Berlin Stories (1)

Parce que j’habite à Berlin depuis 3 ans maintenant, il y a toujours des gens pour venir me demander des infos sur ceci ou cela, tel club ou telle galerie, parce que Berlin est paraît-il la ville à la mode… ou déjà plus, allez savoir. Parce que Berlin c’est un peu comme Londres ou New York dans les années 80 : la ville où il faut aller en week-end, où s’installer, ou détester. 

filet
Stéphane Trieulet

par Stéphane Trieulet - Dimanche 03 juillet 2011

J'ai 45 ans ce qui ne me fait pas trop sourire. Même si la lumière particulière du désert Navajo et peut-être la Night Repair d'Estee Lauder utilisée depuis plus de 20 ans me permettent de ne pas trop l'afficher. Je me demande d'ailleurs si je ne devrais pas aller à LA où la lumière est encore plus clémente et les techniques pour rester jeune encore plus radicales.   

filet

Parce que j’habite à Berlin depuis 3 ans maintenant, il y a toujours des gens pour venir me demander des infos sur ceci ou cela, tel club ou telle galerie, parce que Berlin est paraît-il la ville à la mode… ou déjà plus, allez savoir. Parce que Berlin c’est un peu comme Londres ou New York dans les années 80 : la ville où il faut aller en week-end, où s’installer, ou détester. 

S

auf que moi, en vrai, au départ, je voulais juste aller en Normandie. Les vaches rousses, blanches et noires, les colombages et les toits de chaumes. L’appel de la terre du jeune cadre giscardien qui s’était rêvé dans une communauté du Larzac et que l’on retrouvait un peu plus endetté, déprimant dans une copropriété de la côte normande. Emma B et Marguerite D, tout ça quoi.

Pour être honnête, au commencement du commencement j’avais regardé vers le Périgord dans les environs de Gramat, pas loin de Rocamadour. Bien sûr, l’idéal, ça aurait été le Gers. Pour plein de raisons, mais surtout par pure nostalgie.

 

Les ennuyeuses vacances des années d’enfance, mortelles à l’adolescence, et toujours cette fichue maison de campagne dont l’horizon butait sur un petit village au sommet d’un coteau. Un vrai cliché de village français comme pour une affiche de force tranquille. De tranquillité tranquille, tranquille, plutôt. Une silhouette d’église romane avec quelques vieilles maisons posées autour, comme pour faire un genre de centre. Une église sans grand charme et sans assez de couilles pour affronter crânement la solitude extrême d’un lieu reculé en rase campagne. Puis, disséminés sur le flanc de colline, des corps de ferme ou de grosses bâtisses en pierre jaune qui, depuis la terrasse de notre maison, apparaissaient comme quelques rocs jetés au hasard de la pente. Mais malgré la douceur du paysage qui s’étendait de la terrasse jusqu’au sommet du coteau, il y avait bel et bien une rupture invisible soulignée d’un épais trait rouge sur la carte IGN, là-bas c’était déjà le Gers.

 

Au crépuscule, assis sur la terrasse, ce village presque italien était une fatalité de pierre rendant presque irréelle les Londres-Paris-New-York et toutes les Californies pour lesquelles j’aurais donné jusqu’à mon dernier T-shirt Blondie et tiens, même mes Stan Smiths et mon pantalon en skaï.

 

Chaque été, il fallait se faire une raison, ma 103 sport ne dévalerait jamais les rues de San Francisco.

 

Alors il y a eu des voitures, des trains et des avions. Et je suis enfin arrivé en ville et c’était bien.

 

Seulement, à force de zoner dans ces chimères majuscules en néons qui clignotent, ces flous gaussiens tournant et ces typos hip d’un jour, la graphie rustique de ce village aux confins du Gers a fini par devenir attirante. Comme si, sous le jeune homme moderne, s’était révélée une vieille instit revêche. Pagnolesque. Oui mais l’exil dans le Gers ça faisait quand même un peu trop Renaud Camus. Qui sait si l’instit revêche ne risquait pas finalement de devenir sorcière.

 

D’où les environs de Gramat où je retrouverais même, peut-être, par hasard, ce grand beau brun fatalement méridional et hétéro qui, un soir de fête allongé sur l’herbe du parc, m’avait fait à la fois découvrir la violence des Clash et la frustration sexuelle. Oui mais à Gramat comme dans tout le Lot et le Périgord, les Anglais avaient raflé jusqu’à la dernière grange en ruine. Bref, il ne me restait donc plus qu’à trouver une autre campagne où écouter à fond les Clash et mes névroses.

Alors après tout, la Normandie ce n’était pas trop loin de Paris et les derniers Giscardiens en balade sur la côte ne m’apparaissaient plus franchement comme des ennemis sérieux.

 

Désormais, j’avais surtout, ouf, cet avantage de me connaître enfin assez pour savoir qu’aussi idéal que soit le lieu où je me poserais, il ne me faudrait pas six mois avant de le trouver banal et regretter de n’en avoir pas choisi un autre.

Quoi qu’il advienne, après vingt années à faire la vie à Paris, je sentais qu’il était l’heure d’aller baguenauder dans les pâturages avec au menton une barbe de pâtre grec. Un peu homme des bois, pas mal belle des champs.

Et puis de louvoiements en détours dont je vous passerai pour l’instant le détail, je me suis retrouvé à Berlin. Berlin qui était probablement la dernière des villes du monde où j’avais envie d’aller faire un tour ne serait-ce qu’un week-end. Alors m’y installer…

 

En 1982,  j’avais pourtant eu quelques semaines durant l’envie de voir Berlin. Enfin l’envie, c’est beaucoup dire… Venu passer une partie de l’été en RDA, j’avais alors voulu voir la capitale de la République Démocratique moins par curiosité ou réel intérêt que pour mettre les convictions de nos accompagnateurs marxistes-léninistes au pied du mur. Une fois le mur tombé, Berlin n’eut plus pour moi aucun attrait. Je suis plus disco que techno, plus vanilla que bareback, plus Méditerranéens que Germains et surtout bien trop petit-bourgeois pour trouver vachement sympa la vie en communauté dans les WC de Kreuzberg.

 

 

Berlin au cinéma

 

Le peu que je connaissais alors de Berlin, je l’avais vu au cinéma, et si mon souvenir est bon, ce que j’avais préféré dans Les Ailes du désir, Christiane F. et Taxi Zum Klo, c’était surtout ces moments à la fin du film où je retrouvais avec soulagement les rues et les cafés de Paris.

 

Sauf que là, non seulement j’étais en froid avec Paris, mais la France venait de faire un choix politique qui me la rendait pour la première fois totalement incompréhensible. Imbuvable. Après quelques semaines de Sarkozie, même la langue qui se parlait n’était plus celle que j’aimais. Elle était devenue une chose, un vulgaire moyen de communication. Oui c’est ça, vulgaire. Cette France-là était bien trop embarrassante pour se l’infliger, alors je l’ai quittée. Et comme cette nouvelle France johnnyhallydisée mouillait pour l’Ouest, j’ai mis vite fait le cap à l’Est. Même s’il ne l’était désormais plus que géographiquement tel. Je me suis mis au pied du mur disparu pour être au plus près d’un ailleurs possible qui n’existait déjà plus. Berlin voulait du passé faire table rase et ça tombait plutôt bien parce que moi aussi.

 

Lufthansa faisait des promos et j’avais quelques jours de congés à prendre, seul.

 

Sur le site web de l’Intercontinental, les photos étaient plutôt tentantes. Dans le genre hôtel d’affaire au design fonctionnel dans des tons gris et havane, je veux dire. Avec la carte Ambassador, j’étais sûr de pouvoir bénéficier d’un surclassement en chambre Club ou en Junior Suite. Les tarifs étaient raisonnables, l’été, les hommes d’affaire sont à la plage. Il y avait une salle de gym, un spa, une piscine et la télévision recevait aussi des chaînes françaises et anglaises. Entre ces activités et les quarante-sept mètres carrés de luxe standardisé s’ouvrant sur une vue panoramique de la ville, visiter Berlin n’était après tout qu’une option. D’ailleurs je n’ai pris ni plan de la ville, ni guide, ni même un dictionnaire franco-allemand, juste des magazines achetés à l’aéroport et un roman de poche. Mais pour ne pas trop me la jouer récalcitrant, j’avais quand même choisi un livre dont l’un des héros était allemand. Mais parce qu’il ne fallait pas exagérer non plus, l’histoire se passait en France pendant l’occupation.

 

Le chauffeur de taxi me parla dans une langue qui ne m’était pas totalement étrangère tandis que nous traversions de larges avenues plongées dans le noir. J’avais du mal à décider si nous étions encore dans une de ces zones périphériques redondantes ou déjà dans les premiers faubourgs. Nous avons alors traversé une place où il y avait presque de l’animation, des réverbères, quelques vitrines éclairées et des néons pimpants sur des façades de béton gris. La voiture est pourtant repartie vers la pénombre et je vis s’éloigner l’enseigne familière et rassurante d’un sauna dont je devinais bien le genre. Cent mètres, deux cents mètres, deux cent cinquante mètres, trois cents… quinze euros me dit le chauffeur tandis qu’un voiturier s’avançait pour me tenir la porte. J’étais à Berlin et je ne m’imaginais même pas, à cet instant, que ça ne faisait que commencer.

 

Alors que vous, si…


Stéphane Trieulet

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter