Comment je suis devenu un Easy-Jetsetter

Cet hiver, le ticket d’entrée dans certains clubs berlinois a augmenté, jusqu’à 25%. De cette information, toi, lecteur, n’en n’a a priori rien à branler, tu ne vas pas à Berlin tout le temps car le week-end, tu fais tes courses dans un centre commercial emmêlé dans un échangeur autoroutier, et de toutes façons, tu te dis que Berlin, ça restera toujours moins cher que Paris. Sauf que peut-être pas. Derrière cette hausse anecdotique des prix qui touche une population qui avait déjà les moyens de sortir, il y a la gentrification, évidemment.

filet
Philippe Coussin-Grudzinski

par Philippe Coussin-Grudzinski - Vendredi 10 juin 2011

Diplômé du CELSA et d'autres institutions prestigieuses de la République, Philippe C.-Grudzinski, 24 ans, est vénère d'être au chômage. Pour compléter ce tableau de looser, il écrit des romans, fatalement autofictionnels, mais n'a pas encore d'éditeur. Il étudiera toutes vos propositions très sérieusement, y compris s'il s'agit de recel, de trafic de drogue ou de proxénétisme, parce que faut bien vivre, ma pauv' Lucette. Son premier roman, Voyages sur Chesterfield, est paru en mai chez Intervalles.

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Cet hiver, le ticket d’entrée dans certains clubs berlinois a augmenté, jusqu’à 25%. De cette information, toi, lecteur, n’en n’a a priori rien à branler, tu ne vas pas à Berlin tout le temps car le week-end, tu fais tes courses dans un centre commercial emmêlé dans un échangeur autoroutier, et de toutes façons, tu te dis que Berlin, ça restera toujours moins cher que Paris. Sauf que peut-être pas. Derrière cette hausse anecdotique des prix qui touche une population qui avait déjà les moyens de sortir, il y a la gentrification, évidemment.

C

a fait longtemps qu’on nous rabâche que Berlin, c’est plus ce que c’était, que maintenant, faut aller à Sarajevo, parce que tu vois, c’est trop cool, y’a encore des impacts de balles. Ça fait un moment que certains Berlinois, particulièrement ceux qui habitent à l’Est, se battent contre l’augmentation des loyers, contre la venue en masse des touristes, contre l’ouverture d’épiceries bios et de bars à bougies. Sauf que cette année, il semble bien que ces Berlinois aient perdu une partie de leur bataille: le Bar 25, sorte de Disneyland alternatif de l’électro en bord de Spree ne réouvrira pas ses portes cet été, pas plus que le Maria, un club voisin. Le tout pour construire des sièges sociaux et des hôtels aseptisés.

Une fois qu’on a dit ça, on peut débattre des avantages de l’enrichissement de la ville, de la perte de son identité: généralement, les débats sont binaires, la méchante économie versus le gentil esprit alternatif. Ce serait un peu oublier que Berlin, ce n’est pas seulement Kreuzberg ou Friedrichshain, mais aussi une population qui veut voir sa ville s’enrichir, qu’elle soit ancienne, comme les vieux de Charlottenburg, ou nouvelle, comme ces trentenaires bavarois ou ces bourgeois parisiens qui investissent Prenzlauer Berg parce que les petits squares partout, c’est sympa pour les enfants. C’est sympa pour les enfants, c’est un peu la phrase qui pourrait tuer Berlin.

 

Derrière cette forme somme toute banale de gentrification locale, se cache un phénomène plus intéressant: la gentrification à l’échelle globale. Moi, jeune parisien, pas fauché mais un peu quand même, préfère sortir moins mais me payer un aller-retour à Berlin de temps en temps plutôt que claquer toute ma thune dans des clubs pourris et hors de prix tous les week-ends. Parce qu’à Paris, on ne danse pas, on médit sur le reste de l’assemblée, iPhone à la main, en impulsant un ridicule mouvement à ses jambes pour donner l’impression qu’on s’amuse. À Paris, on paye 20 euros pour entrer dans une cave avec sound et lightsystem pourris, on laisse 5 euros au vestiaire, parce que non, l’écharpe, tu peux pas la cacher dans ta manche, et que l’article, c’est 2 euros, puis 10 euros pour un mauvais cocktail, et encore, c’est pas cher payé. À Paris, tu as la possibilité d’acheter une bouteille pour avoir TA table et TA banquette, que tu ne partageras pas, sauf avec une créature siliconée qui te promettra la lune avant de te prévenir: « J’avale pas ». À Paris, si tu as le malheur d’effleurer une fille par mégarde, tu te prends une remarque, voire une claque, alors que t’es pédé et que la fille, tu l’as même pas calculée. Bref, à Paris, tout est fait pour que tu deviennes un connard. Ou une connasse.

 

 

Gentrification

 

Tant que sortir à Paris sera réservé aux fils de bourges qui viennent s’encanailler sur les Grands Boulevards et aux couples de la Grande Couronne qui réservent une table en carré VIP pour faire comme si, j’irai à Berlin. Et tant pis si je participe à cette forme dégueulasse de gentrification, tant pis si je suis un sale touriste en mal de sensations fortes, tant pis si je suis finalement assez peu éloigné des bourgeois parisiens qui trouvent que Prenzlauer Berg, c’est sympa pour les enfants. Tant pis. Tant pis, parce qu’il n’y a qu’à Berlin que je peux vibrer autant en arrivant devant cette vieille usine perdue au milieu des friches dont la musique fait trembler le sol boueux alentour qui a du voir se casser des centaines de talons aiguilles de pouffe anglaise n’ayant pas compris qu’à Berlin, on ne se déguise pas en maitresse de cérémonie du festival de Cannes pour sortir le samedi soir. Vibrer devant cette usine dont les rayons de projecteurs sortent par les hautes fenêtres, comme pour te happer, comme pour t’obliger à lever le regard vers le haut, à vénérer l’édifice, comme dans une église ou comme pendant une pipe, un peu des deux. Vibrer pendant ce moment particulièrement délicieux où tu te retrouves devant le videur, où tu sais que t’as une chance sur deux de te faire virer parce que t’es Français, mais où tu rentres, alors tu te laisses fouiller le corps avec un plaisir non dissimulé, tellement t’es heureux d’avoir pu entrer dans l’antre magique des substances électroniques.

 

Puis le vestiaire, énorme, et, surtout, cet escalier en acier monumental, qui te guide vers le paradis, vers les nuages stroboscopés, dans lesquels tu danseras jusqu’à plus soif, jusqu’à ce que tes jambes se mettent à trembler de fatigue, comme après un marathon, jusqu’à t’écrouler sur une des balançoires géantes et matelassées avec un joint dans la bouche, qu’on t’aura mis plus ou moins de force, pour te soigner, pour que tu puisses recommencer. Une horde de danseurs qui te frôlent, ici, un bout de sein d’une petite Hollandaise qui n’a manifestement pas compris qu’au mieux, tu trouves ça ludique, des seins, là, un torse musclé harnaché de cuir, un visage méchant, vicieux, celui du mec qui vient pas ici pour déconner. Parmi eux, toi, tout sourire, béat, jouissant de cette impression que le DJ te fait l’amour par les oreilles, le visage relevé comme pour mieux sentir le soleil des projecteurs sur ta peau, tu attends, sans succès, que les stores s’ouvrent, et que le Jour fasse de vous tous des vampires, hurlant contre cette invasion du réel.

 

Alors, pour te consoler, tu quitteras la piste de danse et tu te perdras dans ces labyrinthes puant le sexe, sans craindre de te retrouver sur Facebook dans une situation compromettante, parce qu’ici, si tu prends la moindre photo, tu dégages. Tu ne sauras pas trop pourquoi tu as échoué là, tu éclaireras les ombres suantes avec l’écran de ton téléphone, parce que même défoncé, même ici, tu ne te laisseras pas tripoter par n’importe qui, faut pas déconner. Tu croiseras des couples hétéros, des couples homos, des trios bi, et plus, la norme n’aura plus aucun sens. Il n’y aura pas de vigile en costard et avec oreillette Bluetooth pour te virer de la boite si vous entrez à plusieurs dans les chiottes, limite il t’y encouragera, limite il se joindra à vous. Alors certes, il y aura ces abrutis de touristes espagnols que tu entendras sniffer dans les chiottes d’à côté, mais jamais, jamais, tu ne connaitras ce sentiment de liberté la nuit à Paris, dans un lieu incroyable, à un prix normal, sans parler des enceintes plus grandes que toi et des projecteurs qui dessinent justement le mouvement que tu aurais imaginé pour ce morceau, alors, un peu contre ton gré, conscient de tout, lucide sur le mal que tu fais à une ville, tu deviendras, comme moi, un Easy-Jetsetter.


Philippe Coussin-Grudzinski

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