eG8 = LOL

Les 24 et 25 mai, pour l’e-G8, on allait voir ce qu’on allait voir, « Paris, capitale d’un nouveau monde ». Publicis, organisateur de l’événement, alléchait notre intérêt avec sa vidéo nous présentant les préparatifs de l’événement, à grand renfort de zooms sur les biceps des ouvriers (naturellement issus de l’immigration) et de musique hollywoodienne, tout ça pour nous montrer, en image finale, une petite tente blanche parfaite pour les mariages, baptêmes et bar-mitzvah…

filet
Philippe Coussin-Grudzinski

par Philippe Coussin-Grudzinski - Dimanche 29 mai 2011

Diplômé du CELSA et d'autres institutions prestigieuses de la République, Philippe C.-Grudzinski, 24 ans, est vénère d'être au chômage. Pour compléter ce tableau de looser, il écrit des romans, fatalement autofictionnels, mais n'a pas encore d'éditeur. Il étudiera toutes vos propositions très sérieusement, y compris s'il s'agit de recel, de trafic de drogue ou de proxénétisme, parce que faut bien vivre, ma pauv' Lucette. Son premier roman, Voyages sur Chesterfield, est paru en mai chez Intervalles.

filet

Les 24 et 25 mai, pour l’e-G8, on allait voir ce qu’on allait voir, « Paris, capitale d’un nouveau monde ». Publicis, organisateur de l’événement, alléchait notre intérêt avec sa vidéo nous présentant les préparatifs de l’événement, à grand renfort de zooms sur les biceps des ouvriers (naturellement issus de l’immigration) et de musique hollywoodienne, tout ça pour nous montrer, en image finale, une petite tente blanche parfaite pour les mariages, baptêmes et bar-mitzvah…

Q

ue s’est-il passé sous cette tente blanche, pour ce qui devait être le grand raout des acteurs de l’Internet ? Rien, ou presque. Ça a parlé propriété intellectuelle, régulation et gros sous. 70 grandes entreprises, 10 ONG, quelques ministres, quelques journalistes, la nécessité de payer quelques centaines de milliers d’euros en échange d’un logo sur l’affiche (et d’un temps de parole confortable): les chiffres parlent d’eux mêmes. Le but, ce n’était pas vraiment de réfléchir, encore moins de parler de culture.

Le but, c’était, pour l’État, de demander aux grandes entreprises du secteur de payer des impôts en France et de trouver des solutions pour éviter qu’on puisse critiquer si librement le pouvoir. Le but, c’était, pour les entreprises, de faire leur petit lobbying habituel. Le but, c’était, pour Publicis, de s’offrir une magnifique image 2.0, moderne, 2011, trop hype, Publicis.

 

Pendant que Mesdames et Messieurs les PDG de grands groupes numériques buvaient du champagne entre deux tables rondes dans les jardins des Tuileries, la blogueuse parisienne influente qui gagne trois SMIC par mois grâce à son activité de connasse, il faut le dire, pouvait toujours se brosser pour être invitée. Elle a eu beau sortir ses lunettes de geek chinées dans un dépôt vente serbo-croate et son pendentif en Lego, cette blogueuse parisienne influente n’avait pas plus droit de cité aux Tuileries que les génies des vidéos auto-tune, ces images remixées par des amateurs qui préfèrent perdre leur temps à faire rire des millions d’internautes plutôt que de jouir dans une chaussette en pensant très fort au cul de Pippa Middleton après les cours.

 

Et c’est dommage que les blogueuses mode et les auto-tuners n’aient pas été invités. C’est eux qui font le web d’aujourd’hui, c’est eux qui divertissent les internautes, c’est eux qui sont repris dans les bonnes vieilles séries de la bonne vieille télé à Papa. C’est dommage, aussi, que des jeunes internautes lambda nés avec un Trackpad dans la bouche n’aient pas été invités parmi les intervenants des débats, et pas en tant que simple public: ça me fera toujours rire, ces tables rondes où on parle des digital natives entre vieux, sans savoir de quoi on parle vraiment, parce qu’à 35 comme à 60 ans, on a un peu oublié ce que c’était, vivre dans un studio à 700 euros, manger des pâtes et voler des fringues chez H&M. Alors certes, il faut séduire le digital native, il faut se faire du fric sur le dos du digital native, mais peut-être aussi qu’il faudrait laisser parler le digital native, un peu, l’embaucher, beaucoup, sans avoir peur de lui laisser sa place, quitte à se faire un beau pactole en subventions de départ.

 

Au delà du divertissement pur et simple, au delà des digital natives, l’organisation, à Paris, feu ville lumière, feu phare culturel de l’Europe, feu tout, un peu, aurait du être l’occasion pour tout ce petit monde de se rendre compte des nouvelles possibilités qu’offrent le web pour l’Art. Car non, Internet, ce ne sont pas seulement des pédophiles ou des pirates, pas seulement des blogueuses mode ou des autotuners, c’est aussi une nouvelle voie pour la culture et la création. Pas nécessairement la culture façon Lagarde et Michard, quoi que, Amazon vend aujourd’hui plus de livres électroniques que de livres papiers, mais la culture 2011, la culture des fleurs de Miguel Chevalier qui bougent en fonction de vos mouvements, la culture des immeubles qui s’éclairent en fonction de l’évolution du nombre de personnes souffrant de malnutrition versus celui d’obèses.

 

Sans Net Art, sans ces connasses de bloggeuses mode et ces branleurs d’autotuners, bref, sans culture, le web était à l’image de la tente dont Publicis était si fière de nous montrer les coulisses dans sa petite vidéo: blanc, lisse, âpre et industriel. Pour vos mariages de l’été, pitié, salissez les parois de la tente avec les framboises de la pièce montée, pour ne pas qu’on oublie que sous la tente, en principe, on aurait dû trouver de la vie, et pas exclusivement économique, la vie.


Philippe Coussin-Grudzinski

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter