par Hélène Hazera - Dimanche 15 mai 2011
Née en 1952, Hélène Hazera a vécu la fin de son adolescence dans le maelstrom du Fhar. Elle rejoint Libération en 1977 où elle sévit comme critique télé puis chroniqueuse chanson. Produit l'émission « Chanson Boum » sur France Culture depuis 2001. Depuis sa transition en 1974, Helene Hazera est présente dans la militance trans, notamment au sein de la commission trans d'act up Paris, centrée sur les problêmes de VIH chez les trans.
Hélène Hazera figure dans le documentaire « Mes questions sur... les trans » de Serge Moati et Charlotte Lessana. Elle n'aime pas trop, elle raconte.
A
u moment de la réouverture de l'Olympia, j'avais écrit un article un peu féroce dans Libération. Un multicarte médiatique m'appela pour me proposer un débat télévisuel où il voulait me confronter à Paulette et Patricia Coquatrix. Je déclinais, j'avais dit ce que j'avais à dire. Il me proposa de le rappeler quand j'aurai un sujet à lui proposer. Puis j'attrapais le sida (fellation non protégée). Quelques mois après ma contamination, sur laquelle j'avais été assez discrète, je l'appelais pour lui proposer un sujet auquel je suis sensible, celui de la protection des langues minoritaires en Europe (la France est le dernier pays de l'Europe Unie à refuser de signer une charte de protection). J'appelais mon multicarte. Il fut assez froid, le sujet de l'emballait pas, bien que son nom sonnait comme un fromage alsacien. J'insistais avec fougue. Et soudain sa voix tomba comme un couperet : « Et votre santé, ça va ? ».
Je restais saisie par l'insinuation évidente. Si peu de gens étaient au courant et ça lui était remonté ! Qui avait pu cafter? Pour lui, le fait d'être contaminée me rendait impropre à passer à la télé. J'y travaillais sporadiquement: j'avais réalisé une série documentaire sur le cinéaste Jean Painlevé, des petits sujets pour Métropolis, du temps de Pierre-André Boutang, et je faisais des chroniques sur la chanson dans Le Cercle de Minuit.
Quelques années plus tard, en l'espace d'un été, j'ai perdu les graisses de mon visage. Pour une trans, la lippodystrophie vous virilise le visage. Si la chanson francophone est mon gagne pain, la musique arabo-andalouse est mon jardin secret, ça se sait. A la mort de Reinette l'Oranaise, une femme de télé qui ne m'avait pas vue depuis longtemps me proposa de venir parler de cette grande interprète du haouzi. Je vins avec un beau document provenant de la télé algérienne: Reinette chantant à Alger avec Mustafa Skandrani au piano, dans les années 50. Mais, dans son bureau, le regard de la productrice sur mon visage de malade était implacable : « Toi, c'est la dernière fois que tu fais une télé au Cercle de Minuit ».
Depuis que le sida m'a marqué de sa patte, je n'ai jamais plus été invitée en tant que chroniqueuse à la télévision. Mais on me demande parfois de témoigner « en tant que trans ».
Souvent, je refuse. Naturellement Mireille Dumas, trop crapoteuse. Moins pire, j'ai refusé Josée Dayan (vous imaginez un film sur les lesbiennes où des hommes viendraient témoigner comme « spécialistes en saphisme » ?). Dayan (qui avait déjà filmé des heures d'entretiens) me fit appeler par une amie d'enfance, mon refus me brouillât avec elle... J'ai accepté au nom d'Act Up-Paris, pour une journée sida de Pink Tévé où, une demi-heure avant l'émission, l'assistant est venu me dire que Monsieur Fogiel était surtout désireux de parler de la prostitution chez les trans. Fogiel n'avait pas grand-chose à dire là-dessus sinon que « je n'étais pas représentative » et que « la majorité des trans se prostituait » (même les garçons trans ?). Comme je lui demandais ses sources, il répondit « Tout le monde le sait » — ça c'est du journalisme sérieux ! J'avais l'impression qu'il venait juste au secours d'une certaine sidacratie qui n'aimait pas qu'on lui rappelle qu'elle avait oublié toute une population. Avant lui, glacée mais polie, Mme Chazal m'avait écoutée débiter mon discours militant, un résumé de mon expérience (beaucoup d'amies mortes, des heures et des heures passées en réunions et dans les ministères, l'émergeance de la militance trans, etc.) .
C'est à mon bureau de France-Culture que j'ai reçu un mail de Charlotte Lessana me proposant de participer à ce qui se présentait d'emblée comme un documentaire de plus sur les trans, qu'elle co-réaliserait avec Serge Moati. J'avais plutôt gardé un bon souvenir de Moati, quand j'était critique télé de Libération, un festival à Monaco où, aux questions malsaines d'un journaliste du Figaro sur les accords entre FR3 et la télévision de Chine Populaire (c'est moi qui avais fait la traduction entre eux lors d'un déjeuner épique), il avait répondu « Je suis un petit juif du souk, monsieur est de Shanghai, nous nous sommes très bien entendus ». Je me disais que, ayant une expérience de la discrimination peut-être serait-il mieux à même de mieux comprendre. Et puis, soyons honnête, j'avais une ou deux idées pour la télé, à partir de mes amours arabo-andalous, histoire de sortir du cliché Maghreb = violence. Je me disais que peut être... il pourrait m'aider à ... (quelle naïveté !).
La raison avouable d'y aller, c'est que dans son documentaire, Mme Dayan avait effacé tout ce qui avait affaire au sida. Une personne en avait parlé, rien n'en avait été conservé. Peu de trans communiquent sur le sida. Peu de trans séropos. On les comprend, fille ou garçon, être trans c'est entretenir un rapport particulier à la séduction. Raconter qu'on a le sida ne vous rend pas plus séduisant(e).
Dès mes premiers messages avec Charlotte, je lui exprimais que je voulais parler de ça, que c'était la base de mon discours. La lutte contre le sida, notamment contre le sida des trans. Je précisais aussi que si j'étais prête à témoigner, je n'avais pas envie pour autant de me faire tartiner la gueule de merde comme cela se passe dès que les trans vont à la télé. Que ça ne m'intéressait pas de me retrouver dans l'éternel « Gaston est devenu Marguerite » ou « Marguerite est devenu Gaston ». Où à chaque fois l'homme où la femme de média appuie sur tout ce qui peut faire allusion à votre identité passée. « Vous vous appeliez Jean-Pierre, maintenant c'est Irma » et toutes ces phrases ou le mot « HOMME ! » est asséné comme à coup de massue. « Mais quand vous étiez un HOMME ! On ne vous regardait pas de la même façon ». C'est ainsi que l'histoire des anciens du Fhar recyclés à Libération dans les années fin 70 a été occultée d'un documentaire. J'étais la dernière rescapée. Après un déjeuner où le monsieur me parlait normalement, arrivée en studio, dès que la camera s'est allumée il m'a lâché: « Vous étiez un HOMME avant ». Je l'ai insulté et personne n'était plus là pour parler d'Hockenghem, de Cressole, de Briane, d'Hoummous dans l'histoire de Liberation. Je me revendiquais trans, ça ne lui suffisait pas, il fallait expliciter.
« Mais vous étiez un homme avant »
Moati ou Lessana, la production demanda à me filmer dans les locaux de Radio France. Moi ça ne me dérange pas, et je pense que ce n'est pas une mauvaise pub pour la maison que d'apprendre qu'il y a une employée trans séropo. Et je pense que c'est bien de montrer une trans sur son lieu de travail. J'obtins un studio. Certes, c'est un documentaire, mais un peu mis en scène. Allais-je venir vers lui d'un air dégagé dans le hall (« Ah vous, Serge, quelle surprise » ?)... Finalement, nous nous sommes retrouvés devant mon bureau, et je l'emmenai au studio. Le temps d'installer les cameras, de régler, il me raconta ses années de jeunesse avec ses copains pédés anars au groupe Louise Michel de la FA (y'a pas que les trotzkystes qui font carrière à la télé !) et me tança de l'avoir appelé « loukoum d'amour » dans les pages de Libération (il avait raison). Et nous partîmes pour deux heures d'interview.
Un bon intervieweur, c'est comme la Reine de Naples dans La Recherche du temps perdu: il vous fait croire que vous êtes la personne la plus importante du monde. Serge Moati est une formidable Reine de Naples, je devais me gonfler de mon importance devant sa caméra.
Il y a un marché tacite entre les activistes et les gens de médias: tu me donnes un peu de ton vécu et en échange je te laisse passer un peu de ton message militant. J'avais plusieurs messages à faire passer. Le fait que le sida s'attaquait aux trans massivement, le fait que j'avais fait la pute et puis autre chose après, que ce n'était pas une malédiction inexorable. Le rejet familial qui met les jeunes trans en danger. Les taux de non-emploi... Et toute cette bagarre activiste sur une dizaine d'années qui a abouti à une journée de conférences au CRIPS « Trans enjeux de santé », ce qui n'avait jamais été fait auparavant, à des réunions dans les ministères, à ce que finalement les autorités prennent en main ce dossier.
Accessoirement je tenais à expliquer que le « masculin » et le « féminin » étaient sujets à nuances (j'ai pas attendu les queers pour comprendre ça). Nous parlâmes deux heures, de 18H à 20H, j'étais lessivée, je bafouillais un peu.
Retorse, je m'arrangeais pour ne pas signer la feuille de cession d'image, pas avant d'avoir vu le film terminé. Quelques mois après, j'allais le visionner dans sa boite de prod (sympa, rien que des femmes !). Le documentaire était loin de ce que j'avais espéré, mais à part un peu d'insistance désagréable envers un garçon trans, rien de répréhensible. Je ne pouvais pas dire que mes propos n'étaient pas les miens. J'ai signé la décharge.
« La nostalgie d'avant la chute »
La diffusion se rapproche (17 mai à 20h35 sur la 5). La maison de distribution m'a envoyé un DVD. J'ai regardé ça deux fois de suite et je suis accablée. Quelle médiocrité ! Moati s'est mis sans cesse à l'image (avec des plans fixes ridicules où, de profil, il est sensé cogiter sur ce grave problème et d'autres où il marche sur des routes de Provence !). On échappe aux spécialistes libidineux habituels, mais c'est pour l'écouter partir dans des envolées burlesco-mystique sur l'androgynie, la « nostalgie d'avant la chute », sur fond de panoramiques de sculptures antiques !
Sur le site de France 5, il revient là-dessus: « La transsexualité fascine et inquiète, parce que cette transgression nous renvoie au mythe du paradis perdu, de l'être unique. C'est l'un des plus grands mystères de l'humanité ». Si Moati veut absolument réconcilier le mythe de l'androgyne de Platon avec la Génèse, c'est son droit, mais pourquoi faire ça sur le dos des trans ? Et toutes ces envolées métaphysiques occultent la réalité: la condition discriminée des personnes trans en Europe, telle qu'un Thomas Hammarberg, président du parlement européen des droits de l'homme, l'a dénoncée. Le document européen le plus important pour les trans qui ait jamais été publié n'est pas cité une seule fois dans ce documentaire!
Le film commence par un petit saucissonnage d'images du Carrousel des années 50/60 filmées par Bambi... et commentées par Moati façon « Ah la noslagie » (NOTE: qui va demander à Bambi de commenter elle-même ses superbes archives !)... Et on a droit à la pulpeuse Coccinelle, modèle absolu pour Moati (« Elle incarne le rêve d'une transition réussie »). Le même Moati est incapable de se rendre compte que toutes les femmes trans qu'il va interviewer sortent justement de ce modèle « blonde-platine-star-à-remonte-seins ». Aujourd'hui, une des conseillères économiques de Obama est une femme trans, vous imaginez son pouvoir, mondial ?
Mais Serge Moati s'excite encore sur les balconnets de Coccinelle. Personne de celles (et ceux) qu'il va interviewer n'est dans l'identification à la star. Toutes les personnes choisies travaillent, plus ou moins anonymement. Et Moati de pérorer sur « l'homme d'avant la chute ». Moati interviewe Karine, universitaire, sociologue des médias, spécialiste de la présentation des trans à la télévision. Il lui fera beaucoup parler de sa jeunesse de fille d'immigrés Chiliens en cité, de sa sexualité (elle aime une femme trans), mais son travail de sociologue de la représentation des trans à la télé l'indifère. Pas un mot.
Une architecte, transition tardive, raconte avec humour que désormais quand elle dit « Je suis architecte » elle se voit répondre « ... d'intérieur ? » et que les ouvriers ne lui obéissent plus de la même façon sur les chantiers (Moati n'a pas suivi ce filon: les trans comme baromètre des discriminations entre hommes et femmes)...
On peut vérifier que « ça se démocratise », un ancien collègue de Moati, qui lui aussi a fait une transition tardive — pas facile de plaquer sa femme et ses enfants pour devenir soi-même. Seulement, elle est aussi atteinte du syndrome « parce que je l'ai fait tardivement, je vais tout vous expliquer » et se lance dans des explications un peu oiseuses que Moati biberonne avec délice. Pour elle, l'intérêt d'avoir changé de sexe, c'est qu'avant, quand elle donnait un rendez-vous galant à une femme, elle — en tant qu'homme — n'était jamais sure de pouvoir être performant au lit . Maintenant qu'elle est opérée, c'est à son partenaire d'être performant. L'opération comme substitution au Viagra, je doute que cette théorie va faire avancer la cause trans.
Bio ou pas bio
Si Moati suit à peu prés sérieusement la question désormais dans le public, de la petite maffia de psys qui s'est instituée propriétaire de la filière des opérations des trans, plus accessibles et mieux faites à l'étranger (résume-t-elle la transidentité ?), que de questions en dessous de la ceinture ! Combien de fois entend-on l'expression « sexe d'homme » ? A croire qu'il porte le sien en bandoulière !
Une amie a une théorie intéressante: les trans posent une question grave aux cisgenres, aux bios (c'est comme ça qu'on vous appelle les non trans, vous êtes des bios, na!). La société nous a mis dans des rails et nous en sommes sortis pour nous reconstruire, alors que vous, les cis-genres, les bios, vous êtes restés dans le moule dans lequel on vous a enfermés. Alors, notre prise de liberté vous interpelle: « Suis-je moi-même, ou suis-je juste le fruit d'une mise en condition » ? Souvent, dans les interviews, on a l'impression que le ou la journaliste cherche des réponses à ses propres questionnements, en oubliant nos problèmes à nous.
A un moment de notre interview, Serge Moati a commencé à s'avancer lourdement sur ma sexualité (je suis bisexuelle, j'ai fais du SM, je parle cul avec facilité, mais je me méfie de la sur-sexualisation des minorités). Je l'ai traité gentiment de « vicelard ». Il a souri, il a dit « oui ». Ce n'est pas dans le film. Juste après les images du Carrousel, dans le docu, il rencontre Floryan. Floryan est célèbre dans notre communauté, il a commencé très jeune, adolescent, à se réaliser, dans son collège de banlieue où il valait mieux que les autres élèves ignorent son histoire. Il est arrivé très jeune dans le milieu des trans activistes. C'est un joli James Dean, un peu narcisse, avec une belle façon sobre de parler. Au bout de quatre minutes, Moati lui demande à quel âge il a commencé à faire l'amour, et toutes sortes de détail sexuels. On a l'impression que si les femmes trans ne le gênent que peu, (ça fait des mecs en moins), il est nettement plus mal à l'aise devant la virilité et la beauté apollonienne d'un homme trans (devant Floryan il y a de quoi). La Reine de Naples s'éclipse et à sa place s'installe un petit jaloux téigneux qui veut faire payer le petit plus de liberté et de beauté que l'autre a pris. Dégoût.
Le marché que j'ai passé avec Mme Lessana a été tenu au minimum: le docu a conservé quelques secondes où je parle du danger du rejet familial, des difficultés pour trouver un emploi, du sida qui touche les trans. Mais ils ont même retiré le passage où je parlais de ma propre séropositivité, ces pleutres ! La devise télé, c'est « Quand j'entends le mot sida je sors mon audimat ! »
Je me sens flouée, conne, furieuse: de quelle autre minorité peut-t-on parler ainsi à la télé ? Abonnement au graveleux, un peu de compassion (« la soufrraaaaaaaance des trans »), et circulez ? Vue de la télé, la marche des trans vers la dignité a du chemin devant elle. Et que dire de la paresse de nos journalistes ? Pour la conférence « Trans', quels enjeux de santé » du CRIPS, qui réunit activistes et chercheurs, il y avait un seul journaliste dans la salle, représentant un quotidien médical. Et quand Moati interviewe un jeune trans, c'est pour lui demander « à quel âge tu as fait l'amour la première fois ? »