisses de retraite, à des épargnants. Voire en immobilisaient pour garantir des crédits à cours terme.

 

Mieux (c'est-à-dire, pire), comme l'immobilier, alimenté par une demande boostée de toute part par du crédit abondant) ne cessait de monter, les sociétés de crédit proposaient à des gens comme Maria et Pablo des crédits à la consommation toujours plus importants, reposant sur la valeur estimée de leur seul bien, une maison au milieu de nul part achetée à crédit teaser. Ces sociétés de crédit, selon le même principe, les revendaient à des banques qui les titrisaient, les transformant en ABS, Assets Back Securities. Mélangés à des CDO.

Du sûr.

 

Évidemment, Juan et Maria ne pouvaient résister et au début de 2006, ils emménagèrent dans leur maison en bois de pierre apparente avec une cheminée décorative et un jardin de gravas que Juan décida d'aménager avec le temps libre qu'il avait. Car depuis quelques mois, d'autres promoteurs avaient fait faillite et la cimenterie tournait vraiment au ralenti. Ça va repartir, lui avait dit Pablo en les quittant, le jour où il leur remit les clefs.

 

 

[À suivre...]


Madjid Ben Chikh

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