Google, le meilleur ami de l'outing

Donc Le Monde a publié le 15 février dernier un article sur les Français qui semblent être obsédés à l’idée de savoir quelles sont les personnalités juives du pays. Il suffit d’aller sur Google et de taper le nom de telle ou telle personnalité, politique ou pas, et de voir quel est le premier référencement qui apparaît à côté de ce nom. Un autre article du Nouvel Obs signalait que les Français ont l’air de s’intéresser à d’autres questions curieuses assez proches.

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Didier Lestrade

par Didier Lestrade - Dimanche 05 juin 2011

Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.

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Donc Le Monde a publié le 15 février dernier un article sur les Français qui semblent être obsédés à l’idée de savoir quelles sont les personnalités juives du pays. Il suffit d’aller sur Google et de taper le nom de telle ou telle personnalité, politique ou pas, et de voir quel est le premier référencement qui apparaît à côté de ce nom. Un autre article du Nouvel Obs signalait que les Français ont l’air de s’intéresser à d’autres questions curieuses assez proches.

E

t maintenant, un autre scandale éclate en France sur un ancien ministre qui aurait participé à des sauteries avec de jeunes garçons au Maroc. Comme la vie privée est particulièrement bien gardée dans ce pays, et que les médias ne sont pas vraiment connus pour leur curiosité, et comme le Off the record est comme une double personnalité, on dirait que la soif de curiosité commune à tous, c’est l’homosexualité. Vous voyez quelqu’un qui vous intrigue à la télé ou dans la presse, c’est parfois une grosse folle qui n’a pas fait son coming-out et vous réalisez que pas un journaliste n’a eu le courage de lui demander quoi que ce soit. Moi homosexuel ? Mais enfin, cela ne vous regarde pas !

Mais Google est là et merci quoi. Google révèle ce que vous voulez savoir. Pour chaque personne qui demande au devin Google de lui dire si Lambert Wilson est gay ou pas, le moteur de recherche comptabilise la demande. Et plus les demandes sont nombreuses et plus les réponses montent en première page. Cela ne veut pas dire qu’on a la réponse à la question. Cela veut dire que vous n’êtes pas le seul à vous la poser, loin de là. On arrive au stade évident où Google est l’agrégateur favori du coming out. Il suffit de taper le nom de quelqu’un pour vérifier la puissance statistique de la « rumeur » et si on peut se faire une idée.

 

Ce qui est fascinant, c’est que pas un seul groupe gay n’a vraiment utilisé cet outil. Il y a des dizaines et des dizaines de gays et de lesbiennes qui ne font pas leur coming out et qui, pire encore, remplissent des fonctions où leur inaction en faveur des gays et des lesbiennes les met dans une position de lâcheté politique. Pire encore, certains utilisent le secret qui entoure leur identité pour imposer encore plus le tabou autour d’eux, dans leur entreprise, dans leur parti politique. Ils travaillent dans l’éducation, mais se désintéressent de l’homophobie à l’école, au lycée, à la fac. Ils sont chefs d’entreprise, mais cautionnent le bullying et la discrimination. Ils sont journalistes, mais évitent soigneusement toutes les news liées à l’actualité LGBT. Ils font partie de l’élite, mais menacent d’action juridique quand on leur dit qu’on est au courant de toutes leurs pratiques sexuelles – dont certaines ne sont pas safe.

 

 

Folles ≠ Geeks ?

 

Ces associations LGBT soit-disant « radicales » n’ont jamais pensé à utiliser Google comme base d’un argument politique. OK les Panthères Roses ont peut-être du mal avec Safari ou Firefox. OK, Act Up, ou ce qu’il en reste, doit avoir tous ses ordis en panne. Et les célébrités en question n’ont toujours pas compris comment on fait, techniquement, pour disparaître de certaines questions posées par les moteurs de recherche. Ou alors, pensent-ils, c’est une manière de faire leur coming out sans le faire. Imaginons qu’ils se disent « Bah, je ne l’ai jamais caché, il suffit de taper mon nom sur Google et vous avez la réponse ! ». Cela devient le coming out non officiel, l’affirmation en demi-teinte, le Who’s Who underground, l’identité gay du pauvre, le Facebook des non-amis, l’antichambre de la vérité. Le problème, c’est que nous, les gays, on a développé le gaydar, cette intuition qui nous permet de reconnaître (presque à 90%) qui est gay ou pas. Le reste des mortels a besoin de Google. Des fois, c’est le gaydar des hétéros.

 

Arrêtez de pleurer. C’est ce qui se passe quand on devient une personnalité publique. Les gens disent n’importe quoi sur vous. Ils croient que vous leur appartenez. Et ça ne part pas d’un mauvais sentiment, ils sont souvent fans vous savez. Bien que je me suis toujours demandé comment on pouvait être fan de Marc-Olivier Fogiel. Mais comme le militantisme gay d’aujourd’hui est au point mort dans ce pays, puisque le coming out a été mis à la trappe du calendrier homosexuel, puisque le PS a vraiment d’autres chats à fouetter que de pousser un ou deux députés à faire leur coming out (pas un seul député gay à l’Assemblée Nationale, bravo), puisqu’on persiste à vouloir se moquer de nous en disant que la sexualité n’est pas un sujet d’intérêt dans la République laïque, que c’est même grossier de poser des questions intimes vous devriez avoir honte, alors il ne faut pas s’étonner quand les gens prennent le contrôle de leurs doigts sur le clavier de l’ordi et cherchent les noms des personnes les plus lâches de l’élite. S'ils sont pathologiques sur leur identité, nous ne le sommes pas.

 

Bah, vous avez bien compris, je ne suis pas en train de faire de l’outing, hein ? Si Le Monde a le droit de publier un article sur papier, diffusé, vendu sur la judéité de personnalités publiques qui n’ont peut-être pas envie d’aborder ce sujet en public (bien que je ne vois pas où est le problemo), mais qui suscite la curiosité de centaines de milliers de personnes, c’est pareil avec les gays et les lesbiennes célèbres. Si vous regardez sur Internet, vous finirez par découvrir qui passe son temps au Crillon avec des tapins qui coûtent très cher car il y a toujours un groom qui a vu le petit manège. Si vous avez un présentateur télé qui va au Dépôt et qu’il se fait sucer par 3 mecs, faut pas s'étonner si ces trois homosexuels vont raconter les détails. Vous croyez qu’on vit dans un monde qui n’est pas influencé par la pipolisation encouragée à longueur de journée par ces personnalités elles-mêmes ? Ce n’est pas moi qui parle de faits divers et de célébrités, moi je ne suis intéressé que par le sida, les minorités et la culture homosexuelle. Je ne sais même pas qui sont ces gens qui sont jurys de X Factor ! Vous pouvez me chercher sur Google, je ne suis pas dans le carré VIP moi. Je suis juste un journaliste sans travail qui passe sa journée devant l’ordi à taper les noms des célébrités politiques et je suis étonné de voir le mot gay attaché à leur nom. Faites un procès à Google, pas à moi.

 

 

Le pouvoir de la rumeur

 

Mais tout ceci tombe à pic alors qu’un autre scandale sexuel éclate en France et que les éditorialistes s’insurgent encore contre le pouvoir de la « rumeur ». Après DSK qui a fait effet de catalyseur, selon Valérie Touranian de Elle, et instaure un « avant et un après » (on attend les preuves tangibles de l’après), après Tron qui démissionne, Arrêts Sur Images persiste à enquêter sur les scandales  sexuels politiques. Car toute la classe politique a déjà oublié son mea culpa post –DSK et ses promesses de cohérence. La vie privée doit être protégée ! Caroline Fourest défend DSK en disant qu’il ne faut pas fouiller dans les poubelles, Roméro appelle au coming out des parlementaires après avoir été lui-même outé, Patrick Bloche ne sait pas pourquoi il n’y a pas un seul député gay en France. Pas étonnant qu’on n’avance pas sur le mariage gay quand les leaders LGBT ont une vision politique si étriquée. 40 années de militantisme gay et une lesbienne défend un homme accusé de tentative de viol. Un gay qui a été planqué une grande partie de sa vie (c’était pour sa mère vous comprenez) fait la leçon aux autres. Et ce Bloche, qui est dans le milieu politique depuis le XIXème siècle (non c’est pas une erreur de typo) n’a TOUJOURS pas une idée de la source de lâcheté politique de ses semblables à l’Assemblée Nationale. Super, pas besoin de s’offusquer des déclarations de la députée UMP Brigitte Barèges si vous sortez des énormités encore pires, vu votre background.

 

Alors, on remercie Google d’être le meilleur ami de l’outing. Tapez le nom de l’homme ou de la femme politique qui vous intrigue le plus parce que votre gaydar vous dirige dans la bonne direction et voyez ce que ça donne. Le mot gay apparaît en premier ? Bingo. Attendez, des fois il y a le nom de son partenaire dans la vie tout de suite en dessous de "gay"! Mais ne vous arrêtez pas en si bon chemin. Dans la première page, ou la seconde, vous aurez peut-être la chance de découvrir le témoignage d’une personne naïve et de bonne foi qui, sans malice, a écrit dans son blog : « Wow, je ne savais pas que XX était gay ! Je l’ai rencontré dans un club gay du sud de la France, on a discuté et il m’a dit lui-même qu’il était gay ! ». Ou mieux, vous aurez le témoignage du tapin qu’il s’est fait en 2009 ou 2010.

 

Et surtout, surtout: ce n’est pas parce qu’ils sont mariés et qu’ils ont deux enfants qu’ils ne sont pas gays, vous comprenez. Il y a même des présidents de grandes fédérations de sport qui sont concernés. Merci Google. Comme le rappelait Albert R. Hunt dans un édito du New York Times que l’on aurait bien aimé lire dans Têtu : « Ce que les électeurs ne pardonnent jamais, c’est l’hypocrisie ».  Avec un peu de volonté, ceci pourrait être ne nouvel âge d’or du militantisme LGBT. Il n’y a qu’à se baisser… et tendre la main pour trouver les infos.


Didier Lestrade

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