Héritage (2)

[Suite de la première partie] Lorsque j'étais en formation, mes collègues d'art contemporain ont monté une exposition sur les médias. Durant la phase de préparation, j’ai adoré leurs débats et tout ce qu'ils m'ont expliqué et appris sur la réflexion des artistes qu'ils avaient choisis. Seulement le béotien que j'étais n'a pas retrouvé le fruit de tout cela dans l'exposition. La médiation dont j’avais bénéficié avait disparue. 

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Mohamed Belhorma

par Mohamed Belhorma - Dimanche 08 mai 2011

32 ans. Formation en Biologie (écologie, éthologie), Histoire de l'art (métiers de l'exposition) et en muséologie (DEA). Milite pour un réel accès aux espaces culturels en partant du principe que la culture est la seule richesse et qu'il faut une nouvelle approche plus ouverte de l'exposition et des média.

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[Suite de la première partie] Lorsque j'étais en formation, mes collègues d'art contemporain ont monté une exposition sur les médias. Durant la phase de préparation, j’ai adoré leurs débats et tout ce qu'ils m'ont expliqué et appris sur la réflexion des artistes qu'ils avaient choisis. Seulement le béotien que j'étais n'a pas retrouvé le fruit de tout cela dans l'exposition. La médiation dont j’avais bénéficié avait disparue. 

I

l y a deux choses à comprendre pour accéder à l'Art aujourd'hui : Le Comment et le Pourquoi. Si, pour le Comment, on a besoin d'un acquis important pour comprendre la raison du choix de telle performance ou de telle installation vidéo, le concept, lui, est beaucoup plus facile à atteindre: c'est ce que font les autres musées produisant ce qu'on appelle de la muséographie d'idées (par exemple à la Cité des sciences où on peut vous expliquer la physique quantique... ou encore au Muséum d'Histoire naturelle lorsque vous visitez une exposition sur l'évolution).

Il est possible et facile d'exposer la réflexion qui a mené à l'œuvre ou au choix de l'œuvre. La question à se poser est Pourquoi cela n'est pas fait. (Certains avanceront l'argument que l'espace autour de l'œuvre appartient à cette œuvre, et qu'on ne pourrait faire l'affront à l'artiste de venir souiller celle-ci, mais cet argument ne me paraît pas déterminant).

 

Des milliers d'artistes autour du monde incluent aujourd'hui leurs œuvres dans des expositions scientifiques. J'ai eu la chance de voir participer des artistes, des danseurs contemporains à une exposition que j'ai conçue sur les nanotechnologies. Les visiteurs, qui ne connaissaient majoritairement rien à la danse contemporaine, ont systématiquement commencé par en rire, avant de se laisser guider et de finalement en ressortir enthousiastes. Les œuvres et le spectacle avaient pris corps, et donc sens, dans un univers balisé et cohérent ! Aujourd'hui, il me semble qu'un artiste qui expose dans un musée de science sera accessible (et donc entendu) par plus de monde que le même artiste participant à une exposition d'art contemporain.

 

 

Révolutionner la forme de l'exposition dans les centres d'art contemporain est pourtant élémentaire. Il suffirait que le commissaire d'exposition ne cherche pas à devenir le futur Harald Szeemann et s’asseye enfin sur son ego pour se constituer en médiateur d'exposition et faire intervenir des commissaires conceptuels (vivants ou morts). Nicolas Bourriaud aurait fait faire un bond de géant à l'accessibilité des musées d'art contemporain en travaillant avec Edgar Morin ou Slavoj Žižek, pour créer une exposition d'idées, sur l'Amour par exemple, pour ensuite faire intervenir des artistes qui auraient montré leurs productions basées sur les réflexions présentées. Les gens visiteraient de la même manière le musée d'art contemporain. Mais en allant voir une exposition conceptuelle et esthétique sur l'Amour, ils n'en ressortiraient qu'avec une unique « lacune », celle du choix des formes d'expression de l'artiste (et même la forme peut être mis en exposition dans les musées d’art moderne sans aucun problème, les expositions du type l’art du sacré, crimes et châtiments, vanités d’ailleurs ne sont que des muséographies d’idées qu’on aurait fait avorter après le titre). Cela réduirait le champ de « lacunes » du visiteur à un seul domaine. Cette vision des choses n'est pas révolutionnaire mais pourrait être un élément permettant de rapprocher — comme jamais le Palais de Tokyo n'a réussi à le faire — un public divers.

 

Pour prendre un fait divers récent, l'œuvre de l'artiste américain Andrés Serrano, Piss Christ — une photographie représentant un crucifix plongé dans l’urine et le sang — a été il y a quelques semaines vandalisée par un visiteur à Avignon. Les commissaires d'exposition auraient pu offrir une protection supplémentaire à toutes celles qu'ils ont offertes à cette œuvre en l'intégrant dans une exposition racontant, par exemple, l'histoire des premières années du sida et la réalité des premiers séropositifs. Ils auraient du expliquer le contexte entourant l'œuvre !

 

Non de non, il est pourtant plus simple d'expliquer le sens que de laisser à d'autres le soin de dénaturer l'œuvre en l'extrayant de son espace conceptuel ! Mais, bon, en marketing de l’art aujourd’hui, personne ne crache plus sur un joli scandale.

 

De plus, ces lieux deviendraient des espaces artistiques et philosophiques permettant de donner à voir la réflexion derrière l'œuvre et donc d'engager un dialogue (réellement, pas pour faire des brochures vides de sens, mais pleines d'éléments de langage). Imaginez un lieu d'art devenant, plutôt qu'un lieu de distinction sociale, un lieu social ! On peut toujours rêver…

 

Au moins, grâce aux artistes et grâce à la seule force de l'Art présentée dans ces lieux, les concepts abordés ne sont pas politiquement tronqués. La discrimination est seulement sociale, l'hypocrisie venant du fait qu'on présente l'œuvre hors du contexte qui l'a nourrie et en faisant tout pour rendre le lieu hostile aux non initiés !

 

 

La démission politique des musées

 

Dans l'ouvrage Culture coloniale en France, sous la direction de Pascal Blanchard, les chercheurs ont montré que la culture coloniale imprègne toutes les consciences, et tout le champs de notre histoire post-révolutionnaire, qu'elle continue à être véhiculée et à laver le cerveau de l'homme de la rue. Or les grands musées nationaux, du Louvre au Muséum d'Histoire naturelle, possèdent tous des collections relatives à la période coloniale. Pourtant, ces collections ne sont pas utilisées pour renverser les vieux clichés et changer les mentalités. Pendant qu'en Angleterre, le Musée de l'Empire Britannique de Bristol, ainsi que les grands musées de Londres, le Tropenmuseum d’Amsterdam, ont totalement intégré l'histoire coloniale à leur discours, La France a choisi le non-dit. Il y a eu des tentatives qu'on se doit de citer, comme la fameuse exposition « Cannibales et vahiné », qui a eu lieu au MAOO: enfin une exposition d'une qualité rare ... présentée juste avant la fermeture du musée…

 

D'autres musées (ou autres structures) — dont les collections coloniales sont moins importantes – les ont tout simplement remises au placard sans les exploiter …

À cela s'ajoute la tentative de fermeture du Musée de l’Homme, et le MAOO, réussis celle-là …

 

Enfin, l'État jacobin, au lieu de refonder les missions des structures, a fait ce qu'il a toujours fait pour archiver les problèmes: à la place de reformer ou reformuler, il rajoute des couches d'institutions, de commissions, de comités de surveillance, etc...Sur ce qui existe déjà.

 

La conséquence, c'est l'apparition d'institutions rendant la production du monde de la Culture encore plus scandaleuse, comme le quai de Branly où l'aspect esthétique est le seul regard porté sur la richesse de l'Autre. Le patrimoine français et occidental est, lui, décrit de manière infiniment plus fine (quasiment un musée par objet).

 

Ce musée d'objet et d'idée porte également la responsabilité d'avoir fait oublier que l'espace et la 3 Dimension sont un élément du discours, en laissant à un architecte le soin de la muséographie. Celui-ci a, par ignorance de la muséographie, fait beau en oubliant qu'il ferait aussi sens.

Résultat: l'austérité de l'entrée et le costume des agents fait ressembler l'entrée du musée film bienvenue a Gattaca (je vous laisse faire la sémiologie de ce jumelage des images)! Ensuite, l'usage du cuir et du bois et l'omniprésence de matières naturelles inscrivent l'objet ethnographique dans un contexte organique naturel qui rapproche ces objets davantage de notre mythe du bon sauvage, proche de la muséographie des expositions coloniales, que d'un regard d'altérité sur l'objet. Même s'il s'agit de culturel, on a veillé à l'inscrire dans le naturaliste.

 

Vient ensuite la création de la Cité de l'Immigration, dont la fonction première (voulue ou non) a été de neutraliser le lieu (la fameuse « maison des colonies »).

Le second affront à l'histoire des immigrés, à mon histoire, c'est qu'en associant — donc en occultant — la colonisation symbolisée par le lieu, en le remplaçant par un moment rapide et dynamique de mon histoire qui a été le processus de migration, on a défini ma position et ma place en France par un acte de mobilité éphémère. Tant que la Cité de l'Immigration restera sous cette forme et en ce lieu, mes parents, ma descendance et moi, seront encore et à jamais « issu de l'immigration ». L'institutionnalisation de cette définition dans un musée me marque de manière indélébile comme « immigré », quelque soit mon implication civique dans mon pays. La Cité de l'Immigration est bien partie pour être le pendant culturel de Touche pas à mon pote ! J'ai jubilé durant l'occupation de ce lieu par les sans-papiers: ceux-ci avaient mieux compris que Toubon et la Mairie de Paris que cet espace est anachronique, puisqu'il parle d'abord aux immigrés actuels sans-papiers, qui sont techniquement encore dans une situation de transit, à mi-chemin entre une place ici et un coup de pied pour ailleurs.

 

 

Un musée du racisme

 

Les prochains affronts aux minorités sont à venir ! Le Musée de l'Homme, en pleine rénovation, va bientôt produire un discours encore plus scientifique racontant l'aventure de l'homme sur Terre et sa place dans la nature (l’écologie a la saint Hulot, c’est tellement consensuel, alors on va étaler). Tout cela ne semble pas choquant. Le scandale réside encore une fois dans ce qui est occulté. Ce musée est un lieu majeur de l'Histoire du regard sur l'Autre. C'est le musée de Jean Rouch, Leroy-Gauron, etc... C'est le musée où est née la Résistance. C'est enfin le musée de la phrénologie, de la science raciste du XIXe siècle ! Le lieu où a été exposée et découpée Saarje Baartman ! Cette histoire n'apparaîtra plus qu'en filigrane dans un musée qui aura déjà beaucoup de choses à dire.

 

Pourtant, ce lieu devrait avoir comme ligne éditoriale le fait de parler de science et d'épistémologie. Ce lieu, plus qu'aucun autre, doit raconter l'histoire de cette science. Ce doit être un lieu qui explicite les différents regards qu'on a eu sur l'homme. Le discours qui sera présenté au public à la réouverture trahirait inévitablement les morts du réseau du Musée de l'Homme s'il ne donnait pas à comprendre leur manière de voir. Ce temps, qui a été pourtant le temps de la réhabilitation de la conscience de la science, après les compromissions racistes et déshumanisantes qu’elle a justifiée. Ne pas les oublier, c'est reconnaître que leur geste a rendu ce lieu politique pour les sciences à tout jamais. Montrer le contexte de la science et son histoire permettrait de révéler les archaïsmes qui persistent dans notre regard sur l'Autre.

 

La dernière fois que le moulage de Saarje Baatman a été montré au Musée de l'Homme. Le scientifique qui l'a muséographié (les scientifiques muséographiaient dans ce musée, même si cela n'était leur domaine de compétence, ni dans leurs aptitudes) a choisi de la cacher, tout en l'exposant derrière une plaque non transparente. Cela montre toute la maladresse du scientifique qui voulait, par ce geste, faire preuve de respect et d'empathie pour la défunte. Sans discours sémiologique, ce signe a juste révélé notre incapacité à montrer ce que l'objet illustre. Sa mémoire mérite qu'on montre avec force détails et mise en situation ce qu'on lui a fait, qu'on mette en forme les actes qu'elle a subie, qu'on mette enfin en lumière le regard qu'on lui portait, pour que le visiteur en témoigne. Dans ce genre de musée, l'objet n'a plus aucun sens. Il est plus pertinent de mettre moins d'objet et d'exposer la science la façon qu'elle a de lire l'objet. C'est un peu ce qu'a fait le réalisateur Abdelatif Kéchiche avec son film, La Vénus noire, ce qu’un media (le cinéma) peut faire un autre media peut le faire (l’exposition) même avec toute la rigueur et la sécheresse qu’exige la science. Notre devoir est de montrer, pas de cacher, plus jamais.

 

Quant au Musée de l'Histoire de France, qui sera une énième couche et une ligne budgétaire supplémentaire dans l'usine à gaz, il mettra en forme une histoire classique déjà maîtrisée, qui a produit l'histoire imaginaire que tout le monde partage: Vercingétorix, l'épisode du vase de Soissons, Jeanne d'Arc se battant contre les Anglais, Charles Martel repoussant les Arabes à Poitiers… Une histoire qui ne gênera pas la caste dominante… Une histoire positivée certes, mais qui ne répond pas au besoin qu'à notre nation de produire une histoire commune, issue de notre histoire proche, une histoire qui fait lien avec la grande histoire déjà photoshopée pour Epinal ! Il est vital que l'État produise un contenu commun aux appelés d'Algérie, aux pieds-noirs, aux Antillais, aux immigrés issus des colonies… Car, même si tout le monde ne visitera pas ces musées, l'élite qui les visitera ne pourra pas produire de discours comme ceux de Claude Guéant ou d'Hortefeux. Le monde académique et la culture auront témoigné dans ce temple qu'est le musée !

 

Ensuite, lorsque ce discours existera dans les musées et dans les livres scolaires, la nation pourra s'approprier la science historique et en extraire les figures mythiques dont elle a besoin: que ce soit les officiers qui ont refusé d'abandonner leurs hommes durant la guerre d'Algérie parce qu'ils voyaient les harkis comme des frères d'armes, ou encore les marcheurs de 1983 lors de ce qu'on a appelé « la marche des beurs », manifestants qui n'ont rien à envier aux combattants des droits civiques glorifiés par Hollywood ! Personne ne sait ce que seront les mythes communs, mais il faut mettre à disposition la matière permettant de les créer. Ils vaudront mieux que les mythes qu'on impose à tous et qui ne parlent qu'à certains !

 

Ces structures subissent autant que les musées d'art la distinction statutaire, voire le mandarinat ! J'ai moi-même du poser une exposition à l'occasion d'un séminaire international d'archéologie qu'organisait un « mandarin » du Musée de l'Homme, Pas au sein d’une programmations cohérente, réfléchi pour un public, non à l’occasion d’un séminaire réservé a une centaine de scientifiques. Il a intitulé cette exposition « l'homme de Flores: une problématique paléoanthropologique », Un titre qui s'adresse clairement au grand public, donc ! Je vous laisse imaginer le niveau imbitable du contenu de l’exposition, j’espère que les scientifiques qui ont passé 2 jours au musée ont apprécié l’exposition parce que le public lui n’a rien compris…

 

Dans ces musées scientifiques et culturels, vous avez deux profils de personnes qui participent à l'écriture des expositions: le commissaire scientifique et (à défaut) le conservateur. Donc, dans les deux cas, des gens issus des sciences dures ou des sciences humaines, des théoriciens purs qui sont associés généralement à un architecte d'intérieur ou à un scénographe qui s'auto-désigne communément comme muséographe.

 

Comment reconnaître le travail de l'un et de l'autre ?

– L'académicien fera de meilleurs textes sur l'exposition qu'une médiation innovante au sein de l'exposition. Un conseil: lisez directement ses textes, vous économiserez le prix de l'entrée.

– L'architecte d'intérieur fera du joli, faisant fi du fait que ce qu'il inclut ou non dans un espace médiatique tridimensionnel sera signifiant.

 

Vous avez un troisième acteur: le chercheur en muséologie, qui analyse et observe mais qui peut faire son métier sans être praticien, il problématise: l'observatore romano du temple, il n’influe pas sur le choix des évêques…

 

 

Révolutionner la présentation de la Culture

 

J'ai décrit plus haut le changement nécessaire pour rendre l'art contemporain accessible à un plus grand nombre. Mais la révolution que devra connaître les musées doit être de la même ampleur que la révolution de l'éducation que propose Sir Ken Robinson. Nous devons passer du linéaire à l'organique.

 

Arrêter de faire des expositions qui coûtent une fortune dans le seul but d'attirer à soi plus de ces connaisseurs, clients assidus, riches mais peu nombreux. C'est la limitation sociologique du public qui fera du musée une fête foraine ou on reviendra aux fascinations des « cabinets de curiosités ». Le freak avant la compréhension ! Faire des blocks–busters qui soient meaning-busters.

 

J'ai conçu suffisamment d'expositions pour savoir que, des connaissances extraites par le médiateur, seules 20% finissent devant les yeux du visiteur parce que la contrainte de l'espace et de la 3 Dimension rend le coût des médiations adaptées exorbitant. Le résultat, c'est qu'on sacrifie du contenu pour faire de l'esthétique ou tout simplement pour rentrer dans un budget.

 

La dématérialisation du support, associée à la révolution des modalités d’échanges culturels qui sont passées du vertical à l’horizontal et au collaboratif a fait des morts dans la musique, modifié considérablement le 7eme Art, revitalisé radicalement le journalisme. Il semble que cela ne fasse paniquer aucun responsables de la Culture: ils doivent encore se dire que la fin de la percolation du haut vers le bas ne peut pas les concerner (attendez encore un tout petit peu pour voir), une réaction de vieux. Il serait pourtant si rafraîchissant qu'on arrête de publier des catalogues à 3000 exemplaires et qu’on construise des contenus dynamiques accessibles à tous! Qu'on jugule cette insupportable déperdition de chaleur et que 100% du propos constitué par les médiateurs se retrouve en face d'un public. Que ce savoir soit aussi facilement accessible aux scolaires et que le système pédagogique puisse travailler constamment avec la production muséale. Cela s'appelle la valorisation de la production dans le privé ! Pour le lieu de conservation par excellence, c’est un comble qu’on ne soit pas capable de mieux conserver la médiation qui y est produite.

 

Il faudrait que le monde de la Culture qui diffuse l'académisme et qui est donc la mieux informéz et la moins innocente de toutes les élites se regarde, plutôt que d'étudier uniquement le public. Que le constat de son monolithisme le pousse à mieux rafraîchir son environnement: s'extraire de cette patrimonialisation de son espace de diffusion, se rendre compte que l'accaparement de ce patrimoine et l'exclusion d'une partie de la société relèvent de l'irrationnel ! Il y a une implication morale dans la manière qu'ils ont de distribuer le patrimoine. Qu'on passe enfin de la culture de rente à la culture de dynamisme et du flux, de la culture de la percolation a la culture de collaboration.

 

Il faudra de toute urgence modifier la lettre de mission de certaines institutions. À défaut de fermer le quai Branly (sa vocation première étant de porter le nom de musée Chirac à la mort de celui-ci), on pourra le transformer en conservatoire qui veillera à ce que des objets d'autres cultures soient intégrés dans les expositions conçues partout en France, afin de faire disparaître tout regard ethnocentrique. Passer enfin de ce safari chez les peuples premiers que nous a fait Nouvel à la création d’un parcours qui révèle l’altérité. Que ce lieu soit aussi le lieu où notre culture est regardé par l’autre, un sens de lecture qu’il serait temps de mettre en place, et cela ôtera de nos regards un parcours imaginé dans l’espace alors que les collections présentées relèvent dans la grande majorité d’un parcours dans le temps (mais comme ces peuples ne sont pas suffisamment représentés dans l’histoire…). Car même si les expositions temporaires du quai Branly sont régulièrement pertinentes sur le sujet, celles-ci ne peuvent occulter la ligne éditoriale et le visage que donne l’exposition permanente à l’institution. 

 

Il faudra ne surtout pas créer un nouveau Musée de l'Histoire de France, qu’il ne sera pas possible de fermer par la suite et qui rajoutera une énième ligne de dépense au budget de la Culture. Par contre, il est impératif de fermer la Cité de l'Immigration (en tout cas ne plus la laisser dans ce lieu) et transformer la maison des colonies en Musée de l'Histoire moderne et contemporaine de la France. C'est l'unique moyen de redonner du sens à ce lieu. Il faut un lieu où les anciens d'Algérie, les Français issus des colonies, etc... trouvent une institution où cette histoire est enfin verbalisée ! Ce lieu doit permettre de faire un pas de toute urgence vers la production d'une histoire commune. Pour qu'on puisse créer une identité commune — qu'elle vienne de mauvais comme de bons souvenirs — notre réalité, celle des « coloniaux descendants », doit devenir visible. On ne doit plus laisser chaque communauté caresser dans son coin les souvenirs qui lui conviennent. Nous n'avons plus seulement besoin en France de nous ressasser la mort de Marat et le couronnement de Charlemagne ! Que Max Gallo souhaite jouer à l'instituteur du XIXe siècle, soit, mais que l'exécutif se rende compte qu'on a besoin de s'occuper d'urgence de notre histoire contemporaine, « ferment de l'unité nationale »! Permettons aux populations actuelles de créer un lien pour pouvoir s'approprier l'ensemble de l'héritage de notre pays !

 

Il faudra remodeler les Ministères de la Culture et de l'Éducation: que tous les musées appartiennent à un seul ministère mais que les musées deviennent des lieux de formation continue pour le personnel enseignant, qui est insuffisamment formé en sociologie, en ethnologie et en anthropologie, disciplines qui leur seraient pourtant bien nécessaires pour leur éviter de paniquer devant des élèves dont ils sont incapables de saisir les problématiques de la vie quotidienne.

 

L'éducation nationale doit cesser l'hypocrisie et trouver des modalités permettant de garantir à tous les élèves un accès constant à la Culture légitime. Bref, il faut veiller à ce que les musées soient aussi efficaces et profitables pour les élèves que les bibliothèques (nous sommes nombreux, issus des classes les plus populaires, à devoir notre salut intellectuel aux bibliothécaires municipaux plutôt qu'aux musées de France !).

 

Il faudra enfin définir réellement ce qu'est un muséographe, qui ne peut être un architecte d'intérieur. Un architecte a un métier, c'est celui d'architecte ! De même qu'un scénographe est un scénographe ! La RGPP va à l'inverse: on privatise un métier qui, de ce fait, sera de plus en plus de la décoration d'intérieur, devant faire tourner sa boite le muséographe Valérie-damidotsien produira ce que le financeur exige….

 

Un muséographe ne fera pas de contorsion intellectuelle pour finir par produire une exposition de panneaux inaccessibles aux pékin. Un muséographe doit avoir un profil d'ingénieur, pourvoyeur de solutions quelque soient les contraintes. Et par dessus tout, ce doit être un professionnel des médias, un sémiologue et un praticien. Que les académiciens s'occupent de produire du savoir ! Je préférerais mille fois voir un publicitaire capable, s'il utilise du bleu, de me dire pourquoi il utilise cette couleur, plutôt que de voir des philosophes, ethnologues etc., poser des médiums dont ils ne peuvent pas anticiper le sens que va en retirer le récepteur.

Le muséographe doit être fils de scientifique, cousin du journaliste et doit coucher, lumière allumée, avec le publicitaire et le marketing.

Ce muséographe (plus que le conservateur ou le gardien de musée) doit être protégé comme peut l'être un journaliste, pour lui permettre une liberté éditoriale totale. Que son travail soit jugé par le public et par une structure indépendante, sinon personne n'osera faire d'exposition vraiment intéressante !

 

Si le monde de la Culture n'est pas capable de travailler pour tout le monde et d’échanger comme les gens d’aujourd’hui échangent, il est à craindre que ce silence laissera le champ (culturel) libre à ceux qui souhaitent le conquérir pour des questions idéologiques. La conséquence serait une acceptation tacite du monde de la Culture du repliement communautaire, du délitement des symboles communs et notre habilitée à partager. À plus long terme, le risque est de voir associer la culture nationale à un seul groupe socio-ethnique et voir pousser des musées financés par d'obscurs mécènes pour chaque communauté !

 

 

Un travail gigantesque

 

Que ce soit clair: je ne prétends pas que les lieux de culture puissent devenir des espaces où la classe populaire fera jeu égal avec les classes supérieures. Les classes populaires sont dans un état proche de l’Ohio en ce moment. La classe ouvrière, cœur classique de la couche populaire, est dans la même situation que le rhinocéros blanc. Dans Le Monde Diplomatique de ce mois-ci, Gérard Mauger décrit l’état de détresse dans lequel cette classe se trouve. Le travail est gigantesque pour compenser la démission de la culture vis-à-vis des enjeux de la nation durant ces dernières décennies. Dans un premier temps, le monde de la culture doit répondre au constat de Crozier, en refondant les modalités d’accès à l’élitisme. Il doit donc, casser cette patrimonialisation qui fige toute la société en commençant par elle-même (car dans la culture, plus qu’ailleurs, être dans l’élite c’est s’exprimer…). La culture doit être le premier lieu de mutation effectif de l’élite, Si les journalistes, les scientifiques, la cadres du football et le monde de la culture ne sont évidemment pas racistes, en France ils sont juste tous blancs. Laisser d’autres voix et d’autres solutions et options s’exprimer dans la culture ne sauvera pas le lumpenprolétariat que sont devenus les gens issus des colonies. Cela obligera les élites à ne plus se comporter en Bwana donneur de leçons avec cet a priori ignoble parce qu’ils ont toujours quelque choses à nous inculquer.

 

Cela permettra à Laurent Blanc [1] de savoir de quoi il parle lorsqu’il dit « avec notre culture, notre histoire ». Que M. Blanc ait accès à une culture capable de lui faire rentrer dans le crâne que certains de ceux qu’il désigne par « notre » collaboraient avec les Allemands pendant que les « autres » libéraient la France. Que personne ne s’octroie plus le droit de nous exclure de notre Héritage. Que dans cet héritage, les massacres à Madagascar soient aussi présent qu’Oradour-sur-Glane. Cela incitera d’abord à ceux qui nous tapent dessus de nous lâcher un peu la grappe. Le reste, unfortunatly, prendra du temps, parce qu’on a perdu beaucoup de temps déjà.

En tout cas, si on ne crée pas un espace symbolique et culturel partagé, on ne pourra pas transmettre l'idée que la République est un espace pragmatique et empathique. Enfin, commencer par la Culture a également un avantage, c'est qu'elle coûte moins cher à partager que le patrimoine immobilier… Le bénéfice de cette mutation serait incommensurable par rapport au coût (économique), le coût symbolique suite à l’épisode du rôle positif de la colonisation sera d’un autre ordre!

 

Cela a également des conséquences sur la place de la France dans le monde: le soft power de la France, c'est sa culture, qui véhicule ses valeurs et qui a attiré les plus grands intellectuels. Ils ont enrichi la France. De nos jours, seuls les USA (l’autre pays de l’universalisme) parviennent à diffuser efficacement l'idée démocratique dans le monde.

 

Nous les Français qui savons regarder avec finesse la poutre dans l’œil du voisin, on devrait remarquer que dans le rapport à « l’esprit et à la lettre » les américains ont très peu touché à la lettre (leur système de gouvernement et leur constitution est quasiment la même depuis l’indépendance). Par contre, dans ce qui est de l’esprit, ils sont passés de l’assassinat du révérend King à Obama dans la même période pendant laquelle la France a reculé depuis la décolonisation à nos jours. En France, on arrête pas de modifier la lettre, de rajouter des lois, pour ne pas toucher à l’esprit. Résultat, la loi n’est plus appliquée et l’esprit devient de plus en plus pourri… Et la culture fonctionne pour « l’esprit » de la même manière que fonctionne l’hypophyse pour la physiologie.

Elle régule. 

 

 

La crispation culturelle de la France autour d'une culture identitaire va réduire son attractivité. Si la France n'est pas capable de produire un discours valable pour l'ensemble de ses communautés, comment pourrait-elle produire une culture à valeur universelle ? De plus, en excluant les français issus d'autres cultures, elle ne leur permet pas d'adhérer par conviction aux valeurs de notre République. Ces français ne vont, par la suite, pas promouvoir les valeurs françaises Urbi et Orbi. À l'heure où le monde arabe s'émancipe, à l'heure où le Moyen Orient devient la « porte dorée » vers l'Asie, nouveau centre du monde, cela est pourtant essentiel ! La France, si elle continue à penser Patrimoine se mordra les doigts d'avoir gâché cette manne, ce potentiel, en ne laissant pas sa jeunesse issue de l'immigration recevoir un héritage identique aux autres, faire fructifier celui-ci, le rendre pertinent et chargé de symboles pour les générations futures. C'est le déclin ou le rayonnement de la France qui se joue ici !

 

Non décidément, le musée n'est pas un lieu seulement ludique, distant et anodin, c'est avant tout un espace civique et politique !


Mohamed Belhorma

Notes

[1] Toutes les minorités issues de l'immigration suscitent de la réaction: Ritals, Polacks, Espagnols, Portugais, Hongrois, Autrichiens... Comme les Noirs, les Antillais, les Maghrébins. Tout le monde est ramené à son origine. Mais le contexte colonial s'ajoute au stéréotype xénophobe. En tournant le film Des Noirs en couleurs, j'ai entendu dans le staff de l'équipe de France des gens me dire: « Les Arabes seront des traîtres à vie, tu peux en prendre deux en équipe de France, pas plus. » D'où ça vient ? De la trahison de 1958. Cette année-là, le FLN, le mouvement indépendantiste algérien, appelle tous ceux qui jouaient dans le championnat français et en équipe de France à quitter le championnat en cachette pour rejoindre à Tunis l'équipe du FLN qui vient d'être créée. A l'époque, ce fut un traumatisme. Des clubs ont perdu cinq joueurs du jour au lendemain. C'était la guerre. Cette histoire n'arrête pas de remonter. Les joueurs arabes sont vus comme des fellaghas. C'est incroyable. Ça prouve bien que l'histoire a encore du sens, même pour les gens au sein de la fédération.

S'ajoute encore le rapport à l'altérité. Tous les premiers joueurs noirs ont des surnoms liés à leur couleur: « le nègre volant », la « garde noire » pour Jean-Pierre Adams et Marius Trésor, « la perle noire de Casablanca » pour Ben Barek, « l'araignée noire » pour Raoul Diagne. Tant qu'ils sont minoritaires, ils sont de « sympathiques exceptions » comme le dit Pape Diouf, ancien président de l'Olympique de Marseille. Quand ils deviennent nombreux, apparaît un ressenti d'« invasion », vieux fantasme de la société française. On en est là aujourd'hui ». ITW de Pascal Blanchard dans mediapart

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