NYC Madrid Rabat Fukushima — La fin d'un monde

Le mois de mai aura été intéressant côté actualités, avec des séquences qui se succèdent dans les médias comme s'il y avait un grand dessein. Ces actualités sont d'ailleurs joyeusement commentées sur internet : les révolutions arabes continuent, Fukushima est plus radioactif que ce qu’on nous avait dit, DSK pris la nouille dans la bouche du petit personnel, Fukushima encore, un complot contre DSK, CSI inspecte la moquette, les révolutions arabes continuent, DSK démissionne du FMI mais Lagarde s’y voit déjà, l’Europe du Nord ne veut pas raquer pour la Grèce, les jeunes Espagnols protestent, le Maroc en ébullition... Tout cela pue les sursauts d'un pouvoir angoissé et autodestructeur.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Dimanche 22 mai 2011

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Le mois de mai aura été intéressant côté actualités, avec des séquences qui se succèdent dans les médias comme s'il y avait un grand dessein. Ces actualités sont d'ailleurs joyeusement commentées sur internet : les révolutions arabes continuent, Fukushima est plus radioactif que ce qu’on nous avait dit, DSK pris la nouille dans la bouche du petit personnel, Fukushima encore, un complot contre DSK, CSI inspecte la moquette, les révolutions arabes continuent, DSK démissionne du FMI mais Lagarde s’y voit déjà, l’Europe du Nord ne veut pas raquer pour la Grèce, les jeunes Espagnols protestent, le Maroc en ébullition... Tout cela pue les sursauts d'un pouvoir angoissé et autodestructeur.

C

e mois d'actualités ne peut en effet pas être lu sans la question du pouvoir : les riches Occidentaux blancs qui prennent les Africain(e)s de force, c’est un classique au FMI. Mais le téléscopage constant entre la domination masculine, la manipulation des résultats scientifiques dès que beaucoup d’argent est en jeu, la révolte des peuples écrasée d’une manière ou d’une autre, c’est quand même assez unique. Tout cela est très « intersectionnalité » : jeux de pouvoir sur l’âge, le sexe, la race, l’orientation sexuelle, la classe ou l’origine ethnique. 

Dans un premier temps, j'ai été choqué par l'arrestation de DSK. J'espérais secrètement que les Américains se rendraient compte de son statut. Il est riche et puissant. Sa femme présentait 7/7 pendant mon enfance, savent-ils seulement qu'ils ont affaire au mari de la Sinclair ? Comprennent-ils que Geert Wilders menace de tout faire sauter si les Pays-Bas donnent un centime à la Grèce si DSK n'utilise pas ses pouvoirs magiques pour empêcher le monde de s'effondrer ?

 

Et, dans un moment de lucité, je me suis dit que ce n'était vraiment pas facile de sortir du conditionnement qu'on avait subi depuis tout petit, à arrêter d'accepter la cruauté des destins des pauvres, les privilèges des riches et puissants, un système de classes étanches qui irrigue l'ensemble des instruments de pouvoir, de la police à la justice, de la culture à l'éducation nationale, du tracé des routes à l'emplacement des réacteurs nucléaires. Sortir de l'Ancien Régime.

 

Et puis, les réactions « saines » ont commencé à tomber. Sur le sexisme ou les privilèges. Sur le FMI ou la présidentielle. Mais il a fallu plusieurs jours pour cela. Et d'autres événements sont venus se greffer. Fukushima, le Yemen, le porno de Ben Laden, Rabat... Mais avant cela, quelques jours étranges. Des jours incrédules, comme ont dû les vivre les masses arabes il y a quelques mois : quelque chose d'irréversible a eu lieu, ici et ailleurs, et si on angoisse de ne pas savoir le résultat final, on sent bien qu'une page est tournée.

 

 

Pourquoi pas une blonde?

 

Ceci dit, tout le monde n'a pas compris cela comme ça, il faut être honnête. Aux Pays-Bas, il y a deux questions qui obsèdent les indigènes et sur lesquelles tout le monde me pose systématiquement des questions: la possibilité du complot, et la définition française du viol. 

 

Les peuples du Nord on du mal à comprendre les enjeux des élections présidentielles françaises, et la concentration de pouvoirs aux mains du président français. L’idée qu’il puisse y avoir un complot envers un candidat leur paraît totalement absurde, car ils n’imaginent pas vraiment l’étendue des pouvoirs présidentiels, non plus que l’étrange mode de scrutin qui favorise systématiquement deux partis politiques, le niveau de violence étatique, et surtout l’absence de séparation des pouvoirs.

 

Ils aiment imaginer la France comme des vacances continuelles, un verre de rosé à la main, au soleil avec des amis. Areva, Bouygues, Neuilly, les suicides bizarres de ministres, les policiers avec mitraillettes dans le métro, l’UMP et le PS, ils ont du mal à comprendre, ça ne colle pas avec la douce France. Quand je leur raconte un peu les enjeux de pouvoir, ils pensent que j’exagère, que jamais, en Europe, il y aurait autant d’histoires de pouvoir louches. Ils sont mignons, ces Bataves...

 

Sur la question du viol, là encore, ils pensent que les Français passent leur temps à se toucher. Une de mes voisines m’a rapporté qu’une journaliste néerlandaise a raconté à la radio nationale que les gens se touchaient les seins et les fesses dans les soirées mondaines parisiennes comme les Hollandais peuvent se serrer la main, et que c’est tout à fait normal. « Vous les gens du Sud vous êtes plus relax sur la question du corps que nous, hein ? C’est pour ça que DSK clame qu’il est innocent, puisqu’à à Paris c’est normal de faire des choses cochonnes avec n’importe qui. »

 

Surtout, ils ne comprennent pas beaucoup pourquoi un homme si riche et puissant a violé une femme noire. S’il est si riche et puissant que ça, pourquoi ne pas essayer une blonde ? Toutes les femmes de footballers sont blondes, d’ailleurs. Ce ne sont pas les blondes faciles et vénales qui manquent, hein.

 

 

Mais pour sortir de la question du choc des cultures, l’effet DSK, ce sont plusieurs sujets qui viennent ensemble dans les débats: l’impunité des puissants, le rôle du FMI dans la confiscation du travail des peuples au profit d’une classe financière toujours plus gourmande, le financement des dépenses des puissants par les petits, la course au pouvoir uniquement au sein d'une classe privilégiée, la justice de classe, la mise à disposition des corps (de femmes) selon le bon vouloir des puissants, le racket des pays du Sud par ceux du Nord (vu au Nord comme un racket du Nord par le Sud)...

 

Je pensais être le seul à avoir une lecture matérialiste des événements en question jusqu’à ce que je lise la traduction du manifeste des jeunes Espagnols qui manifestent partout chez eux. Voilà leur texte dans son intégralité, qu’il ne faut pas hésiter à diffuser (j’ai juste corrigé des pluriels oubliés et enlevé le faux féminisme (certain-e-s) que je trouve très irritant)...

 

 

Manifeste de « Democracia Real Ya ! »

 

« Nous sommes des personnes courantes et ordinaires. Nous sommes comme vous : des gens qui se lèvent tous les matins pour étudier, pour travailler ou pour chercher un boulot, des gens qui ont famille et amis. Des gens qui travaillent dur tous les jours pour vivre et donner un futur meilleur à celles et ceux qui les entourent.

 

Parmi nous, certains se considèrent plus progressistes, d’autres plus conservateurs. Quelques uns croyants, d’autres pas du tout. Quelques uns ont des idéologies très définies, d’autres se considèrent apolitiques. Mais nous sommes tous très préoccupés et indignés par la situation politique, économique et sociale autour de nous. Par la corruption des politiciens, entrepreneurs, banquiers... Par le manque de défense des hommes et femmes de la rue.

 

Cette situation nous fait du mal quotidiennement ; mais, tous ensemble, nous pouvons la renverser. Le moment est venu de nous mettre au travail, le moment de bâtir entre tous une société meilleure. Dans ce but, nous soutenons fermement les affirmations suivantes :

 

— L’égalité, le progrès, la solidarité, le libre accès à la culture, le développement écologique durable, le bien-être et le bonheur des personnes doivent être les priorités de chaque société avancée.

 

— Des droits basiques doivent être garantis au sein de ces sociétés : le droit au logement, au travail, à la culture, à la santé, à l’éducation, à la participation, au libre développement personnel et le droit à la consommation des biens nécessaires pour une vie saine et heureuse.

 

— Le fonctionnement actuel de notre système politique et gouvernemental ne répond pas à ces priorités et il devient un obstacle pour le progrès de l’humanité.

 

— La démocratie part du peuple, par conséquent le gouvernement doit appartenir au peuple. Cependant, dans ce pays, la plupart de la classe politique ne nous écoute même pas. Ses fonctions devraient être de porter nos voix aux institutions, en facilitant la participation politique des citoyens grâce à des voies directes de démocratie et aussi, procurant le plus de bienfait possible à la majorité de la société, et pas celle de s’enrichir et de prospérer à nos dépens, en suivant les ordres des pouvoirs économiques et en s’accrochant au pouvoir grâce à une dictature partitocratique menée par les sigles inamovibles du PPSOE [UMPS en France, ndlr].

 

— La soif de pouvoir et son accumulation entre les mains de quelques-uns crée inégalités, crispations et injustices, ce qui mène à la violence, que nous refusons. Le modèle économique en vigueur, obsolète et anti-naturel, coince le système social dans une spirale, qui se consomme par elle-même, enrichissant une minorité et le reste tombant dans la pauvreté. Jusqu’au malaise.

 

— La volonté et le but du système est l’accumulation d’argent, tout en la plaçant au-dessus de l’efficacité et le bien-être de la société ; gaspillant nos ressources, détruisant la planète, générant du chômage et des consommateurs malheureux.

 

— Nous, citoyens, faisons parti de l’engrenage d’une machine destinée à enrichir cette minorité qui ne connait même pas nos besoins. Nous sommes anonymes, mais, sans nous, rien de cela n’existerait, car nous faisons bouger le monde.

 

— Si, en tant que société nous apprenons à ne pas confier notre avenir à une abstraite rentabilité économique qui ne tourne jamais à notre avantage, nous pourrons effacer les abus et les manques que nous endurons tous. Nous avons besoin d’une révolution éthique. On a placé l’argent au-dessus de l’être humain, alors qu’il faut le mettre à notre service. Nous sommes des personnes, pas des produits du marché. Nous ne sommes pas que ce que nous achetons, pourquoi nous l’achetons ou à qui nous l’achetons.

 

Tout cela nous indigne. Nous croyons que nous pouvons changer tout cela.

Nous pensons pouvoir aider. Nous savons que, tous ensemble, c’est possible. 

Venez dans la rue avec nous, c’est votre droit. »

 

 

C’est évident qu’après la jeunesse grecque l’an dernier, c’est au tour de la jeunesse espagnole de se révolter contre la confiscation du pouvoir, des emplois et des richesses par une minorité. Nous avons eu la jeunesse française qui, quelque peu maladroitement, a essayé de se mobiliser sur la question des retraites. Mais je suis vraiment curieux de voir combien de temps il va falloir pour qu'une partie de la jeunesse européenne, au moins au Sud et à l’Est, se mobilise, et sous quelle forme.

 

La chute de DSK est un événement très important. Pas seulement sur les questions du pouvoir, de l’argent, du sexe et de la justice, mais peut-être la possibilité d’un changement à gauche. Je connais assez l’histoire de France pour savoir que le pire est absolument possible, et souvent probable, mais je ne peux m’empêcher de rêver. Sarkozy essaye de neutraliser Marine Le Pen en la doublant sur la droite avec sa xénophobie. Pourrait-on avoir un candidat de gauche qui cherche à la doubler sur la gauche de façon crédible avec un programme économique et social progressiste ?

 

Ce serait la fin d'une gauche systématiquement de droite.

Ce serait — il était temps — la fin d'un monde.


Laurent Chambon

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