Batman à Clichy-sous-bois, ou le tokénisme fictionnel
par Richard Mèmeteau - Dimanche 17 juillet 2011
Professeur de philosophie, co-fondateur de Freakosophy, geek attardé, fan de comédie US, discuteur de théories en tout genre dans les cafés, et, depuis 2005, amoureux de Kele Okereke, le chanteur de Bloc Party.
Depuis Star Trek et Lost — séries ethniques par excellence — on a le sentiment que les Américains intègrent dans la fiction les minorités comme autrefois les Grecs et les Romains intégraient les dieux des vaincus à leur panthéon national. Manœuvre politique habile, qui consiste à pacifier les relations sociales en accordant une place égale dans la fiction à ceux qui n'ont pas de considération égale dans la société. Vus sous cet angle, les séries et d'autres formes de culture pop sont de véritables armes politiques, entretenant l'inégalité plus qu'elles ne la résorbent. La comparaison peut paraître forcée. Pourtant, ce tokénisme fictionnel n'est pas sans ambiguïté, et s'avère beaucoup plus riche qu'il n'est au premier abord. Car ce qui est commun à l'Antiquité et aux Américains d'aujourd'hui, c'est qu'il existe un véritable panthéon de dieux modernes américains, d'American Gods, que sont les super-héros des comics américains. Les minorités qui y entrent ne sont donc pas de simples personnages. Elles sont transformées en super-héros et dotées d'une aura nouvelle. Cela pourrait sonner comme une règle anthropologique simple: il n'y a pas d'intégration culturelle possible sans payer ce prix symbolique, sans rendre gloire aux vaincus économiques.
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es comics américains ont depuis les années 50 poussé indirectement toute une politique de visibilisation super-héroïque des minorités. Le Comics Code Authority a ainsi, entre autres choses assez ringardes (comme interdire les loups-garous, les zombies, ou le cannibalisme), interdit de se moquer de tout groupe religieux ou racial. À partir du milieu des années 60, en suivant l'évolution de la société américaine et en dépit des atermoiements du CCA, il devenait évident qu'il devait exister des super-héros noirs, des super-héros japonais, des super-héros russes, et bien sûr, finalement, des super-héros arabes. Les scénaristes n'avaient pas eu à se préoccuper de cette question du terrorisme islamiste avant 2001, mais il était urgent de neutraliser cette peur en lui concédant la création de quelques super-héros. Prendre les dieux des vaincus reste jusqu'à ce jour la meilleure façon de les contrôler, de les mettre dans sa poche. Car les super-héros, comme les dieux, finissent toujours par travailler pour ceux qui croient en eux.Â
Dans l'univers Marvel, la super-héroïne qui joue ce rôle est assez inquiétante pour un Français moyen. "Dust" est afghane et porte une burqa, et (détail qui fait tout son charme) déclare le faire en toute liberté. Mais elle n'hésite pas à se changer en sable (burqa y compris – miracle des super-pouvoirs!) pour déchiqueter froidement ses agresseurs masculins. Depuis 2002, et grâce à Grant Morrison, une femme musulmane en burqa, qui n'est ni féministe convaincue ni islamiste radicale, a intégré l'équipe des X-Men. Pourtant, peut-être en raison de sa trop éphémère actualité, le personnage reste sous-exploité.Â
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Avant elle, Marvel avait fait naître une illustre prédécessrice (deux phonèmes consonantiques autorisés par maître Benjamin Constant himself): l'Egyptienne Ororo Monroe, dit "Tornade", jouée par Halle Berry sur grand écran. Le seul problème est que ce personnage est très peu emblématique: cheveux blancs, plus wiccane que musulmane, avec un nom à consonance plus américaine qu'arabe, Tornade est surtout adoptée très tôt par le professeur Xavier, ce qui en fait une sorte de freak fragile et changeante. Suite à une blague de Chris Claremont, elle est devenue le leader androgyne et punk des X-men dans les années 80 – ce qui était à la fois étrange si l'on se souvenait qu'elle était l'argument exotique et sensuel des X-men d'autrefois, et kitsch, tellement on lui attribuait de caractères contradictoires. Lui redonner une origine africaine et une conscience politique a été le travail tout récent des scénaristes de Marvel (en la mariant notamment à la Panthère Noire, premier personnage noir et africain des comics).Â
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DC Comics a aussi été associée en 2006 à une entreprise surprenante. Le grand éditeur américain lance un cross-over avec la Justice League et les 99, un groupe de super héros créé par le psychothérapeute koweïtien Naif Al-Mutawa. L'objectif était de proposer un modèle positif pour les enfants palestiniens, et lutter contre l'influence djihadiste et les appels au martyr. L'équipe artistique à l'origine du développement des 99 est composée de pointures de DC, et bien que le cross-over n'ait pas été un succès, la série est déjà supposée se décliner en dessins animés, en comics diffusés en Inde ou en Indonésie, et en parcs à thème. Mais cette intégration est périphérique.
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Batman peut-il être arabe ?
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Il y a peu, dans les pages du Detective Annual #12, Batman lui-même a décidé d'offrir à un Français arabe et musulman l'occasion de devenir son Nightrunner. Il est difficile de revenir sur les détails de scénario qui ont fait de Batman une franchise de justiciers qui s'exporte de par le monde. On va s'en tenir aux éléments essentiels. Bilal Asselah, de Clichy-sous-bois, algérien, musulman, âgé de 22 ans, sera officiellement en charge de surveiller Paris pour le compte de Bruce Wayne. Il va devoir rétablir la paix entre les sauvageons et les flics, désamorcer les complots ésotériques qui se trament dans les catacombes, et apprendre à faire le deuil de la mort de son ami d'enfance tombé sous les coups des policiers lors des émeutes de 2005. Mais tout ça – détail qui a toute son importance –, sans la cape. La cape est le privilège des deux autres Batmen: Dick Grayson (le premier Robin) et Bruce Wayne (of course).
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Batman est un héros différent des autres parce qu'il tire sa force de son invisibilité. Sa cape n'est pas que le signe de sa majesté, elle lui assure aussi de se fondre dans le moindre bout d'ombre à portée de cape, et ne plus laisser apparaître que son regard de justicier sans peur. Les autres super-héros de DC ou de Marvel n'ont pas eu la même chance. Quand ils possèdent le pouvoir de se rendre discret dans l'ombre, il leur est aussi attaché la vertu d'être malin, voire lâche ou roublard. L'invisibilité de Batman au contraire le rapproche encore davantage du prédateur. Il est le chat qui voit sans être vu la souris qu'il s'apprête à croquer.Â
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Et voilà donc Bilal qui débarque du 93, et lui n'est pas invisible. Dans le premier épisode, il s'interpose directement entre les flics et les jeunes, et il se fait péter la gueule. Bref, il n'a rien du chat. Il tire une certaine agilité de ses anciennes séances de semi-yamakasi. Mais Bruce Wayne le juge trop faible au combat et lui apprend tout de suite les rudes vertus de l'entraînement à la matraque télescopique. Avant de s'arrêter au carrefour des questions identitaires et de la fiction, il y a déjà une évidence machiavélienne chez Batman qui fascine probablement la plupart de ses lecteurs: le vrai pouvoir est caché – et corollairement, il ne sert absolument à rien de se rendre visible. Superman à l'inverse, qui tire sa force du soleil, fait la promotion permanente du courage et de l'unité patriotique contre le Mal. Deux stratégies politiques s'opposent: l'ancestral machiavélisme à la propagande moderne des relations publiques.
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Dès sa publication, la série a suscité une mini-polémique aux Etats-Unis. On pouvait s'y attendre. Pour un Zemmour en France, il y a en des milliers qui surveillent les médias prêts à réagir à propos de la moindre trace de complaisance envers les minorités. Les arguments des conservateurs étaient bien sûr très minces; le nouveau Batman devait être un vrai Français souchien ou ne pas être. Car pour des mecs comme Avi Green, un musulman ne peut tout simplement pas avoir le sens de la justice: "Comment se fait-il que Bruce Wayne se rende en France et n'embauche pas un simple Français, garçon ou fille, avec un vrai sens de la justice, et leur préfère plutôt un membre d'une "minorité opprimée" qui a choisi la Religion de la Paix. Et c'est ce même Bruce Wayne dont les parents ont été tués des mains d'un simple voyou !" (on dirait les paroles d'un méchant de comics qui fume des cigares en tournant son verre de bourbon dans une autre main !) L'argument était au fond plus politique qu'anthropologique.Â
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Ces lecteurs, vaguement Républicains, racistes ou ironiques, se trompent complètement en ne prenant pas conscience du potentiel symbolique de ces super-héros, tout comme il se sont trompés pour l'affaire Thor, où l'un des dieux nordiques, Heimdall, était joué par Idris Elba – dans le comics Heimdall avait simplement un visage sombre couvert d'étoiles, bref color blinded, so what ? Dans leurs esprits, les dieux ou les super-héros sont comme une assemblée représentative, pour laquelle ils devraient pouvoir voter et exiger d'eux d'être représentatifs. Mais précisément, un super-héros ou un dieu se situe au-dessus de ces considérations. Heimdall, par exemple, devait simplement vivre à Asgard, et pas en Norvège, et il est surtout le gardien d'un point multidimensionnel de toutes les couleurs de l'arc en ciel... Dire qu'il doit être blanc est une racialisation a posteriori de la culture nordique. Un dieu a le droit et le devoir d'être un freak, puisqu'il veille sur une société entière, jusque dans ses contrastes et ses contradictions – là où la politique pour les besoins de l'action doit faire émerger une majorité et une partialité.
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Nos plaisirs contrariés...
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Mais ce qui nous intéresse avant tout, ce sont les réactions françaises, car elles sont l'occasion de comparer la culture américaine et française au sujet de la fiction et de la place des minorités dans ces fictions.
Un fan de Batman a ainsi eu un double mouvement contradictoire qui nous paraît typique. D'abord enthousiasmé par la visibilité d'une minorité dans son comics préféré, il s'est ensuite ravisé et même contrit. Il a vite confessé qu'il ne devait pas être content de voir débarquer un personnage non-blanc dans la série. En effet, il aurait dû considérer comme normal qu'un Arabe du 93 puisse lui aussi devenir un super-héros – et par conséquent ne pas s'enthousiasmer au début.Â
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C'est une réaction pour le moins contrariée, qui est caractéristique du prix à payer pour être universaliste: s'enthousiasmer d'une différence qui prouve notre ouverture, et tout de suite après, la nier pour faire comme si c'était normal. Il faut aimer en faisant mine de ne pas aimer complètement l'effet de cet amour, frotter la lampe à voeux en prétendant qu'on a juste glissé dessus.Â
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Le fan conclut son post en se donnant pour objectif de juger le comics en toute objectivité. l'Art, évidemment, doit être pur de toute considération politique – comme si parier sur l'existence du Mal Absolu ou le Bien Absolu, d'un Capitaine America se battant contre un nazi à crâne rouge n'était pas déjà une considération politique.... Rien à dire sur les dessins de l'épisode pilote, ils sont bons, la mise en page dynamique; du comics classique. Bilal a la tête de l'Aladdin de Walt Disney, sans quoi, il aurait été difficile de faire comprendre que Bilal est algérien. Mais, fais remarquer aussitôt le fan universaliste, le personnage paraît un peu outré – et donc la démonstration d'universalisme un peu lourde (oui, car on veut en France de l'universalisme invisible et subtil, inodore, se réveiller un matin et voir la rue pleine de toutes les couleurs et de toutes les cultures du monde tout en prétendant que c'est indifférent). On voit le jeune Bilal prier sur un toit de HLM avec sa mère (seule scène de prière mais bon...). Et les méchants que Batman va devoir mater sont stéréotypés: jeunes à capuche, policiers zélés, et comble du kitsch: des sorciers punks à chiens qui vivent dans les catacombes. Plusieurs autres blogs s'accordent sur ce point: les Américains, ou David Hine, le scénariste britannique qui bosse pour eux, ne comprennent rien à la France. Nous sommes tellement plus complexes...
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Mais c'est aussi exactement là qu'est tout le problème. Car en l'occurrence ce serait plutôt le fan français qui n'aurait rien compris aux comics. Les comics n'ont jamais prétendu faire comme s'ils décrivaient vraiment l'Amérique, ou le reste du monde. Les méchants de comics, les voyous punks qui portent des vestes en jeans jusque dans les années 90, les émeutes anti-mutantes, le New York de Spiderman ou sa petite copine rousse qui ne vieillit jamais, rien de tout ça n'a jamais été autre chose qu'un pur objet pop, sexy, glamour et facile. S'il y a eu critique sociale dans les pages de nos trade paperbacks, ce n'est que par effet grossissant, par symboles lourds et kitsch: un méta-humain bleu avec une cible sur le front, philosophant sur l'apocalypse prochaine et l'autorité du gouvernement, ne représente pas exactement une critique sociale réaliste...Â
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C'est autre chose. Non moins puissant d'ailleurs, mais plein de symboles, parfois superficiels, et parfois en adéquation avec le monde. Parce que les comics sont là où sont partis se réfugier tous les discours symboliques et généraux qu'il n'est plus possible de prononcer. On ne peut pas aimer les comics ou la pop music pour leur discours subtil. Mais parce qu'ils montrent mieux et plus directement ce qu'on aime voir et revoir, ou ce qu'on s'inquiète de voir et qui va nous fasciner. Ils sont la carte, pas le territoire.
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Qui plus est, il y a un malentendu fondamental sur la culture américaine. La foi est un élément ordinaire pour un scénariste américain (ou dans ce cas, pour le scénariste anglais qui écrit pour des américains). Le personnage de Bilal n'est pas un musulman, au sens où on l'entend en France, c'est-à -dire appartenant à une culture qui le détermine de A à Z, et dont il faudrait s'émanciper pour être vraiment soi-même. C'est avant tout un croyant, qui se trouve avoir choisi l'islam, mais qui puise surtout dans cette foi une inspiration, c'est-à -dire quelque chose comme une confiance dans le monde, une force qui lui permet d'agir alors que son action reste essentiellement incertaine. Un personnage sans foi est presque inconcevable – ou ça fait un superbe monstre comme le Dr House. Tout le monde a la foi dans le monde des séries et des comics: Jack Bauer dans le président des Etats Unis, John Locke dans le pouvoir de l'île, les X-Men dans l'idéal du professeur Xavier etc.Â
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L'Amérique fantasmée
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Les réserves du fan ne sont pas justifiées, à moins que son goût des comics n'ait qu'un unique objet: l'Amérique tenue à distance par le sens critique européen. Et tandis que nous nous adonnons à nos plaisirs paradoxaux, l'Amérique, quant à elle, se perçoit à travers ses propres fictions, aussi délirantes nous semblent-elles. Et elle s'aime dans ses fictions, et se délire dans ses fictions.Â
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C'est un point central. Nous avons beau voir toutes les apocalypses qu'on veut sur grand écran, voir le monde ravagé par des tripodes, ou Los Angeles devenir le terrain d'une ultime résistance humaine, nous ne pouvons pas prétendre avoir complètement compris la Guerre des Mondes, ou Battle L.A.. Si on nous présentait le même genre de ravage du côté de Garge-lès-Gonès, ou une invasion de zombies dans le 9-3, on trouverait ça a priori ridicule. Ce serait comme faire un film français de samouraï (ce qu'a en revanche parfaitement réussi Jim Jarmush, mais ça c'est une autre histoire). C'est une différence esthétique lourde. Nous ne possédons ni l'expérience, ni la foi dont usent les Américains pour aimer leur donner version de la fin du monde. Et nous en faisons logiquement une impasse sur ce monde fictionnel. Les histoires des X-Men sont littéralement propulsées dans une autre sphère, géographique, culturelle et esthétique. Nous ne pouvons pas nous imaginer vivre avec des mutants ou des demi-dieux, à moins de parier d'emblée que l'Amérique des comics n'existe pas, et est un simple terrain imaginaire accessible à tous (ce qu'hésiterait malgré tout à dire un lecteur new-yorkais de Spiderman).Â
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La fiction, pour nous Français, doit représenter le réel, de façon poétique ou crue – il y a mille esthétiques, et on en a une réserve considérable. Mais tout le monde accorde au vraisemblable une place plus importante qu'à l'invraisemblable, à l'extraordinaire ou au merveilleux (c'est la distinction entre littérature enfantine et littérature adulte qu'on sauvegarde) – même l'écrivain surréaliste qui se donne du mal ne décrit au mieux qu'une héroïne gitane. Et lorsqu'il y a de l'horreur dans nos films, elle doit provenir d'une "inquiétante étrangeté", et donc paraître d'une façon ou d'une autre familière – là où l'horreur américaine a été la première à jouer le gore jusqu'au ridicule. Je suis évidemment en train de me porter à un niveau de généralité assez risqué... et en lévitant aussi haut au-dessus du sol, on devient vite la cible de tous ceux qui pourront avancer que la réalité est plus complexe, singulière, etc. Je compatis. Please, don't shoot... Ces généralités servent plutôt de guides.Â
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Double bind fictionnel
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Il y a deux arguments massifs qui ont justifié longtemps de ne pas avoir de héros minoritaires. Et ces arguments malheureusement ne trompent pas, puisqu'ils n'en forment au fond qu'un seul: pas de héros différent dans nos fictions. Soit avoir un héros minoritaire est improbable et donc pas souhaitable; soit, s'il est un héros, il ne peut plus vraiment être présenté comme minoritaire.
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Par exemple, si on écrivait une histoire où un héros arabe devenait président de la République Française, on s'offusquerait tout de suite – au nom de la fiction – du pari risqué que cela représente en terme de vraisemblance. Avec une pareille idée du rôle de la fiction, on sera toujours en retard sur les progrès sociaux. Il faudra que ces événements soient arrivés pour pouvoir les raconter. Là où les Américains avaient déjà fait jouer le rôle d'un président noir avant l'arrivée d'Obama.
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Mais si jamais, on tentait d'écrire une telle histoire, alors il faudra considérer que le fait d'être arabe n'est qu'une qualité secondaire, justement parce qu'on n'arrive justement pas à justifier, au nom de la vraisemblance, c'est-à -dire au nom de la sociologie des votes en France, qu'un Arabe devienne président de la République. On aurait dû comprendre depuis longtemps qu'en cette matière les comics ont raison: en dépit de la vraisemblance, on va devoir anticiper sur les conditions sociales qui favorisent l'émergence d'un héros minoritaire, et raconter un monde complètement nouveau.
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Pour trouver un exemple parfait de cette alternative, on pourra lire le premier comics à avoir pris un personnage noir pour héros. Le chef d'Å“uvre de Feldstein et Orlando, Judgment day, est inspiré par une histoire de Ray Bradbury. Il est emblématique de la façon de traiter par la fiction la représentation des minorités. C'est un comics de science-fiction, de bonne facture, qui laisse un délicieux goût d'utopie pop à la lecture. Un cosmonaute arrive sur Cybrinia, la "planète de la vie mécanique". Il s'appelle Talton et est envoyé par la "Grande République de la Terre" pour vérifier que les progrès réalisés par la civilisation Cybrinienne les rend aptes à rentrer dans leur République spatiale et fédérale. Le robot orange qui l'accueille lui fait alors faire le tour du propriétaire, usine d'assemblage et restaurants à gazole compris, et, en bon diplomate, oublie délibérément de parler des robots bleus. Mais Talton insiste et veut visiter l'usine à robots bleus. Il fait remarquer alors à notre paléo-6PO qu'il n'y aucune différence mécanique entre les deux sortes de robots, si ce n'est cette différence de couleur. Pourtant les robots bleus sont éduqués différemment, occupent des travaux pénibles, et sont ghetthoïsés. Bien sûr, on reconnaît là une parabole assez lourde de la discrimination raciale de l'Amérique des années 50. Talton décide alors de ne pas faire entrer Cybrinia dans la République terrienne, et laisse réfléchir son hôte à sa propre erreur, en souhaitant qu'un jour il arrive à progresser comme autrefois les terriens... Puis il file dans son cockpit et décolle.Â
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C'est la dernière image du comics, qui a provoqué les foudres de la censure. Car Talton enlève son casque dans son vaisseau, et on voit son visage noir, sur le lequel quelques "gouttes de sueur brillent comme de lointaines étoiles" (emphase pop oblige: la sueur elle-même est sexy et héroïque). Le héros est donc bien noir, et conscient de la discrimination parce que noir – ce qui tuerait sur place un républicain universaliste, ou ferait tout de suite accuser Talton de "communautarisme". Qui plus est la fiction intègre d'emblée, comme s'il s'agissait d'un événement au futur antérieur, que les humains ne seront déjà plus racistes dans le futur, comme si la promesse que faisait la bande dessinée s'était déjà réalisée. Simple idéologie, pure angélisme...? Je ne crois pas.
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La carte fait partie du territoire
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Les comics ne s'embarrassent pas de telles considérations pour une raison profonde. Sous cette apparente naïveté, il y a le travail sourd de cette philosophie pragmatiste typiquement américaine. Si l'on peut naviguer parmi des icônes, et si l'on y croit, malgré le démenti du réel, c'est parce que justement, la croyance en ces icônes est une partie du réel lui-même. Avoir l'idée d'un mal de dents change déjà mon mal de dents, car ça le rend soignable, ou au contraire beaucoup plus insupportable. Rien ne fascine autant le public des blockbusters américains que ces prophéties auto-réalisatrices, car c'est la preuve que les croyances changent le réel simplement en étant crues. Croire ne consiste pas à produire une représentation séparée du reste du monde, c'est au contraire un bout de celui-ci qui va permettre de nous conduire à une autre expérience à venir. La carte fait partie du territoire. La fiction n'est donc qu'une nouvelle expérience pour se déplacer parmi des expériences possibles.
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Les comics ne s'occupent donc pas de représenter le réel, et encore moins de le magnifier ou le sublimer, ils en sont une partie, comme la carte Michelin qui permet de choisir la bonne départementale des vacances...
