Sur les aires d'autoroute

Parcé-sur-Sarthe, une aire d’autoroute géante comme il en existe d’autres, avec Tour Eiffel en corde rouge pour les enfants, parcours santé pour les parents, gonflage gratuit, moult établissements qui osent s’appeler restaurants, quelques snacks proposant des menus Croque-Monsieur/Coca à seulement 9,90 euros aux ménages les plus modestes n’ayant pas eu le temps de faire cuire un poulet rôti avant de partir.

filet
Philippe Coussin-Grudzinski

par Philippe Coussin-Grudzinski - Dimanche 24 juillet 2011

Diplômé du CELSA et d'autres institutions prestigieuses de la République, Philippe C.-Grudzinski, 24 ans, est vénère d'être au chômage. Pour compléter ce tableau de looser, il écrit des romans, fatalement autofictionnels, mais n'a pas encore d'éditeur. Il étudiera toutes vos propositions très sérieusement, y compris s'il s'agit de recel, de trafic de drogue ou de proxénétisme, parce que faut bien vivre, ma pauv' Lucette. Son premier roman, Voyages sur Chesterfield, est paru en mai chez Intervalles.

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Parcé-sur-Sarthe, une aire d’autoroute géante comme il en existe d’autres, avec Tour Eiffel en corde rouge pour les enfants, parcours santé pour les parents, gonflage gratuit, moult établissements qui osent s’appeler restaurants, quelques snacks proposant des menus Croque-Monsieur/Coca à seulement 9,90 euros aux ménages les plus modestes n’ayant pas eu le temps de faire cuire un poulet rôti avant de partir.

C

’est dans cet endroit on ne peut plus glauque que moi, jeune branleur parisien qui ne sort que des endroits de bon goût, qui n’écoute que de la musique de bon goût, qui ne lit que des livres de bon goût, bref, qui se vautre dans la volupté H24, c’est donc dans cet endroit tout simplement normal que moi, petit con méchu en chemise en jean, slim noir, bateaux rouges, casque design et sac en toile d’un label berlinois dont je ne connais que le logo, découvre l’ampleur de la catastrophe sociale française.

Pas que je ne lise pas les journaux, au contraire, mais il y a toujours ce filtre des mêmes éditorialistes qu’on voit, qu’on entend et qu’on écoute partout, tout le temps, ce n’est jamais totalement brut. Ce n’est pas cette claque dans la figure, quand, en ouvrant un des congélateur de la boutique Total pour m’acheter un Magnum blanc, j’entends Bobonne dire à Jean-Claude qu’elle s’inquiète, qu’ils n’auraient pas du réserver cette location à Pornic, parce qu’à Pornic, y’a des types qui découpent les enfants, et même qu’ils les violent avant, et même qu’il faut réhabiliter la peine de mort, rien à foutre qu’ils soient malades, les mecs, il faut leur couper la tête.

 

Ce n’est pas cette claque dans la figure quand je grille Jean-Claude en train de s’acheter des revues pornos avec des vagins épilés en couverture, en ayant bien pris bien soin de choisir les magazines avec les filles les plus juvéniles possibles, tout en finissant par concéder à Bobonne qu’elle a raison, qu’à Pornic, c’est dangereux, et que les pédophiles, faut tous les foutre sur la chaise électrique, il est comme ça Jean-Claude, il est persuadé qu’en France on avait la chaise électrique, parce que Jean-Claude a beau être über chauvin, il peut pas s’empêcher d’admirer les States depuis qu’il a découvert Vegas pour ses 20 ans de mariage avec Bobonne.

 

Ce n’est pas cette claque dans la figure quand, dans les toilettes de la boutique Total, je vois Jean-Claude pisser à côté de l’urinoir en expliquant à Kévin que c’est pas grave, y’a des Noirs et des Arabes pour nettoyer tout ça, tu sais Kévin, ils sont contents d’avoir un boulot, les Noirs et les Arabes, parce que les Noirs et les Arabes, ils sont tous feignants, ils branlent que dalle, c’est pour ça qu’ils sont pauvres, alors fais pareil que Papa, ça leur f’ra les pieds, ça les forcera à bien faire leur boulot, à c’te bande de feignasses.

 

 

Bobonne & Kévin

 

Ce n’est pas cette claque dans la figure quand, en sortant des toilettes souillées par Jean-Claude, Bobonne me regarde d’un air mauvais parce que j’ai osé embrasser les cheveux de mon amoureux, juste avant de faire un sourire innocent à son petit Kévin, 16 ans, qui ne s’est pas privé pour nous faire l’amour avec les yeux. Ce regard réprobateur qui dit tout, qui dit qu’on doit être des pédophiles, qu’on a dû faire des trucs dégueulasses avec un routier dans les chiottes, et que, limite, pour nous, hop, pareil, peine de mort, tant qu’on y est.

 

Ce n’est pas cette claque dans la figure quand, alors que Jean-Claude engueule Bobonne parce qu’ils n’ont plus aucune thune sur leur compte épargne, j’aperçois à travers les vitres de la voiture trois vanity remplis de tous les produits de beauté qui sont passés à la télé ces derniers mois, genre Bobonne a besoin de tout ça pour se faire belle pour aller au casino, je remarque aussi qu’ils descendent leur machine à café Nespresso, leur petit écran plat portable Samsung, leur lecteur DVD portable LG et trois Nintendo DS, ils sont totalement piégés par la consommation, totalement manipulables, ils ont tout ce qu’il faut avoir, mais ne lisent pas, quoi que, autant pour moi, il y a un exemplaire de Femme Actuelle posé sur la glacière à l’arrière du Scénic.

 

Et puis à force de me prendre des claques sous les néons blancs de l’espace détente Total, je finis par comprendre le désarroi de ces 20% de Français qui veulent voter Marine Le Pen en 2012, je finis par me remettre en question, je finis par me dire que je ne suis qu’un petit con prétentieux qui lui aussi consomme comme un mouton même s’il prétend l’inverse, qui se croit unique alors qu’il se fond totalement dans la masse des parisiens pseudo-arty donneurs de leçons, et puis, alors que j’étais prêt à comprendre Jean-Claude et Bobonne, limite à valider leur point de vue sur le monde, je me dis que non, cette société où tout est censé se valoir, où je suis censé respecter tout point de vue à défaut d’être taxé de danger pour la démocratie, cette société ne me plait pas du tout.

 

Alors je vais frapper à la vitre de Jean-Claude, je roule une énorme pelle très profonde et très baveuse à mon amoureux en le regardant droit dans les yeux, et alors que Jean-Claude et Bobonne sont aussi choqués que s’ils avaient vu la mort d’un cycliste du Tour de France en direct sur leur écran plasma 3D 127 cm, je leur dis qu’avant de me regarder comme un pédophile, ils feraient mieux de demander à leur Kévin de 16 ans s’il serait pas un peu pédé, juste comme ça, pour voir.

 

De retour dans la voiture, Autoroute FM annonce la formation d’un bouchon au niveau de Cérans-Fouilletourte. Je me dis que j’ai hâte d’y être, pour baisser la vitre et écouter les conversations des berlines familiales plutôt que cet album de Sufjan Stevens qui tourne en boucle depuis le pont de Sèvres, qui rajoute un peu de beauté, de grâce et de finesse à cette France qui ne l’est pas, mais qui nous coupe, au fur et à mesure, de la triste réalité des choses, malheureusement pas circonscrite au Scénic de Jean-Claude et Bobonne.


Philippe Coussin-Grudzinski

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