Peplum de folles

Donc c'est l'été et le cinéma américain nous sauve encore une fois du cinéma français. Pendant deux mois, on a nos blockbusters bien ringards avec des explosions dès les 5 premières minutes (Sandrine Bonnaire eat your heart out) et des machins qui se transforment en Transformers même si ça ne dit rien de particulier sur quoi que ce soit. Et parmi tous ces teraflops d'effets de synthèse qui nous émerveillent, Hollywood persiste à faire des films de gladiateurs. Pourquoi? Normalement ça aura dû disparaître avec le XXème siècle.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 17 juillet 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Donc c'est l'été et le cinéma américain nous sauve encore une fois du cinéma français. Pendant deux mois, on a nos blockbusters bien ringards avec des explosions dès les 5 premières minutes (Sandrine Bonnaire eat your heart out) et des machins qui se transforment en Transformers même si ça ne dit rien de particulier sur quoi que ce soit. Et parmi tous ces teraflops d'effets de synthèse qui nous émerveillent, Hollywood persiste à faire des films de gladiateurs. Pourquoi? Normalement ça aura dû disparaître avec le XXème siècle.

C

'est une des blague préférée dans mon groupe d'amis : « Tu aimes les films de gladiateurs? ». C'est comme si on se moquait de nous-mêmes, une question d'homme gay borderline lubrique, presque à faire une proposition indécente à un jeune de 18 ans (ça va, c'est bon, il est majeur hein) qui annonce une réelle différence d'âge tout en étant correcte, du genre je vais pas t'agresser non plus, arrête de téléphoner à SOS Homophobie pour pleurer OK? Cette blague a la dent dure, ce qui va très bien à un genre cinématographique dans lequel les acteurs montrent volontiers leur dentition, comme le merveilleux Gerard Butler dans 300 que je viens de mettre il y a 5 minutes à peine sur l'économisateur d'écran de mon iPhone pour bien marquer à quelle catégorie de gay barbu j'appartiens.

On disait déjà ça dans les années 90, comme une révérence à la grande époque du genre, celle des années 60, quand les films de gladiateurs étaient des succédanés de porno qui n'existait pas encore. Ces films étaient les seuls qu'on avait sous la dent (oui je continue dans l'odontologie), quand il n'y avait jamais d'hommes déshabillés au cinéma à part le magnifique Steve Reeves et ça a été vraiment pénible de grandir à une époque où il y avait que Robert Conrad pour se trouver dans des situations abracadabrantes dans Les Mystères de l'Ouest qui nous permettaient d'admirer, tous les samedis après-midi, le dessin fantastiquement parfait de ses pecs poilus.

À part lui, c'était la disette et il faut trouver dans le porno la fascination que les hommes de ma génération ont depuis à cause de traumatisme de la faim que l'on a subi en grandissant. S'il y avait eu des associations LGBT à cette époque, on leur aurait demandé de se battre pour nos droits mais surtout pour mettre fin à cette aliénante pudeur masculine de la télé post-ORTF parce que ça  a fait beaucoup de mal.

 

Bref, on a longtemps cru que ces films de gladiateurs n'existaient que pour répondre à ce besoin et à un moment, tout le monde a admis que le genre allait disparaître, comme les studios Cinecittà ou tous ces bodybuilders qui n'avaient plus d'opportunité de carrière à part finir gouverneur de Californie. OK, les grands réalisateurs hétéro-folles comme Kubrick tenaient à faire du péplum pour prouver (avec flair) qu'il était possible de renouveler le genre et ça a produit des trucs super rigolos, mais on avait l'impression d'appartenir à une espèce en voie de disparition d'où la question déjà passéiste du « Tu aimes les films de gladiateurs? »

 

Et depuis Hollywood a décidé de venir à notre rescousse (vous remarquerez que j'utilise des expressions datées pour vous mettre dans le bain d'avant J.-C) et les années 2000 nous ont bluffé avec tous ces films à costume comme Troie, Alexandre, 300 et bien sûr Gladiateur. Je fais partie de ces hommes murs qui ont pleuré en silence en regardant Russell Crowe balayer d'une main rugueuse le mouvement doux des champs de céréales et même si je savais que c'était un pièce visuel (le soleil en contre-jour, la poésie du seigle ou alors était-ce de l'orge ou du blé avant les OGM), c'était le genre de scène que j'attendais depuis tout petit car je trouvais que les films de gladiateurs ne s'arrêtaient pas assez pour admirer les paysages romains ou de l'empire romain at large. Cette grande folle hétéro de Riddley Scott avait vraiment compris ce qui nous faisait craquer, nous les gays, depuis Blade Runner et c'est fascinant de voir à quel point ces réas ont puisé dans l'imaginaire gay, comme Kubrick et Terrence Malik, ces hommes qui aiment tellement les hommes (beaux, toujours) que ça nous fait poser des questions sur leurs motivations secrètes.

 

Il est désormais connu que les rares séries télé comme Au nom de la loi ou Les Mystères de l'Ouest étaient autant écrits pour les femmes au foyer américaines qui s'ennuyaient pendant les longues après-midi de ménage que pour les hommes qui aimaient les hommes (et qui faisaient le ménage aussi au même moment). C'est une double cible marketing qui a ensuite été la clé du succès des Golden Girls et de Desperate Housewifes aujourd'hui. Ces scénaristes jouaient du double entendre (en anglais dans le texte) d'une manière continue, envoyant des messages codés à qui pouvait les comprendre. Mais les films de gladiateurs, c'est une case au-dessus, comme les films de guerre, où les hommes sont largement prédominants et je connais certains papas qui ont rendu leurs fils gays à force de les nourrir avec Les Canons de Navarone, croyant aguerrir leur progéniture avec des films virils, où on se bat pour survivre. Bah, quelles cruches. Eux ne voyaient que les épées et les fusils alors que nous ne regardions que les jolis bras qui les maniaient.

 

 

Gladiateur

 

Alors, quand Gladiateur est arrivé, on était tous surpris, et je ne vais pas revenir ici sur l'énorme succès commercial de ce film car tout a été dit sur un tel chef d'œuvre de blood, sweat & tears. Ce qui nous a foutus sur le cul, ce n'est pas que ce film provoque la sortie d'autres films puisque Hollywood fonctionne sur un système de copier / coller, mais ce qui était renversant, c'est que d'autres films poursuivent cette idée gay. On était magiquement passé des films pouffiasses comme toute la série des Conan le Barbare (enfin ça peut vous exciter au troisième degré si vous aimez Bonnie Tyler), avec une mauvaise photographie et pas un seul mec mangeable (Schwarzy était une bombe à 18 ans mais après non) à des superproductions qui brillaient de tous les côtés avec plein de bombes en seconds rôles comme Djimon Hounsou.

 

Le sous-contexte gay s'affichait de plus en plus avec Alexandre et beaucoup d'hétéros qui pouffaient de manière gênée lors des projections dans la plus grande salle du Ciné Cité Les Halles) et Troie, bien que ça a rendu les folles helléniques très en colère à cause des innombrables incohérences historiques (sans parler des guirlandes de fleurs et de lianes en plastic qui dégueulent des « jardins suspendus » aussi. (Aparté: c'est comme la glycine dans Desperate Housewifes qui est toujours en fleurs, épisode après épisode, saison après saison, on est en train de faire croire à l'humanité entière que la glycine fleurit non stop mais bon).

 

Le code de ces films, c'était de récupérer le maximum d'idées de la culture gay pour les revendre à un public hétéro. Présenter Xerxès dans 300 comme la créature de 2 mètres et plus – mi drag queen, mi master SM démoniaque –ressemble au traitement très longtemps réservé aux gays, le freak qui représente le mal. Le célèbre livre de Vito Russo, The Celluloid Closet, adapté plus tard en documentaire, résumait déjà tout ça en 1981. Mais la nouveauté du phénomène aujourd'hui, c'est qu'il y a beaucoup plus de troisième degré et de tongue in cheek. On traite les clichés gays pour en rire aussi, comme dans South Park, car tout le monde veut faire des clins d'oeil aux films de gladiateurs. Depuis Russell Crowe, il y a une relation profonde entre l'homo de service, comme Proximo dans Gladiateur, qui meurt lui aussi en sauvant le héros. Dans Spartacus, les gays sont des personnages aussi beaux et attachants que le héros principal. Il y a cette idée que tous font partie d'une minorité sous esclavage qui finit par se libérer, au péril de leur vie.

 

Tout ça était déjà hilarant et assez émouvant aussi mais ça a pris une nouvelle dimension quand la télé s'y est mise. Avec Rome (2005), on a admiré des acteurs romains qui parlaient avec un accent anglais, mais c'était juste très bien fait, violent, comique, avec plein d'acteurs sexys. Parallèlement, il y a eu les Tudors (2007) qui n'est pas un film de gladiateurs mais où il y avait une flopée de beaux mecs (Henry-Cavill-marry-me-an- I'll-stop-writing-about-AIDS-forever) et du sexe dans toutes les positions. En ce moment, il y a Game Of Thrones, la dernière série de HBO qui est lancée avec un tel tintamarre de promo qu'on ouvre le New Yorker du 18 avril dernier et il y a un dépliant de 8 (HUIT) pages pour l'annoncer, ce qui n'arrive jamais dans ce magazine. Et maintenant, j'y arrive, les gays sur FB se demandent s'il faut télécharger Spartacus: Blood and Sand, la dernière série hallucinante de Starz, un truc de ouf comme on disait sous Néron avec un acteur si beau qu'il semble sortir de Fast & Furious (le 3, le meilleur, où la photographie est si belle qu'on ne regarde même pas ce qui se passe parce qu'on est absorbé par Lucas Black dès qu'il apparaît sur l'écran).

 

Cette série, c'est le sommet de ce qu'on attendait depuis 50 ans. C'est tellement masculin qu'on se demande là, vraiment, pour le coup, où sont les femmes. Le personnage principal est une sorte de barbare du Nord, un viking sans bateau, qui passe les premiers épisodes avec une barbe et les cheveux longs, les attributs de l'hypster le plus hypster. Oubliez le dossier misérable du Courrier International sur le phénomène, l'acteur en question, Andy Whitflied, ressemble carrément à un Jésus partant à la guerre. Il est si beau que la caméra ne cesse de lui faite des gouzis gouzis en gros plan en glissant sur tout ce système pileux et capillaire, en plus avec plein de sang frais dedans, ça glisse comme dans 300 avec l'image qui s'arrête quand il découpe les gens en morceaux. C'est un virtuose! Il est tellement beau qu'on se mord les doigts en se demandant si on va l'aimer autant quand on lui coupe les cheveux (Samson syndrome here) mais il devient bien sûr encore plus... gay. Il y a des scènes dans lesquelles tous les gladiateurs ou presque sont à poil avec de la nudité frontale s'il vous plait et pas uniquement pour faire genre, 2 secondes et c'est fini, non la caméra revient dessus comme pour dire « Même pas peur, on est modernes, on montre la bite et tout ». Et il y a des références gays comme dans Gladiateur, comme dans Rome, mais là c'est à foison (expression antique) avec une approche cultural studies pour les masses (oxymoron). Les gays existaient à l'époque, et ils n'étaient pas stigmatisés, la liberté sexuelle n'a pas commencé avec Jean-Paul Gaultier.

 

 

Chabrol

 

Alors oui, pendant ce temps, le cinéma français se prépare probablement à nous balancer un nouveau Chabrol de merde (ah merde il est mort) et la télé française, c'est le royaume de Kad Merad qui nous assomme avec ses 800 films tournés au cours des 18 derniers mois. Pour faire oublier DSK, tous les scénaristes français sont en train de plancher sur des films où les relations entre hommes et femmes vont être encore plus cui cui les petits oiseaux comme dans les films bourges de Woody Allen, mais il reste Le Cercle sur Canal et toute une batterie de critiques de cinéma qui font des effets de manche et des joutes préfabriquées (tout le salaire va chez le psy) pour défendre un cinéma « différent » qui vient probablement du Kazakhstan, le pays qui se paye régulièrement 4 pages centrales de propagande dans l'Herald Tribune. Je déborde? À peine. C'est pas Sandrine Bonnaire qu'Aubruy devait engager pour la briefer sur les questions « culturelles", c'est Yannick Dahan! Enfin un journaliste slash cinéaste qui a tout compris du cinéma tel qu'il devrait être, pas ces immondices de folles coincées parisiennes qui ne produisent que des films pour engranger de l'argent qui leur permettra de se payer des putes quand ils auront 70 ans (c'est pour bientôt, beware).

 

Car c'est là le mot de la fin, ce qui est merveilleux avec ces films et ces séries télé de gladiateurs, c'est qu'ils sont fait par des hétéros pur jus quand les gays ne sont pas foutus de toucher au genre. Christophe Honoré à Carthage en l'an 23 après J.-C? No way José. Ils refusent de mordre à l'appât (toujours les dents) car ce sont finalement des fiottes qui préfèrent faire du cinéma avec 8 femmes (pourquoi pas 45 quand vous y êtes, on a de la réserve) plutôt que nous montrer ce qu'on aime vraiment, des mecs plein de muscles et de sueur, des hommes divers de toutes les races (j'attends le version des Travaux d'Hercule par Ang Lee) et du sexe frontal en revendiquant fièrement la valeur commerciale que ça a, à notre époque, quand tous les kids regardent du porno parce que c'est grâce à ça qu'ils baisent vraiment bien vous savez. C'est quand même incroyable que ce soit cette Amérique que vous jugez si puritaine qui nous marave la gueule dès qu'on aborde la sexualité et qu'il y a plus de contenu sociologique dans True Blood que dans n'importe quel film flippant de Chéreau et vous continuez, comme des branques, à nous bassiner sur le cinéma français qui est si nul qu'il se permet de faire un film sur Sarko. Berk! Je déborde? À peine. Les grands cinématographes gays comme Fassbinder, Visconti et al ont accouché en France de tapettes mijaurées, qui sont effrayées par la moindre vision de la virilité entre hommes alors que c'est pourtant tout ce qui les excite dans la vraie vie. Mais non, pas un seul pour s'attaquer à un genre de gladiateurs, comme l'a fait Derek Jarman dans Sébastiane avec no budget (son seul bon film en plus) et qui fait parler les acteurs en latin en plus, pour compliquer les choses.

 

Donc c'est l'été, amusez vous, dans deux mois ça sera l'automne avec la pluie, la grisaille, une campagne électorale de merde pendant 7 bons mois et un nouveau Chabrol (ah merde, il est mort?). supeeeeer.


Didier Lestrade

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