Je ne suis jamais allé à Berlin

OK, je vais faire un gros come-out aujourd’hui. Je ne suis jamais allé à Berlin. Si, vous avez bien lu. Maurizio, la techno, le Berghain, avant le Tresor, les bordels, les quartiers sympas pas cher, les galeries d’art et les squats, je n’ai rien vu. Ça fait dix ans qu’il fallait y aller, que tout le monde y est allé, sauf moi. C’est la honte totale non ?

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 03 juillet 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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OK, je vais faire un gros come-out aujourd’hui. Je ne suis jamais allé à Berlin. Si, vous avez bien lu. Maurizio, la techno, le Berghain, avant le Tresor, les bordels, les quartiers sympas pas cher, les galeries d’art et les squats, je n’ai rien vu. Ça fait dix ans qu’il fallait y aller, que tout le monde y est allé, sauf moi. C’est la honte totale non ?

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endant plusieurs années, je n’ai pas osé le dire. Tout le monde me racontait à quel point c’était génial, ça continuait par « Tu vas tellement aimer, c’est comme l’East Village dans les années 80, c’est vraiment fait pour toi ». Et à chaque fois qu’on me dit ça, j’ai une petite porte de mon esprit qui se ferme, je sais bien qu’ils ont raison, après tout j’ai énormément confiance dans le jugement de mes amis, et je n’ai aucun problème à être celui qui saute dans le train en marche déjà depuis 30 villes, mais ça doit être un vieux reste d’esprit de contradiction. De toute manière, les avis étaient unanimes et qui suis-je pour aller à l’encontre de tout le monde ? En général, ça tournait autour de ça :

— Ça coûte rien d’y aller

— Ça coûte rien d’y rester

— Ça rend malade d’en partir

— La musique est géniale partout

— Non Didier, tu ne comprends pas ce que je te dis: tous les clubs ont une bonne musique, c’est pas comme si tu devais choisir une boite pour ton samedi soir, il y en a 20.

— Les mecs sont super beaux et les Allemands tu sais, ça perd pas de temps, ils sont pas là comme les Français à tourner autour du pot, en 3 minutes ils te proposent (ou pas) de rentrer chez eux

— Les mecs sont super sexe, comme dans les films de Cazzo

— Mais wild tu vois, il y a de tout, des mecs avec des dreads et des hypsters et des hétéros vraiment sympas et bien sûr plein de mecs rasés

— Tout le monde est gentil dans les restaus, tu peux manger pour trois fois rien dehors avec des terrasses dans des jardins, tout ce que tu adores toi qui peux pas blairer les restaus

— Les magasins de disques, faut pas y aller tellement tu vas mourir

— C’est la ville de Monolake

— La beuh est tip top

— Tout le monde parle anglais

— Si tu veux vraiment dire des méchancetés sur Delanoë, il faut voir ce qu’a fait Klaus Wowereit pour sa ville

— Ça te changera de l’Orne

 — Les parcs sont tellement immenses que les mecs se foutent à poil partout

— Ils laissent pousser les mauvaises herbes sur les trottoirs

— L’architecture est laide mais il faut la voir, c’est énorme

— C’est the place to be, les artistes viennent de partout pour s’installer

— Les appartement sont immenses et tout le monde est colocataire puisque c’est si immense et tout ça sans vivre les uns sur les autres comme à Paris

— Il y a plein de Turcs, tu vas mourir

— Peut-être tu verras Huessein

 

Et plein d’autres choses encore comme les produits ménager écolos qui sentent bon, les tatouages, etc. Il y a plein d’amis à toi qui ont des appartes là-bas, tu peux rester autant que tu veux, viens je t’emmène, je te paye le voyage Didier, je veux être celui qui te fera découvrir le Panorama Bar, je connais tous les DJ’s, ils t’attendent.

Et malgré un tel syndicat d’initiative, les mois passaient, et je reculais toujours devant l’obligation intellectuelle et sexuelle d’y aller parce que j’aime les hommes de tous les pays mais les Allemands aussi. Alors je souriais devant les amis, je leur posais encore plus de questions pour recouper les témoignages des uns et des autres qui étaient toujours unanimes anyway, et quand ils me demandaient si j’y étais allé, je bredouillais des excuses du genre « Oui je sais, c’est la honte » mais les trois quart du temps, je n’arrivais pas à l’avouer si on ne me posait pas la question, je faisais le mec qui est en passe d’être le seul au monde à ne pas connaître Lady Gaga après son premier album, et le second, comme si une telle personne pouvait humainement exister, et je sentais des regards réprobateurs, dans le genre « Ah tu rates quelque chose, ça ne va pas rester aussi bien longtemps, c’est maintenant qu’il faut y aller » ou pire : « Si tu n’as pas vu ça, je me demande vraiment comment tu fais pour comprendre ce qui se passe dans la musique ».

 

J’étais parti vivre à la campagne et j’avais créé tout un argument de défense dans ma tête. J’étais mieux au milieu de la nature que dans une grande ville. Je vivais la décroissance au jour le jour et je n’avais pas envie de me trouver dans un cadre d’hyper consommation. J’avais décidé d’arrêter de voyager, d’aller en vacances au soleil en hiver alors que c’est génial et j’étais en train de mettre une croix définitive sur toutes les destinations qui m’ont fait rêver durant toute ma vie comme l’Australie, la Nouvelle-Zélande, la Sicile, la Turquie, le Brésil, le Japon et le Canada. J’étais dans ma période monacale de 5 ans et Cazzo me faisait parfois un tantinet peur. Comme il y avait alors peu de séropos à Berlin, c’était la nouvelle Mecque du bareback. Je n’ai jamais jamais jamais aimé le climat continental. Aller à l’Est me fait chier, je suis une fille de l’Ouest et du Sud. J’adore la langue allemande mais je ne l’ai pas apprise à l’école et je ne connais pas un mot de cette langue à part « schadenfreude ». Alice va me tuer si j’y vais sans elle. Si je vois Huessein, je ne reviendrai plus jamais en France. Les mecs sont trop masculins, je ne ferai jamais le poids.  Ou alors je vais retomber dans un syndrome nostalgique à la Rolf Stürmer.

 

Bref, que des excuses nulles, alors que des hordes de mecs faisaient de cette ville le nouveau centre de la planète et que tout le monde dansait comme jamais et que j’aurais dû être témoin de ça pour en parler, écrire dessus, donner mon avis, participer à une immense congrégation culturelle pour se sortir de l’impasse française. Une partie de moi trouvait un certain plaisir à ne pas participer à ce raz-de-marée, mais cette partie de moi était finalement minuscule. Je savais bien qu’il fallait y aller, même pas pour être témoin de ce qui se passait, mais pour mon propre plaisir, pour ma seule perception intellectuelle des choses. Être moins con, quoi. Revenir avec plein d’histoires et plein d’images dans ma tête.

 

Les années ont passé et elles se sont additionnées pour faire une décennie. Au bout de 10 ans d’opportunités passées, j’ai fini par accepter que j’avais raté un énorme morceau de la modernité, que je n’en étais pas mort non plus, et j’avais beau chercher, il n’y avait pas de groupe Facebook pour alerter la blogosphère sur « Lestrade est une grosse nouille, il n’est jamais allé à Berlin ! FAIL ! ». Petit à petit, j’ai fini par découvrir ça et là des garçons très originaux qui disaient :

 

— Mais il n’y a rien de spécial à Berlin, c’est un délire de gays

— Y’en a marre des mecs rasés

— C’est la Noria du bareback, Didier je t’assure, personne n’utilise de capotes là-bas

— Tu sais qu’au Berghain ils ont une soirée où les mecs apportent leur Tupperware de caca et ils passent toute la nuit à en mettre partout et le lendemain les mecs dansent sur un dancefloor où il y a eu des étrons sur le sol la veille ?

— Ah oui et le lendemain il y a la soirée lube où les mecs prennent des douches de lubrifiant qui tombent d’énormes containers de Pjur (je trouve ça sexy et théoriquement safe mais quand même, là aussi, le lendemain ça doit être un peu sticky)

— Je te conseille pas d’être dans l’avion qui revient de Berlin le dimanche soir, c’est le cimetierre des éléphants

— Même Robert Henke ne sort pas à Berlin car il y a trop de trucs à voir et ça finit par donner la gerbe

— La ville est complètement fauchée

— Les Allemands sont vraiment les rois de l’esprit boucherie

 

Mais même avec ça, qui n’était pas vraiment une surprise, Berlin reste toujours cet aimant très puissant car ce qui est négatif, comme dans toute grande ville phare, reste bien inférieur à tout ce qui merveilleux. On peut toujours visiter une ville sans avoir forcément à passer par le Panorama Bar. On peut rater des choses importantes dans la vie et d’ailleurs on passe notre vie à rater des choses importantes. Et c’est pour ça que j’ai moins honte aujourd’hui, je suis moins dans l’idée de courir à droite à gauche parce que l’important c’est de visualiser ce qui se passe, de savoir qu’il y a une merveille à 1000 kilomètres c’est encore mon délire A rebours de Karl Huysmans, mon dieu j’aurais mieux fait de ne jamais lire ce livre à 19 ans.


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