La chute en série des hommes infâmes

Ce que montrent les images de la mondialisation ces temps-ci, ce sont les conséquences physiques de la chute du pouvoir sur des hommes. Un dépouillement intégral, une régression absolue, une métamorphose soudaine qui transforme une silhouette triomphante en un corps rabougri et recroquevillé sur lui-même. Un défilé de visages effarés, incrédules, des êtres en proie à une sorte d’affolement de chien perdu. Un accablement qui les laisse exsangues, mutiques et paralysés devant des caméras tremblotantes. Ils n’en reviennent pas de ce qui leur arrive, et nous non plus. Les choses s’accélèrent à un rythme qui fige le sens critique. De Ben Ali à Moubarak, des Gbagbo à Kadhafi (qui tient le coup, le bédouin est coriace), et de Ben Laden à DSK, on aura jamais eu le temps de digérer, de prendre la mesure de ces effondrements. Toutes ces dégringolades d’hommes les plus riches, les plus puissants ou les plus malfaisants du monde en même pas six mois…

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Pierre-Jean Chiarelli

par Pierre-Jean Chiarelli - Dimanche 22 mai 2011

Pierre-Jean est journaliste & rédacteur dans une organisation internationale. Agé de 39 ans, il vit et travaille à New York depuis 2002. Sa passion pour les musiques noires et son attrait pour la différence l'auront conduit d'abord à Londres, où il fait ses classes dans le journalisme musical, avant le grand saut new-yorkais.  

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Ce que montrent les images de la mondialisation ces temps-ci, ce sont les conséquences physiques de la chute du pouvoir sur des hommes. Un dépouillement intégral, une régression absolue, une métamorphose soudaine qui transforme une silhouette triomphante en un corps rabougri et recroquevillé sur lui-même. Un défilé de visages effarés, incrédules, des êtres en proie à une sorte d’affolement de chien perdu. Un accablement qui les laisse exsangues, mutiques et paralysés devant des caméras tremblotantes. Ils n’en reviennent pas de ce qui leur arrive, et nous non plus. Les choses s’accélèrent à un rythme qui fige le sens critique. De Ben Ali à Moubarak, des Gbagbo à Kadhafi (qui tient le coup, le bédouin est coriace), et de Ben Laden à DSK, on aura jamais eu le temps de digérer, de prendre la mesure de ces effondrements. Toutes ces dégringolades d’hommes les plus riches, les plus puissants ou les plus malfaisants du monde en même pas six mois…

A

u moins entre la fin tragicomique des Ceausescu et la pendaison d’un Saddam hirsute et écarquillé, filmées n’importe comment, il s’était écoulé presque 20 ans. Là, on essuie les coups en direct à vitesse grand V en se demandant quand tout cela va s’arrêter. Alors, c’est peut-être une vue de l’esprit, mais on a le sentiment que c’est avec la déchéance médiatisée de DSK qu’on a atteint un paroxysme dans la stupéfaction.  

Je vis à New York, ce qui a son importance pour cet article car, comme chacun sait, c’est dans cette ville que le crime supposé a eu lieu. Le samedi soir où le New York Times et le New York Post, soit les deux quotidiens les plus antinomiques de la Terre, ont révélé le scandale, j’étais sur le point de passer une soirée pépère avec ma femme. Côtes du Rhône, plateau fromages et sorbet à la mangue. Une comédie en streaming, deux bisous et au lit.

 

Sauf qu’autour de 20 heures j’ai rafraîchi la page d’accueil de nytimes.com et qu’un bandeau annonçait, sans le nommer, que le patron du FMI venait d’être arrêté pour tentative de viol. Sur le moment, j’ai manqué de défaillir. Puis je me suis dit qu’IMF, l’acronyme anglais de FMI, représentait une autre organisation. Pas possible autrement. Deux minutes après, en googlant les news, il n’y avait plus de doute possible : c’était bien notre DSK national dont qu’il était question. J’en ai parlé avec des amis et des collègues ici : on a plus été sciés par cette nouvelle que par Obama annonçant la mort de Ben Laden.

 

À un niveau intime, et dans les deux cas, j’ai immédiatement pensé « image » : quand va-t-on voir la dépouille de Ben Laden et à quoi peut ressembler l’une des personnalités les plus puissantes du monde, et probable futur président français, sortant d’un commissariat d’Harlem les menottes aux poignets ? Pour le leader d’Al-Qaeda, je ne suis plus vraiment curieux de découvrir un visage explosé, la cervelle, paraît-il, jaillissant comme de la mousse à raser des cloisons nasales.

 

Par contre, la vision d’un DSK ayant perdu dix kilos en 24 heures et s’avançant, menotté dans le dos, vers les flashs des photographes avec cet air qu’on ne lui avait jamais connu, je n’ai de cesse d’y revenir. Voir cet homme, et cette même expression dure qui ne le quitte plus, comparaître devant un premier juge qui envoie balader son million de dollars de caution, c’est une source inépuisable de fascination et de tourments. DSK au piquet dans la salle d’audience du tribunal, les bras croisés et les yeux fixant l’horizon, des décennies de prison au-dessus de la tête, c’est une image-événement aussi tellurique et douloureuse que celle du World Trade Center partant en fumée dans le ciel de Manhattan.

 

 

Anéantissement du pouvoir dans un  tribunal

 

Il faut se méfier des métaphores, mais en ramenant la stature d’un des maîtres de la planète à la condition d’un citoyen ordinaire inculpé pour agression sexuelle, la justice américaine a pulvérisé, en quelques plans, une forme de pouvoir total qui révulse de plus en plus les gens.

 

Le vertige éprouvé devant ces spirales infernales provient de ce qu’elles frappent des créatures aux vies blindées, magiques et lointaines, évoluant dans des univers parallèles et qui concentrent à l’échelle individuelle des quantités incommensurables de puissance et de privilèges. Ce qui s’écroule devant nous dans un chaos marqué par le pathos des tragédies, ce sont des privilèges, les règnes délirants et abusifs de chefs charismatiques.

 

Laurent Gbagbo et sa Simone au bord des larmes, affamés, crasseux et implorants; un Moubarak aux cheveux teints pour faire jeune et croire ainsi qu’il n’est pas là depuis toujours ; 'la' Ben Ali insultant son andouille de mari sur le tarmac de l’aéroport pendant leur foireuse nuit de Varennes ; Ben Laden clochardisé dans sa cahute, accroupi, la télécommande à la main en train de se chercher sur l’écran : ces désœuvrés du jour incarnaient la veille de leur mort réelle ou symbolique le despotisme, le vol, l’impunité éternelle, la domination, un absolutisme écrasant. Stockée dans l’inconscient collectif, il y a avait la certitude que rien de tel ne pourrait leur arriver. Or les voilà, anéantis, à la ramasse, nus comme des vers, vus des millions de fois sur YouTube en pleine déconfiture.

 

Pourtant, personne ne songe à se moquer, ces puissants devenus des moins-que-rien inspirant de manière paradoxale une pitié équivalente à la crainte et à l’admiration trouble qu’ils suscitaient du temps de leur « splendeur ». Il n’y a pas matière à se délecter, notre voyeurisme n’alimente pas la terrible vérité selon laquelle le malheur des uns fait le bonheur des autres. On est juste sur le cul, interdits, on cherche les mots.

 

Primo Lévi peut nous aider à appréhender ce réel télévisé et twitté, ou plutôt la lecture que fait Deleuze du thème de la honte développé par cet auteur. La honte d’être un homme, d’appartenir à l’espèce humaine, qui nous afflige dans certaines situations, des pires aux plus banales, on la ressent vivement en voyant se succéder ces individus brisés. Il ne s’agit pas de s’identifier à leur improbable sort car, dans leur chute, ils ne redeviennent nullement nos égaux. Ils sont au contraire déshumanisés, expédiés au purgatoire où ils forment un rebut pathétique et ignoble. On a honte pour eux et donc pour nous en tant qu’autres humains qui les voyons quitter la scène en lambeaux.

 

On les regarde partir vers la mort ou un monde à l’envers aussi inatteignable que celui qu’ils habitaient hier. Un monde de dépression, d’amertume et de solitude. Celui que l’histoire réserve aux hommes infâmes.


Pierre-Jean Chiarelli

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