Pourquoi j'ai quitté le Parti travailliste

Il y a quelques mois, j’ai rendu ma carte du Parti travailliste néerlandais (Partij van de Arbeid, ou PvdA), l’équivalent nordique du PS. Après avoir été très actif en politique, je n’en pouvais plus. J’ai été conseiller d’arrondissement pendant quatre ans à Amsterdam, ce qui fut à la fois un honneur et une horreur. J’ai pu voir les coulisses du monde politique néerlandais, aussi bien localement qu’au niveau national, et j’ai aussi eu le temps de m’en prendre plein la gueule. Pouvoir des vieux, procès staliniens, contamination néolibérale, mépris généralisé... Didier Lestrade, le rédac-chef de Minorités, m’a demandé d’écrire le compte-rendu d’un divorce.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 19 juin 2011

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Il y a quelques mois, j’ai rendu ma carte du Parti travailliste néerlandais (Partij van de Arbeid, ou PvdA), l’équivalent nordique du PS. Après avoir été très actif en politique, je n’en pouvais plus. J’ai été conseiller d’arrondissement pendant quatre ans à Amsterdam, ce qui fut à la fois un honneur et une horreur. J’ai pu voir les coulisses du monde politique néerlandais, aussi bien localement qu’au niveau national, et j’ai aussi eu le temps de m’en prendre plein la gueule. Pouvoir des vieux, procès staliniens, contamination néolibérale, mépris généralisé... Didier Lestrade, le rédac-chef de Minorités, m’a demandé d’écrire le compte-rendu d’un divorce.

J

e me suis investi en politique quand Rita Verdonk, ministre « de l’intégration », a réussi à dévaster mentalement le pays où j’étais aller habiter, au milieu de la décennie précédente. Il y avait à cause d’elle une sale ambiance envers tout ce qui n'était pas 100% Hollandais, et je m’étais dis que j’avais deux options: soit partir, soit essayer de changer les choses. J’ai cherché l’investiture et mené ma propre campagne, j’ai beaucoup appris et milité, j’ai beaucoup lu et partagé. Et pourtant, six ans plus tard, je pense que je me suis investi en vain, et que la situation actuelle est pire encore. Et pas seulement dans le pays, mais aussi et surtout au sein du parti travailliste. 

Quand j’ai été sélectionné par la commission chargée de composer les listes, j’étais un petit peu connu dans la presse et à la télévision pour mes recherches sur la diversité, l’intégration, les émeutes... Très vite, j’ai été victime d’attaques à l’intérieur du parti par des membres qui trouvaient injuste et surtout dangereux pour eux qu’un étranger un peu « visible » soit sur la liste, et je me suis de facto retrouvé exclu de la campagne électorale.

L’arrondissement où j’habitais alors comptait un gros quart d’Occidentaux non-néerlandais, et j'ai dû mener campagne tout seul, avec mon propre argent, juste aidé par mon mari et mon jeune chien. J’ai arraché un siège sur les dix alors obtenus par le parti, et je pense que ma campagne auprès des Occidentaux de l’arrondissement a apporté pas mal de voix au parti, vu les résultats. Mon élection ne ressemble pas à de la surreprésentation, surtout quand on sait que les « allochtones » votent massivement travailliste. 

 

J’ai pris mon travail très au sérieux: j’ai lu énormément, participé à des débats, j’ai créé un groupe d’informateurs dans mon quartier (j’étais au courant des problèmes bien avant les échevins ou la police) et aussi une commission d’experts sur les sujets dont j’étais responsable, histoire de prendre des décisions en connaissance de cause. Mon néerlandais juridique et administratif s’est grandement amélioré. Les quatre ans passés, je pense que j’étais un des travaillistes qui avaient fait leur travail avec le plus de professionnalisme et autant que possible dans l’intérêt général, ce qui n'est pas facile du tout, croyez-moi. 

 

J’ai participé à une campagne pour les élections européennes d’une nullité fascinante, sans moyens ni ambition, et je me suis aussi retrouvé membre du bureau du HEN, le groupe travailliste d’émancipation homo. Au lieu de travailler à permettre aux gens de s’émanciper, nous sommes devenus un lobby pour politiciens homos ambitieux, avec des gens qui ne pensent qu’au pouvoir, et à leur propre carrière, rien d’autre. C’est la goutte d’eau qui a fait déborder mon vase, et j’ai rendu ma carte.

 

Quatre constats, pour synthétiser ce qui pourrait tenir dans un gros livre.

 

 

Constat n°1: le pvda est infecté

par le néolibéralisme

 

Les Hollandais et Zélandais ont inventé le capitalisme moderne avec les Italiens, et jusqu’à maintenant, le capitalisme reste le meilleur moyen de créer de la richesse, même s’il faut bien sûr l’encadrer. Le PvdA n'est pas anti-capitaliste, et cela ne me pose pas de problème. Par contre, cela ne veut pas dire que l’on accepte sans broncher que tout puisse être réglé par « le marché ». J’ai trouvé fascinant qu’un parti de gauche soit à ce point contaminé par la rhétorique néolibérale, comme si « le marché » était la réponse à tout. Quelques exemples... 

 

Alors que l’arrondissement rassemble énormément de restaurants et cafés, les plaintes se multiplient quant à l’hygiène de ces lieux, avec pas mal d’empoisonnements. Je trouve que, dans une zone touristique aussi importante, on ne peut pas négocier avec l’hygiène alimentaire, et qu’il faudrait inspecter plus intensément les établissements et travailler avec les commerçants à une meilleure hysgiène. On me rétorque qu’il faut laisser faire le marché: si un endroit est sale et que les gens tombent malade, ils n’y retourneront plus, l’endroit fera faillite et seuls les établissements propres survivront à terme. La sécurité alimentaire est donc un facteur menant à un marché plus efficace, voilà.

 

Une autre fois, je soulève la question de la vente de sucreries dans l’aire de jeu de l’unique parc d’un quartier très dense: je trouve que les enfants sont assez sollicités dès qu’il est question de cochonneries, on pourrait imaginer un espace pour enfants sans rien de commercial, pour changer un peu. On me répond que les jeunes doivent avoir le choix, qu’ils peuvent très bien choisir de ne pas succomber aux sucreries, c’est à cela que sert « le marché ». À trois ans ?

 

Pareil pour les toilettes publiques: il faut laisser au « marché » le soin d’en construire s’il y a de la demande, surtout ne pas intervenir même si les hommes pissent partout et que les femmes s’accroupissent entre les voitures — c’est un quartier chic très prisé, je rappelle. 

Mieux: les parcs sont pris d’assaut par des groupes de footballers du dimanche qui détruisent le gazon en une après-midi, à la grande frustration des autres utilisateurs. Je demande si on ne peut pas réserver une zone au football amateur et garder le reste vert. « Il faut laisser les gens choisir l’utilisation de l’espace qu’ils veulent faire, un équilibre naturel va se créer, il ne faut surtout rien faire qui attente aux libertés personnelles. » L'histoire de la destruction de tout gazon public comme liberté personnelle et facteur d’optimisation de l’espace public, vous la connaissiez ?

 

Le néolibéralisme et la fable du marché parfait qui résout tous les problèmes ont infecté le parti à tous les niveau de la pensée: éducation, sécurité alimentaire, ordre public, immobilier, cohésion sociale. Sans aucune compréhension des présupposés théoriques ni des conséquences. Même à droite ils n’y croient pas autant.

 

 

 

Constat n°2: le pvda confond

compassion et émancipation

 

Je sais que je suis et reste un étranger, et que je dois me garder de tout ethnocentrisme. Il n’empêche. Le Parti travailliste néerlandais se décrit comme « parti d’émancipation » à longueur de flyers. Si je ne suis pas forcément un partageux collectiviste intégriste, je suis très attaché à l’émancipation personnelle et la méritocratie.  

 

Je pensais adhérer à un parti de gauche, et je me suis retrouvé dans une organisation calviniste. Pour décrire grossièrement l’idée calviniste, disons qu’il y a ceux qui ont été élus par Dieu, et qui sont donc riches et Hollandais, et il y a les autres, pour lesquels on ne peut rien: les pauvres, et les étrangers, surtout musulmans — si Dieu les aimait vraiment, il ne les aurait jamais laissé naître de parents marocains ou turcs, c’est évident.

 

À la limite, si vous arrivez à devenir très riche malgré le fait que vous êtes une femme (en arnaquant des petits investisseurs, qui clairement n’étaient pas des élus de Dieu) ou un étranger (en utilisant des femmes comme des esclaves sexuelles dans le Quartier Rouge, qui elles aussi avaient une âme damnée, très clairement), vous pouvez faire partie du cercle des Élus et vos écarts seront tolérés. Voire célébrés. Dieu vous aime !

 

Une grande partie de l’État-providence néerlandais a été construit par les chrétiens-démocrates et les travaillistes. Il en suinte un mépris de fait pour l’émancipation des femmes, des minorités et des classes laborieuses, puisqu’ils ne sont pas élus, forcément. Duh. C’est un système relativement généreux mais qui n’incite à rien, si ce n’est à la paix sociale et au statut quo, au plus grand bénéfice de la classe dominante.

 

Dans tous les détails, à tous les niveaux, on rappelle aux étrangers et aux pauvres leur statut, et qu’ils ne doivent pas compter sortir de leur classe. Emmener les enfants des quartiers pauvres à la campagne voisine (dix minutes en vélo) pour qu’ils sentent un lien avec le territoire ? « Ah mais il vaut mieux qu’ils aillent au Maroc tous les deux ans, ils ne comprendraient rien aux polders, aux écluses et aux oiseaux locaux. »

 

Promouvoir l’accès à la culture classique, par exemple au Concertgebouw qui est à dix minutes de tram des quartiers défavorisés ? Quel élitisme ringard! « Les enfants ne vont pas aimer, ils préfèrent le rap, on va demander à la maison de quartier de leur proposer un atelier de hip-hop. »

 

Le parti n’a pas réussi à sortir de son calvinisme alors que le peuple veut une méritocratie et est prêt à travailler dur pour cela. Ce n’est pas pour rien que le PVV de Geert Wilders cartonne: il promet la fin du règne des « régents » travaillistes et le début d’une vraie méritocratie.

 

Plutôt que de s’appeler « Parti du travail » (le nom en néerlandais), par honnêteté il devrait s’appeler « Parti du clientélisme de gauche », ou « parti des Élus de Dieu mais pleins de compassion envers les pauvres ».

 

 

 

Constat n°3: le pvda a un gros problème

de ressources humaines

 

Je vais être honnête, le Parti travailliste n’est pas le seul à avoir un gros problème de fonctionnement et de recrutement. Les ex-libéraux du VVD (droite nationaliste) ont quand même réussi à promouvoir des personnalités aussi gratinées que Geert Wilders (qui a viré à l'islamophobe populiste que l'on sait), Ayan Hirsi Ali (qui était quand même totalement folle) ou Rita Verdonk (devenue populiste xénophobe en dix minutes, a depuis fait pschitt dans un concert bruyant de nullité arrogante après avoir essayé de prendre le pouvoir du parti) et collaborent désormais avec les chrétiens fondamentalistes misogynes du SGP. Libéral mais pas trop, quoi.

De même, les chrétiens-démocrates du CDA ont rangé leurs idéaux bibliques pour rester au pouvoir coûte que coûte, avec une brochette de personnalités aux dents longues qui ne sont pas sans rappeler nos Hortefeux et autres Besson nationaux. Donc le problème est plus large que le PvdA. Il n’empêche...

 

Au niveau local, j’ai été confronté à la nullité sans fond de certains de mes camarades, mais surtout au fait qu’ils ont réussi à prendre le pouvoir au sein de l’appareil sans que personne ne puisse rien faire. Ou ne veuille rien faire.

La promotion des femmes de talent, une idée que je soutiens totalement, a été totalement dévoyée: les femmes de qualité (elles existent, j’en ai côtoyé quelques unes) sont systématiquement mises de côté, et ne restent que les cruches méchantes et incompétentes qui ne feront pas d’ombre aux hommes blancs d’origine néerlandaise de plus de 45 ans. Malheureusement, ces cruches sont restées et ont pris le pouvoir. Elles sont à tous les niveaux du parti et l’irriguent de leur nullité.

 

Je me suis opposé à certaines d’entre elles et je me suis retrouvé dans de vrais procès staliniens, à huis clos, chose que je ne souhaite à personne. J’ai vu des camarades terrorisés de plusieurs manières, et tous les coups étant permis: rumeurs racistes, accusation d’antisémitisme bidon, série d'email vicieux, fausses amitiés manipulatrices. Des fois j’avais l’impression d’être dans le château hanté de Cruella. 

 

Un exemple... Au début de mon mandat, alors que la 3G était encore balbutiante et chère, j’aurais voulu qu’on discute d’un système de wifi gratuit associé aux nombreux cafés restaurants du quartier pour les remplir aux heures creuses, aider les travailleurs indépendants et créatifs du coin et rendre service aux touristes. Bonne idée, soutien a priori des autres partis... et opposition violente de deux cruches du parti, au point que les autres se mettent à douter. « Hors de question, ce n’est pas notre rôle, c’est scandaleux... » On me demande de revenir dans un an ou deux, peut-être qu’elles seront calmées.

Un an plus tard, une des cruches vient vers moi et me dit toute fière « Tiens Laurent, tu vas adorer, je viens de découvrir ce qu’était le wifi, avant je le confondais avec la wii, tu sais la manette de jeu. C’est pratique dis donc de ne pas avoir un fil tout le temps, tu t’en sers parfois ? ». Et la cruche n°2 se dandinait bêtement à côté, comme si elles venaient toutes les deux d’être nominées pour un prix Nobel. 

 

Sur tous les sujets que je maîtrisait (de par mes recherches ou parce que j’étais le porte-parole et donc m’y étais sérieusement intéressé), les cruches étaient contres, avec les arguments les plus débiles si elles en avaient, « par principe » si elles n’en avaient pas. Les autres, peu sûrs d’eux, se ralliaient souvent du côté de celui qui a l’air le plus déterminé, je vous laisse deviner lequel.

 

Finalement, ce sont les cruches de la section locale (copines des cruches de ma fraction, membres du même « réseau des femmes du parti ») qui ont réussi à s’inviter dans la commission électorale suivante et qui ont promu leurs copines idiotes et quelques dinosaures qui les avaient fait monter dans l’appareil. J’ai bien sûr été mis sur la touche, ainsi que tout ce qui ressemblait de près ou de loin à de la diversité, un cerveau ou de la jeunesse. Je pensais que certains jeunes prometteurs allaient devenir échevins ou députés d'ici une dizaine d'années, ils ont été renvoyés à la vie civile sans un merci.

 

Les vieux hommes blancs au pouvoir ont misé sur les cruches et ils n’ont pas été déçus: c’est devenu un parti de vieux apparatchiks et de dindes ambitieuses. Les électeurs le désertent mais il reste suffisamment de postes à pourvoir pour récompenser les personnaités légitimes de l'appareil : un siège d'élu local ici, une poste d'échevin là, la présidence d’une commission, tiens il nous faut un membre du bureau d’un organisme social...

 

N'importe quelle organisation normale aurait fermé, n'importe quelle entreprise aurait fait faillite il y a bien longtemps avec une telle politique de ressources humaines. Curieusement, un organisme financé par l'impôt et en charge de telles responsabilité échappe à toute logique comptable ou humaine normale.

 

 

 

Constat n°4: le pvda déteste l’Autre

 

En public, les travaillistes ne parlent que de diversité, de la richesse humaine d’Amsterdam, des 120 nationalités, blablabla, parce que ce sont les jeunes, les femmes et les allochtones qui votent pour eux en espérant un peu moins de copinages et un peu plus de méritocratie. Mais dans les coulisses, c’est une autre histoire.

 

Un épisode qui a commencé à me donner envie de claquer la porte du parti a été la « note sur l’intégration » (integratienota), rédigé par une des cruches haut placées dans l’appareil. Document violemment nationaliste et xénophobe, il reprenait la rhétorique de Geert Wilders dans l’espoir que les prolos se remettent à voter travailliste (les sociologues et démographes ne servent à rien, apparemment). Sa discussion a donné lieu à des actes de rébellion de la part des minorités et des intellectuels, et c’est amendé qu’il a été adopté en congrès, sous pression de la direction du parti. J’étais furieux mais je me suis dit qu’en m’impliquant un peu mieux, on finirait par oublier cet épisode.

 

Lors des straten generaal, une de ces mobilisations de rue qui ne servent à rien mais qui donnent l’impression aux membres du parti de faire quelque chose d’utile (on n'a pas le droit de coller des affiches ici), on nous a demandé d’aller discuter de cette note sur l’intégration avec le peuple. Je me suis retrouvé un samedi après-midi sur le marché près de chez moi avec une veste rouge à devoir « discuter » avec les passants, une liste de questions à la main. « Les règles du jeu de l'intégration », « choisir les Pays-Bas avant tout », les non-dits de ces questions, après des années de Rita Verdonk et de Geert Wilders, sont d'une violence énorme: les méchants étrangers ne veulent pas s'intégrer ni parler la langue, sont homophobes et misogynes et forment une cinquième colonne qui ne pense qu'à instaurer la sharia.

Première personne: une vieille toute petite et ridée avec son cabat qui devait être venue d’Indonésie il y a cinquante ans, qui a dû faire des ménages toute sa vie pendant que son mari construisait le pays pendant les Trente Glorieuses. J’ai eu tellement honte de devoir lui poser la première question que j’ai failli m’évanouir en rêvant d'être englouti par le trottoir et disparaître dans l’instant.

 

J’ai fini, malgré les pressions fermes des cadres présents, par partir du marché. J’ai ensuite raconté cet épisode de honte infini sur mon site, ce qui m’a valu un procès en sorcellerie à huis clos extrêmement violent. Une des cruches au pouvoir a voulu m’imposer un devoir de silence total, aussi bien dans les média que sur mon blog ou dans le parti, et mon refus a signé mon exclusion de facto du parti. Je me suis senti comme violé.

 

Je sais que la plupart de mes camarades jeunes ou «issus de la diversité» ont été confrontés à ce genre d’humiliations, plus ou moins intense selon la section et leur profil. Rien que sur Amsterdam, on pourrait écrire un recueil en plusieurs volumes de ces violences politiques intenses au sein du PvdA.

 

Un autre exemple... Avant les élections municipales de 2010 (je me doutais que j'allais être mis sur la touche mais ce n'était pas officiel), après que j’ai lourdement insisté pendant des années, la section amstellodamoise du parti se rend compte qu’il y a 100.000 électeurs d’origine occidentale non-néerlandaise (westerse allochtonen en langage officiel), dont beaucoup à gauche, et que personne ne s’intéresse à eux. On me nomme « coordinateur de campagne auprès des expats ». 

Avec beaucoup de patience, je leur explique que nous ne sommes pas des «expats», ces cadres de multinationales trop payés qui ne parlent qu’anglais et qui repartent après deux ou trois ans. Nous sommes des « Occidentaux », la plupart d’entre nous vit ici depuis longtemps, souvent en couple avec des indigènes, parle néerlandais, s’intéresse à la vie politique locale et ne compte pas repartir comme ça.

 

Rien à faire, ils s’obstiennent à nous appeler « expats » alors que tous les Occidentaux détestent le terme qui sert surtout à les exclure et leur dénier leur qualité de citoyen éclairé. J'ai des amis qui sont furieux et qui me disent que s'ils sont appelés « expats », il feront campagne contre le PvdA. Les apparatchiks travaillistes ne cherchent même pas à essayer de comprendre pourquoi le terme est péjoratif et refuse de changer de terme. Pourtant, si on veut draguer un groupe pour les élections, autant ne pas commencer par le froisser... Rien à faire. Je finis par jeter l’éponge.

 

 

 

Quand j’ai rendu ma carte de membre, j’ai mis quatre conditions à mon retour dans le parti: (1) quand il y aura une ambiance sympa, (2) quand on aura détrôné les apparatchiks, (3) quand le programme sera progressiste et écologique, avec une vraie vision et (4) quand tout le monde y aura sa chance, quelle que soit son origine ethnique et sociale. Je pense qu’elles ne seront pas remplies de sitôt, et tout le monde s'en bat clairement les coudes au Parti.

 

Le PvdA est une structure vraiment malade, tout comme le PS français, le Labour britannique, le PSE et tant d’autres partis de gauche en Europe. Je ne vois pas qui a la capacité intellectuelle et les moyens structurels de les sauver, et de les débarrasser de leur apparatchiks.

Depuis le début des différents mouvements plus ou moins révolutionnaires, des pays arabes à l’Europe du Sud, je sais que je ne suis plus le seul à trouver que les partis politique ont pour la plupart perdu leur cap et leur raison d’être. Des amis ont vécu plus ou moins la même chose, dans d’autres partis de gauche, ce n’est donc ni propre à mon parcours ni au PvdA, ni aux Pays-Bas. Ces partis vont-ils laisser la place à d’autre partis ? Le phénomène de parti politique va-t-il muter ? Internet va-t-il changer la donne ? La démocratie telle que nous la connaissons va-t-elle cesser, entrer dans une décadence plus grand encore ou muter complètement ? Pour l’instant je n’en ai aucune idée

 

J’ai été le témoin du délabrement très avancé de la démocratie néerlandaise, aussi bien au niveau national que local, et en cela mon passage aura été très instructif. J’ai aussi approfondi ma connaissance du pays, et c’est une expérience irremplaçable que je souhaite à beaucoup, nés dans le pays ou pas. Que cela ne vous décourage pas de vous engager.

 

 

 

Un dernier point.

Je me suis aussi engagé en politique sur les conseils de mon mari, qui trouvait que je n'avais pas assez d'amis néerlandais. « Tu vas finir par rencontrer des gens sympas, c'est mathématique ! » Après quatre ans à siéger au conseil d'arrondissement et des heures et des heures à fréquenter plein de travaillistes à tous les niveaux, certains sympa, d'autres pas du tout, je suis devenu plus ou moins ami avec une seule personne dans le parti. Je me serais probablement fait plus d'amis en adhérant au Club de Ping Pong du quartier ou en allant chanter à la chorale de l'église.

J'ai trouvé les gens de droite beaucoup plus sympas et mentalement structurés, alors que j'étais programmé pour les détester. Et plein de gens m'ont raconté la même chose : les organisations de gauche, les partis politiques de gauche, les ONGs, les universités « progressistes », les syndicats, sont des endroits effroyables pour ceux qui y travaillent et militent. On s'y fait des ennemis, mais rarement des amis.

 

Militer à gauche, c'est beau sur le papier, mais c'est terrible au quotidien. C'est le signe qu'il y a quand même un problème, non ? 


Laurent Chambon

Notes

Cet article a été repris, modifié et largement raccourci par Rue89.

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