La folle compliquée

Comme c’est les vacances et que personne n’est sur Internet, autant en profiter pour faire passer des textes qui seraient considérés comme trop légers le reste de l’année. Ça tombe bien, on a des trucs idiots à écrire pendant deux mois nous aussi.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 10 juillet 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Comme c’est les vacances et que personne n’est sur Internet, autant en profiter pour faire passer des textes qui seraient considérés comme trop légers le reste de l’année. Ça tombe bien, on a des trucs idiots à écrire pendant deux mois nous aussi.

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es gays sont vraiment bipolaires. Ah, je les entends déjà, un amalgame, une généralité! Alors, oooops, il faut écrire : certains gays sont bipolaires, même si ça ne veut rien dire. Pour revenir sur le sujet : certains gays sont des control queens et certains gays sont les héros du chaos. Du côté des folles du contrôle, tout le monde s’est identifié à Muriel Robin dans les années 80 avec son sketch de l'addition du restaurant, la folle qui veut tout organiser et qui finit par s’empêtrer dans sa propre obsession. Ensuite tout le monde s’est reconnu dans AbFab quand Edina exige qu’on respecte ses « surfaces » dans sa cuisine. « My surfaces!! » Après ça, dans les années 2000, 80% de la population gay est tombé dans la case Florence Foresti qui effraie tout le monde dans son sketch contre les enfants (so gay). Et depuis, c’est Facebook et Tumblr qui puisent leur succès dans l’envie d’ordonner ses relations et de ranger par tags toutes les images que l’on aime, comme un bestiaire de jolies choses. Tout le monde fait des collections. Il y en a qui sont tellement dans l’obsession de la simplicité et le template de leur site est si épuré qu’on ne trouve même plus le bouton qui permet d’aller à la page suivante, du genre il est là mais il est caché, il faut tourner la souris dans tous les sens pour voir quel est le coin de l’écran noir qui se trouve activé à une stimulation du doigt. Le contraire du simple.

De l’autre côté, vous avez certains gays (qui sont souvent les mêmes que les précédents, privilège de la bipolarité) qui n’ont d’intérêt que pour le chaos, la destruction, la confusion, l’anarchie, c’est le symbole d’un groupe comme Act Up qui est mangé par les anars et à son opposé, Guillaume Dustan, le bordel qui sommeille en nous. C’est le bareback, les tatouages, les piercings, les os dans le nez, les lobes des oreilles stretchés pour y faire passer un dark hole, c’est Banier qui insulte un clodo en le photographiant, c’est les militants homos du PS qui veulent faire élire DSK no matter what, c’est l’envie de participer activement à une épidémie (« attendez-moi, j’arrive ! ») en devenant soi-même séropo, etc. C'est la folle compliquée.

 

 J'ai l'impression que lorsqu'il faut ranger quelque chose dans le monde, on se tourne vers les folles. Il y a quelqu'un dans une corporation qui se demande : « Comment les gays ont fait pour résoudre ce problème de logistique? ». Et aujourd’hui, avec Tumblr et Twitter, on est toujours en train de ranger nos infos pour pouvoir mieux les comprendre en les mettant dans des cases mais en fait on se noie soi-même dans une modernité qui a toujours le dessus, c'est normal. C’est ce que décrivait David Brooks dans le New York Times du 11 janvier dernier : « Jouer un morceau de musique pendant 4 heures demande une attention soutenue, mais c'est beaucoup moins astreignant en termes de concentration qu'une nuit pyjama en compagnie d’un groupe de filles de 14 ans. Le fait de manager des rivalités de statut, négocier des dynamiques de groupe, comprendre les normes sociales, naviguer entre les distinctions de soi et du groupe – ces tests sociaux et autres imposent des demandes cognitives qui dépassent n’importe quel cours à Yale ».

 

Pour survivre en 2011, il faut faire des coupes franches dans ses moyens de communication avec le monde car chaque nouveau réseau social qui se crée (je le vois bien avec Tumblr) avale une heure de la journée. Donc il faut sabrer: choisir les réseaux de drague ou Facebook, promotionner sa place dans le flux des tweets ou regarder sans être dérangé des films téléchargés, ne pas avoir de portable (j'ai arrêté entre 2006 et 2011) ou avoir des amis. Ce monde vous transforme en geek même quand on ne le veut pas et il faut impérativement se trouver des moments de calme ou vous allez tous devenir toutes folles! Je vous le garantis. Il faut aller au plus simple. Réduire le bullshit au maximum. Car le désordre, c'est le bullshit aussi. C'est ça qui stresse les gens. Il faut accepter qu'on ne peut pas tout faire.

 

Dans le jardinage, j’ai toujours été épaté par ce cliché dont je n’arrête pas de parler car je le vis tous les jours. Parfois, j’arrive à rattraper tout le bazar à ranger dans le jardin, mais il reste toujours un coin où le désordre subsiste quoi que je fasse : juste devant la maison. Devant la porte. On y trouve des outils par terre, un ou deux pots cassés, un truc super laid qui reste là deux mois sans que ça ne me dérange vraiment, une collection de sécateurs qui ne marchent plus. C’est très connu chez les jardiniers : le devant de la porte est souvent le plus sale et si on a arraché toutes les orties ou les ronces partout ailleurs, vous pouvez être certain qu’il y en aura un pied de l'une ou l'autre (parfois les deux!) juste à la première marche de la maison. On ne peut pas tout faire.

 

S’il y a un métier qui m’a toujours attiré, c’est celui de balayeur de rue. Pendant toute mon enfance, mes parents m’ont dit que je finirais balayeur de rue si je ne travaillais pas à l’école. D’abord, je savais déjà que je pouvais faire mieux que ça mais, très vite, j’ai passé du temps à regarder pourquoi un balayeur de rue était une chose aussi dégradante. Moi je trouvais ça joli et peinard. Il ne s’agit pas de balayer les rues, d’abord, ce sont les trottoirs que l’on balaye, wtf. Quand je me suis installé à Paris, j’ai regardé comment ils faisaient et j’adorais ce jeu avec l’eau qui coule, les rigoles, les gros balais qui font des marques mouillées en forme de demi-cercle sur le trottoir pour ramener les papiers et les mégots dans l’eau qui file. J’ai toujours aimé jouer avec les flaques d’eau laissées dans les champs par les roues du tracteur. Il y a une idée de ponts et chaussées, de travailler à l’Ecole des mines, relier les flaques d’eau pour créer des barrages.

 

Et puis, dans les années 90, on a vu arriver plein de jeunes qui prenaient la place des Arabes et des Noirs qui faisaient ce métier depuis longtemps et on a compris qu’ils avaient la sécurité de l’emploi et de nouveaux uniformes avec des combinaisons sexys et je me suis dit « Ils ont de la chance de jouer toute la journée avec les flaques d’eau, les rigoles, la poussière, ce sont les phénix des hôtes de ce bois » et je les trouvais de plus en plus beaux et sexys, comme une armée que personne ne regardait à part moi, comme si j’étais le seul à être sensible à la beauté de leurs gestes et la manière embarrassée des autres piétons de les contourner comme s’ils n’étaient pas là, comme dans une version « nettoyage de proximité » d’Inception.

 

Bien sûr, je n'aurais pas pu faire ce métier. D'abord il faut se lever tôt et il fait froid dehors en hiver. Mais vous avez pigé l'idée. Le balayeur de rue travaille dans la représentation du monde. La ville, c'est le monde et il y a tellement de rues dans la ville et tant de saleté, c'est un métier impossible, il faut tout recommencer le lendemain, c'est une torture de la mythologie grecque. Et pourtant, il y arrive, il range la ville, il donne de l'ordre à la rue pour que le reste des gens ne craquent pas le matin dès qu'ils mettent le pied dehors. Il est sexy, il est peinard, on a envie de lui dire merci dès qu'on le voit mais, hey, on est timides. Et il ne fait pas sa folle compliquée.


Didier Lestrade

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