Mortage Story (2): Un monde merveilleux

[Lire l'intro]  Il y a 15 ans, un certain nombre d'innovations sur les marchés financiers progressivement dérégulés et globalisés depuis la fin des années 70 grâce à l'application des théories de Milton Friedmann et les victoires électorales néo-conservatrices de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, ont conduit en 2007/2009 à une des plus incroyable débâcle financière, une réplique mondiale de la panique de 1907. Une débâcle qui conduisit les états à venir en aide aux banques en injectant des centaines de milliards d'euros, au moment même où les répercussions de ce krack tarissaient leurs rentrées fiscales, faisant exploser leur endettement. Un endettement qui est aujourd'hui présenté comme la source de tous les maux, alimentant le spectre de faillites sur les dettes souveraines.

 

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Madjid Ben Chikh

par Madjid Ben Chikh - Samedi 30 juillet 2011

Madjid Ben Chikh est né à Paris en 1965 de père ouvrier algérien et de mère française. Ayant milité à l'Escargot, Act Up, Spont-Ex, au PS, mais il vit et enseigne à Tokyo depuis 2006. Il est aussi écrivain et son blog existe depuis 2004.  

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[Lire l'intro]  Il y a 15 ans, un certain nombre d'innovations sur les marchés financiers progressivement dérégulés et globalisés depuis la fin des années 70 grâce à l'application des théories de Milton Friedmann et les victoires électorales néo-conservatrices de Ronald Reagan et Margaret Thatcher, ont conduit en 2007/2009 à une des plus incroyable débâcle financière, une réplique mondiale de la panique de 1907. Une débâcle qui conduisit les états à venir en aide aux banques en injectant des centaines de milliards d'euros, au moment même où les répercussions de ce krack tarissaient leurs rentrées fiscales, faisant exploser leur endettement. Un endettement qui est aujourd'hui présenté comme la source de tous les maux, alimentant le spectre de faillites sur les dettes souveraines.

 

N

otre quotidien, un grand nombre de nos décisions « individuelles » sont en fait des actes conditionnés par la société dans laquelle nous vivons. Depuis 1980, il ne fut question que de déréguler, privatiser, baisser les impôts et réduire les services rendus par les états. Et c'est ainsi qu'au milieu des années 1990, l'Occident fut soudainement pris d'une frénésie d'achats de logements individuels comme il n'y en eu jamais auparavant...

 

2005, Californie, USA. Pamela est médecin dans la clinique privée de chirurgie esthétique dont elle est associée. Elle est mariée à Andrew, un psychanalyste ayant une clientèle de stars. Ils vivent ensemble dans une somptueuse villa, une piscine sur terrasse, un grand jardin, des palmiers. Il leur arrive de la louer pour des tournages de films X et des soirées privées lors de leurs vacances au Liban ou à Brasilia.

 

Pamela a 37 ans, elle pense que c'est le moment d'avoir des enfants. Tous les deux ont décidé d'en avoir deux: il leur faut donc une nouvelle maison, leurs 150 mètres carrés de plein pied s'avérant trop justes. Ils ont repéré une magnifique résidence à une quinzaine de kilomètres de San Francisco, ce qui, pour Andrew, serait un progrès car il a une importante clientèle là-bas. Pour Pamela, qui a décidé de quitter le travail tout en conservant ses parts de la clinique, cela ne sera pas un problème. Au contraire, une cliente lui a récemment proposé d'utiliser son temps libre pour écrire des ouvrages sur la beauté après 40 ans, un marché en pleine expansion. Un éditeur, le mari de cette cliente, s'est dit prêt à investir dans le projet.

 

Ils ont acheté leur maison environ 600.000 dollars il y a 8 ans, elle est désormais estimée à 1.300.000 dollars. Celle qu'ils voudraient acheter coûte 2.100.000 dollars. Il leur faut un crédit, car ils ne veulent pas toucher à leurs économies. Et les taux sont si bas...

 

La maison sera mise en vente par Fantastic Homes Real Estate.

L'agence travaille avec Fantastic Loans, qui travaille avec Fantastic Loans Financial. Ils n'ont aucun mal à avoir leur crédit, le bien étant évidemment hypothéqué (mortgage). De toute façon, Pamela et Stewart possèdent deux assurances vie, des comptes titres avec environ  200.000 dollars en actions, et Pamela possède un cinquième de la clinique Pacific Gold Beauties. Ces placements et les revenus qu'ils génèrent ainsi que leur revenus professionnels les qualifient pour un Prime Loan, un crédit à taux très bas.

 

Pour réaliser cette opération, Fantastic Homes RE va conclure plusieurs contrats avec Fantastic Loans et Fantastic Loans Financial, car il va falloir emprunter l'argent à court terme, un peu comme de la trésorerie, en attendant qu'un nouveau propriétaire se décide. Cela n'est pas très difficile car Susan est la directrice de FHRE et son mari Peter est le directeur de FLF. Un contrat hypothéquant la maison mise en vente, mais pas encore vendue, a permis à FLF d'obtenir d'une banque une avance relai de 1,1 millions grâce à laquelle Susan a pu emprunter un million dans une seconde banque pour concrétiser l'achat sur la deuxième maison le temps que Pamela et Stewart ne concrétisent leur achat. FL est donc le préteur sur le crédit du côté des acheteurs, et FLF est propriétaire du crédit.

Une fois l'opération terminée, Susan paye le vendeur, et FLF  revend le prêt de Pamela et Stewart à des banques qui depuis plusieurs années rachètent les rachètent.

 

 

Que devient le prêt de Pamela et Stewart ?

Un acheteur de la division Real Estate (immobilier) d'une grande institution financière, disons Bear Stern, Lehman Brothers ou Goldman Sachs, achète à des sociétés comme FLF des dizaines, des centaines de prêts.

 

Cet acheteur ainsi que les analystes, économistes et modélisateurs financiers de cette banque sont extrêmement brillants, doués. Ils ont fait des études très poussées, ce sont des ingénieurs, spécialisés en mathématique, en physique, et certains maîtrisent parfaitement la physique quantique, intégrant, modélisant l'incertitude. Depuis plusieurs années, ce sont eux qui « font » la finance, depuis que la génération précédente, la bande de crétins qui s'est faite avoir avec le krach obligataire de 94/96, n'ait été balayée, bien fait pour leur gueule. Eux, ils ont intégré la complexité. Mieux, ils ont intégré toute l'histoire financière des 10 dernières années, l'éternité. Avant eux, c'était le moyen-âge. Avec eux, la finance est entrée dans une ère totalement nouvelle: il n'y aura plus de krach. Mieux, tout est mis en place pour que, s'il y avait une baisse, les performances financières soient encore meilleures et qu'ainsi le marché s'auto-régule de lui-même. Ils sont les génies, ils ont inventé, créé, modélisé le fil à couper le beurre financier.

 

Leur analyse est simple, leur logique implacable. Depuis toujours, c'est à dire depuis 10 ans, les prix de l'immobilier ne cessent de monter, et « le taux de délinquance » sur les prêts immobiliers est inférieur à 3%. Autant dire qu'en créant des produits financiers composés de ces prêts, on obtient des produits extrêmement sûrs, garantis, redistribuant les intérêts des prêts. Quand aux délinquants qui ne remboursent pas, on garde ce qui est déjà remboursé et on revend la maison, hypothéquée: comme l'immobilier monte toujours, on réalise une plus value. Bingo! On a donc trouvé le truc pour gagner de l'argent avec des faillites.

 

Nos experts, brillants, des types du genre qui vous regardent de haut parce que vous ne pouvez pas comprendre tout ça, vont donc racheter les crédits immobiliers émis par des sociétés comme celle de Peter, Fantastic Loan Financial. Puis, ils vont les regrouper pour un certain montant, disons par lot de 1 millions de dollars et faire des Residential Mortgage Back Securities revendus sur le marché, comme des actions (Securities: on créé un produit basé sur la valeur de bien hypothéqué, comme pour une société par action. Toute plus-value est redistribué, comme un dividende). Ou bien les mélanger avec d'autres dettes, cartes de crédits ou obligations d'états, dans, par exemple, des Collateralised Debts Obligations (Obligations: dette, remboursée à l'échéance, et auquel s'ajoute le versement des intérêts).

 

Les taux étant, aux USA, généralement des taux variables, si les taux montent, c'est bon car le lot, la CDO rapporte plus. Si l'immobilier monte, la valeur de la RMBS monte car c'est un placement recherché. Et si les taux baissent, dans le cas où l'économie va mal, il y a plus de faillites et on peut empocher les plus values. Tout cela reste, de toute façon, très liquide, et s'achète, se vend. La création de ces produits (dérivés de crédits) transforment des dettes en biens, en investissements.

On va les assurer avec un Credit Default Swap. Moyennant le paiement dérisoire d'un premium (une cotisation), si le portefeuille se détériore fortement, vous recevez un montant calculé à l'avance qui compense la perte éventuelle. C'est tout bénéfice, il n'y a aucun risque.

 

Bref, une fois qu'on a fait les paquets, qu'on les a assurés, on va leur donner des noms, mini-bond 1, mini-bond 2, High-Yield Portfolio Estate/ HYPE... Des placements que vous inclurez dans des Variance 12, Sécuritance 24 si vous êtes une banque française, et que vous revendrez à votre tour comme du sûr, du solide. C'est là le coup de génie: vous revendez le prêt en petit morceaux, comme des obligations ou des actions, transformant des dettes en propriété et ainsi vous les sortez de votre bilan, vous faites rentrer du cash et vous prêtez encore dans les mêmes conditions. Vous pouvez même en garder que vous accumulerez comme des placements pour générer du crédit. En effet, en tant que banque, vous vous devez d'immobiliser un certain ratio de « vrai" argent, de bien. Les dettes de vos clients sont pour vous des charges, des obligations financières que les créanciers honorent pour vous à chaque remboursement. Mais si vous possédez des CDO, des RMBS et autre ABS d'autres banques, des produits que vous pouvez revendre, ce ne sont plus des charges, mais des biens, qui génèrent un revenu et qui garantissent votre capacité à emprunter puisque, si vous avez un problème de solvabilité, vous pouvez les revendre...

 

C'est sûr, ça montera toujours et il n'y a aucun risque que ça baisse: les types qui ont fait calculé et modélisé tout cela, vraiment, ce sont des génies.

Vous envoyez vos produits, bien sûr, à des agences de notations, peuplées de types qui ont fait les mêmes études, qui n'en peuvent pas de contempler leur intelligence: ils notent ces obligations, produits DÉRIVÉS de crédits (donc, assis sur des dettes) AAA, comme la dette de la Suisse. Et enfin vous mettez sur le marché. C'est toute la magie de la titrisation (transformation d'un bien, d'une dette en une valeur qui s'achète et se vend au prix de l'offre et de la demande), rendue possible grâce à l'informatique et à la dérégulation financière des années 80/90. Les grandes banques en mettent dans leurs FCP, Fonds Communs de Placements, et autres SICAV monétaires « dynamiques », que beaucoup de gens achètent comme des placements sûrs. Elles peuvent ainsi proposer de l'épargne « garantie à 5% » avec des publicités « cool » où celui qui ne place pas est le roi des crétins.

 

 

 

Avant, c'est-à-dire après le krach de 1929-1932, un certain nombre de lois encadraient très strictement les activités financières. Aux USA, le Banking Act voté au début de l'administration Roosevelt en 1933 et élaboré par les deux congressistes Démocrates Carter Glass et Henry B. Steagall, obligeait à séparer banque, crédit, activité financière et assurance.

 

Le libéralisme de marché qui triompha idéologiquement à partir de Margaret Thatcher et Ronald Reagan, aboutit en 1999 à son abrogation, sous le mandat (pourtant) démocrate de Bill Clinton qui ne faisait qu'entériner une situation de fait créée par les rachats successifs de Citibank (absorption de courtiers, de banques d'affaires, de sociétés d'assurance, d'organismes de crédit). On pouvait donc ouvrir des comptes de particuliers, les utiliser pour faire des crédits immobiliers, prêter à des sociétés comme Fantastic Loans, titriser ces crédits et les assurer avec des CDS, le tout dans la même banque.

 

Cette dérégulation, adjointe à toute l'innovation financière depuis 20 ans, allait ouvrir des possibilités de nouveaux produits DÉRIVÉS (de crédits, mais aussi de monnaies, de matières premières, de biens divers, de crédits à la consommation, etc) permettant, aux dires de leurs promoteurs, de diluer le risque et par là même, d'obtenir une finance auto-régulée, à l'abri de toutes les crises. La titrisation de ces produits serait le nec plus ultra d'un monde qui n'aurait plus besoin de l'état, mais où tout reposerait sur les contrats d'agents libres et responsables.

 

Le crédit de Pamela et de Steward est dont maintenant dilué dans un produit un MBS ou une CDO, ou bien dans l'un mélangé dans l'autre, puis remélangé, rapportant entre 5 et 8 % annuels à la banque qui en a acheté, une performance sûre notée AAA, qui va peut-être le rediluée pour composer un autre produit. Une SICAV monétaire dynamique pour protéger l'épargne des entreprises, ou les économies de Grand-mère, par exemple.

 

 

[À suivre] [Introduction] [3e partie]


Madjid Ben Chikh

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