Héritage (1)
par Mohamed Belhorma - Dimanche 08 mai 2011
32 ans. Formation en Biologie (écologie, éthologie), Histoire de l'art (métiers de l'exposition) et en muséologie (DEA). Milite pour un réel accès aux espaces culturels en partant du principe que la culture est la seule richesse et qu'il faut une nouvelle approche plus ouverte de l'exposition et des média.
On a découvert Mohamed Belhorma sur Facebook, il y a juste quelques semaines, quand on commençait à parler de ce fameux kiss-in à la Grande-Mosquée de Lyon qui, en fait, est le premier événement gay contemporain détourné par des agitateurs d'extrême droite qui s'amusent à récupérer la peur des gays face à l'Islam. Chacune de ses interventions était Wham! Bam! Thank you M'am!, juste dans le cœur du sujet, avec des arguments super longs et un un ton féroce, qui a impressionné tout le monde — la preuve, c'est qu'il a servi de modérateur de la conversation, tout comme notre Madjid Ben Chikh adoré. J'ai fini par lui dire que si ses interventions sur mon mur étaitent si longues, il était plus intéressant d'en faire un texte. Mais je ne m'attendais pas à recevoir un pavé de 60.000 signes sur la mauvaise gestion de la culture française, et surtout le mensonge qu'elle entretient sur la colonisation. Et cela s'appelle « Héritage », à l'américaine, parce que c'est un mot plus joli que « Patrimoine ».
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ous sommes actuellement en train de vivre un retour à la xénophobie et de la crispation identitaire partout en Europe, au point que notre culture issue des Lumières semble incapable de répondre à la question à laquelle elle est censée répondre: comment parvenir à vivre ensemble en permettant le droit au bonheur pour tous ?
Les valeurs fondamentales sont questionnées ou relativisées dans tous nos espaces communs, au point que ces valeurs sont rediscutées par d'autres biais, par exemple au sein des débats sur l'identité nationale! Comment avons nous pu en arriver là ? La cause en est que nous avons brisé le sceau de la Culture. Or la Culture est le premier vecteur de cohésion nationale. Les professionnels de la Culture ont permis cette situation en refusant d'occuper l'espace qu'ils doivent occuper. Si des ministres de la République s'autorisent des propos déshonorant leur fonction, c'est que la bataille de la Culture n'a pas eu lieu! Les lieux où ces questions auraient du être posées et résolues n'ont jamais joué le rôle civique qu'ils auraient du jouer. Résultat: on débat sur notre identité plutôt que de continuer — ou commencer — à la construire.
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Nous allons aborder ici les raisons de ce vide: comment il s'exprime au sein de ce temple de la Culture qu'est le musée. Nous essaierons de voir pourquoi on ne prend pas conscience de l'importance des musées dans la résolution de cette question. Que faudrait-il faire pour enfin commencer à trouver des solutions ? Si la culture n'est pas la panacée — et est loin d'être la seule réponse —, elle reste l'alpha et le préalable des solutions nombreuses que nous devons trouver à nos dissensions. Si on ne commence pas par là , nous ne pourrons pas travailler sur le reste ! Le musée n'est-il pas le plus sûr moyen de sentir courir sur nos nuques le « souffle de l'air dans lequel vivaient les hommes d'hier », comme le disait Benjamin ?
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À l'heure où un quasi Weltanschauung 2.0 se reconstitue dans le corpus de la pensée nationale, sur la base des représentations qui furent cristallisées par les images présentées aux français durant les expositions coloniales, ou sur la base des modèles mythiques de la IIIe République, à l'heure où nous essayons de confirmer un dedans et un dehors, issu de l'Histoire coloniale au sein même du territoire métropolitain avec des débats sur l'identité nationale, l'Islam, les Roms, la culture des Noirs, notre histoire coloniale et post-coloniale est remisée au placard, cachée, morcelée, anesthésiée, au point de donner l'impression d'avoir hérité des dettes d'un père inconnu. Nous en sommes arrivés à un tel niveau de névrose et de déni que cela en devient effrayant ! Pourquoi le garant de la construction — et donc des principes universels — qui fait la France, invoque l' « héritage » chrétien comme devant être notre unique lignage? Pourquoi ceux qui tiennent les rênes du pouvoir agissent encore comme si la « sapiens maxima » venait toujours d'un même centre, alors que la Réunion nous offre un modèle fort positif et optimiste au sein du corps national?
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Nous sommes arrivés à un modèle vital où on ne peut plus s'en tenir à la dénonciation des dérapages, mais justement essayer de passer outre les non dits et les faux semblants. Ce qui doit permettre aux immigrés issus des colonies, aux pieds-noirs et aux appelés du contingent qui ont participé aux « évènements » de vivre ensemble, ce doit être des éléments consistants, bien vivants et dynamiques, et non des principes éthérés. Ces éléments sont revitalisés et acquièrent leur contemporanéité par la Culture.
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Lorsque Sarkozy utilise le terme « héritage chrétien » et lui donne une fonction matricielle et non contextuelle, il transforme l'histoire de notre pays et tend à modifier le destin de la France. Il faudra bientôt se demander pourquoi il sera possible après cette déclaration de faire un distinguo entre les athées en fonction de leurs origines! Il semblerait que nous n'ayons pas fabriqué d'héritage commun, et si cela ne choque pas les partisans d'une France à la Jean-Pierre Pernaud, les Américains, eux, sont bien conscients des conséquences à moyen et long terme de cette attitude de lemmings !
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La coloration identitaire de la culture universelle
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Pour ceux qui n'auraient pas percuté, il se passe donc aujourd'hui une chose très grave: une coloration identitaire de notre culture universelle. Pour les politiques je traduis: Nous sommes en train de détruire le Soft power de la France. Cela s’effectue par une mise en retrait des éléments culturels utiles sur le long terme, sans que le monde de la Culture ne s'en offusque. Quant au monde politique, au vu de l'indigence de leur programme culturel, la résultante est simple: la Nation n'est pas prête à tenir un discours adapté à chacun. D'où un repli communautaire inévitable, les gens ont besoin de signifiants et de mythes pour se définir et se valoriser et si la culture nationale ne crée pas de culture dynamique, elle ne fait même pas office de système de blocage pour éviter aux gens d’aller chercher un sens réduit et tronqué.
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À l'heure où se préparent deux projets muséographiques, présidentiels — la rénovation du Musée de l'Homme et la création du Musée de l'Histoire de France — il faudrait s'inquiéter de savoir ce que la Nation transmet, à qui et pourquoi. Dans un premier temps, demandons-nous ce que peut impliquer l'usage du terme patrimoine. En français, il signifie au sens large: l'ensemble d'éléments « reçus du père », possédés par une personne, à un instant T (et qui peut éventuellement se transmettre). En anglais, le patrimoine culturel est distingué des autres patrimoines par l’utilisation du terme « heritage » qui intègre une notion de transmission plus fluide et par les ancêtres dans leur ensemble. On comprend alors pourquoi les musées anglais semblent plus chaleureux que les nôtres…
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Il y a donc urgence à trouver des solutions pour sortir de cette impasse dans laquelle nous nous sommes engouffrés. Pour cela, il faut répondre à la fois aux questions patentes (celles qui sont verbalisées dans la Presse et l'espace politique), et aux questions latentes, qui interrogent les causes dynamiques réelles de nos problèmes. Les gens s'interrogent sur ce qu'ils partagent comme espace symbolique (« La France n'est plus la France », a-t-on coutume d'entendre) et sur ce qu'ils laisseront aux générations futures (« Mais que va devenir la France ? »). Si l'école a été l'espace pragmatique où ce conflit a été le plus marquant, c'est bien que nos incapacités reposent sur une lacune originelle, celle que recoupent les termes « patrimoine » et « héritage ».
Cessons de triturer la plaie et commençons à la soigner!
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Si dans les débats de ces dernières années sur l'Islam, comme le souligne Rokhaya Diallo, les préjugés ont médiatiquement exclu les musulmans noirs, cela est amusant de s'apercevoir que la muséographie des expositions coloniales (34 millions de visiteurs en 6 mois pour la démographie de l’époque cela laisse des traces) avait déjà mis en forme ce qui est aujourd'hui « visualisé » dans la psyché collective. L'indigène maghrébin était par essence musulman. Il fut installé dans un décor musulman et sa culture fut d'abord vue comme musulmane. Que ce soit un berbère du rif marocain ou un maître du malouf de Tunis, ils étaient avant tout les indigènes musulmans de l'Empire français. Quant aux noirs, qu'il soit kanak, peul, Yoruba, ils ont été muséographiés de manière identique: dansant devant des constructions primitives (ou a minima et grâce aux avants gardes de l’époque, qui ont permis la reconnaissance d’une esthétique, esthétique qui, au qui Branly, deviendra par la suite le point d’entrée principal à ces cultures). Même la grande mosquée de Djenné était intégrée à cette esthétique botanique, hiérarchie de l'époque oblige !
Il est bon de rappeler la persistance de ces images qui bourgeonnent dans les débats du XXIe siècle. Comment a persisté cette vision des choses? N'oublions pas trop vite que des indigènes étaient encore exposés avec un cartel devant leurs cages au musée Tervuren en Belgique jusque dans les années 1950! On signalait aux visiteurs qu'il ne fallait pas donner de nourriture aux indigènes. Ces derniers étaient nourris par les soins de l'institution…
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Cela m'étonne toujours et m'exaspère énormément de voir que les gens manipulent encore des préjugés construits par leurs arrière grands-parents dans les expositions coloniales et qu'on ose encore se persuader que les dynamiques issues de notre histoire coloniale ne traversent pas notre société dans des domaines essentiels, sans que cette dernière ne se soucie de remettre à plat sa manière de signifier et verbaliser ce qui la définie et la meut. Les professionnels de la Culture adoptent la même attitude que des gens qui travaillent dans l'industrie de l'armement: ils ont un certain détachement vis-à -vis des conséquences !
Je suis de l'avis des auteurs de the Rebel Sell, Joseph Heath et Andrew Potter, à la fois sur leur analyse de la réalité de la contre-culture, mais également sur le fait que le renforcement des institutions protège et améliore la vie des plus faibles, cette analyse de l’importance des espaces institutionnelles doit d’urgence responsabiliser l’élite culturelle.
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Soyons clair: les musées ne sont pas à l'origine des formes de pensée, mais ils les mettent en forme et les fixes au travers d'un média: l'exposition. N'oublions pas que le temps du musée est celui du temps long. Si le discours est contemporain, il est validé à l'aune de l'académisme, censé être plus rigoureux. Si nous nous rendons compte que la pensée majoritaire à l'heure actuelle peut aisément être rapprochée de celle du visiteur lambda des expositions coloniales, cela devrait nous mettre la puce à l'oreille ! Il y a visiblement hiatus. Les représentations de notre monde ne se créent pas d'abord dans les musées mais, lorsqu'elles sont dans un musée, elles se gravent dans le marbre du temps. Combien de muséums d'histoire naturelle de province exposent encore (ou il y a encore très peu de temps) dans les galeries permanentes une vitrine avec des objets d'ethnologie au milieu d'hyménoptères ou de bivalves ?
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Le phénomène de « persistance rétinienne » se produisant dans les musées est identique à ce qui s'est passé lors du débarquement américain. Une majorité de boys arrivant en France n'était jamais sortie de son county. L'Amérique, à cette époque, n'avait qu'une seule représentation de la France: celle de Vogue et des « petites femmes de Pigalle » (on a l'exotisme qu'on peut !). Ils tombèrent sur des français ayant perdu en moyenne 20% de leur poids et qui, du fait des restrictions pendant la guerre, entretenaient une hygiène minimum, l'esthétique servant davantage à cacher la misère qu'à se mettre en valeur! Le conflit cognitif a eu lieu: cette masse d'américains qui voyage peu est retournée chez soi et a rapporté une vision de français sales, souffreteux, et des femmes fâchées avec les rasoirs. Cette représentation s'est figée et est devenue le stéréotype du français.
Le même phénomène se passe dans les musées. Nous savons bien que certains ne vont dans un musée qu'une ou deux fois dans leur vie (généralement à l'occasion d'une sortie scolaire). Ce visiteur est clairement identifié dans les études statistiques, c'est le « populo ». Le musée est la chasse gardée quasi exclusive du CSP+ … Bourdieu, dans L'amour de l'art, a décrit le malaise du prolétaire dans les institutions. Pourtant, il a bien expliqué que les classes populaires, si elles n'osent souvent même pas rentrer dans ces lieux, accordent une confiance sans faille aux propos qui y sont tenus. Elles ne remettent pas en cause ce qu'elles y voient et le prennent pour argent comptant. Or le musée peut véhiculer une image figée et stéréotypée du monde qui nous entoure. Tentez une expérience: demandez à vos amis qui ont visité le jardin des plantes ce qu'ils ont préféré: la majorité vous parlera à coup sûr de la galerie d'anatomie comparée.
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Pourquoi? Parce qu'elle est une image d’un de nos stéréotypes du musée ! La représentation qui nous y est offerte correspond à une époque celle du réveil scientifique et industrielle de l’occident où la systématique linnéenne et la théorie de l'évolution ont permis de structurer une vision du monde, qui est toujours en cours de nos jours (la vision d'une évolution allant du simple au complexe qui persiste encore, et les Créationnistes l'exploitent bien).
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Quant à la représentation qui s'est fixée pour les musées d'art, c'est la « white box », l'instrument institutionnel qui a permis l'essor des avant-gardes et l'âge d'or de l'exposition. Grâce à ces lettres de noblesse, les lieux d'art sont devenus un lieu de distinction pour l’élite contre culturelle, au point que le look des « hypster mis en scène dans les vernissages est devenu l'équivalent du carbone 14 pour dater un film !
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Le musée est bien un lieu de pouvoir (surtout en France): c'est le lieu où se joue le visage définitif de notre zeitgeist et de notre vision de notre propre pays. Même ceux qui ne le fréquentent pas en sont conscients, et les gens de pouvoir encore plus. Le musée est le témoin de notre compréhension de nous-mêmes, du monde et surtout de l'Autre dans l'espace et dans le temps. Si le musée n'était pas un lieu stratégique, comment expliquer ce désir de chacun de nos présidents de créer son musée ? N'oublions pas la place centrale qu'avait l'exposition dans l'appareil de propagande nazie ! Et elle a eu une place majeure dans la création des mythes d'après-guerre, dont celui de la France résistante !
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La force de la trace
comme point de référence
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Le musée est pourtant un espace fondamental pour une civilisation en des périodes de profondes mutations (la première, et seule chose que les égyptiens ont essayé de protéger, hormis leur vie, c'est le Musée du Caire).
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Cette importance que personne ne doit négliger par les temps qui courent, s'explique dans le cadre français par deux raisons: l'une structurelle et symbolique, l'autre socio-historique.
Durant la révolution, l'État-Nation naissant a, entres autres actes fondateurs majeurs, confisqué les cabinets de curiosités des nobles pour les mettre à la disposition du citoyen à la fois pour partager le privilège de la délectation, mais surtout pour permettre au peuple d'avoir accès au savoir, unique moyen d'exercer sa souveraineté nouvelle.
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La révolution procédait dans le même temps à une campagne de substitution des symboles, en remplaçant ceux de la « civilisation » précédente, des calendriers aux cérémonies…
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Il en a découlé dans certains cas, non pas des modèles différents, mais de nouvelles institutions qui ont réinterprété les modèles de l'Ancien Régime. Tout comme la chrétienté a récupéré la fête du Solstice d'Hiver, la République a, entre autre, récupéré la notion de « temple » pour ses bâtiments les plus symboliques, dont les musées. La valeur symbolique de l'institution muséale va, à partir de ce moment là , constamment progresser en France, des conquêtes napoléoniennes et la création du Grand Louvre, en passant par la conquête de l'Empire colonial. Les musées ont été les lieux où l'État a, soit justifié ses actes, soit les a glorifiés. Car, après tout, le musée, par les traces qu'il contient, est la salle des Trophées de la Raison. Cette raison, ayant permis, à la Révolution, de permettre de produire des valeurs permettant une cohabitation universelle, a justifié par la suite une mission: la mission civilisatrice de la France (le seul pays ou le colonialisme et la domination de l’autre s’est vue institutionnalisé au cœur même de la culture, les autres pays en ayant fait une justification supplémentaire).
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À Pékin, dans l'ancien quartier étranger où on peut comparer les traces de différents modes de colonisation, on observe que là où les Anglo-saxons ont construit des banques et des bâtiments commerciaux, la France a construit des lieux de culture !
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Simplification jacobine
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L'institution muséale a, en parallèle, subi la lignification jacobine que l'ensemble de l'État a subi. Il me semble que la verticalité de la transmission du savoir (propre au modèle industriel dans lequel l'éducation de masse est née) est plus prononcée dans l'Éducation Nationale qu'ailleurs en Occident. Pour preuve, la France a opéré de la même manière dans ses colonies qu'au fin fond de la Creuse: d'où « nos ancêtres les Gaulois » également distribué dans tous les pays francophones. L'Éducation Nationale, qui a interdit de cracher et parler breton sous les préaux armoricains, a été constante dans sa modalité de transmission sur tous les territoires de l'Empire. Pour cette raison, ce système a créé la même géniale excellence partout où il a opéré: les Hampâté Bâ, Senghor en Afrique, les Césaire, Fanon… aux Antilles et tous les fruits métropolitains de l'excellence républicaine.
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Cette pédagogie du haut vers le bas persiste encore à une autre échelle. Mais les professeurs de faculté se plaignent toujours de recevoir plus de profils de moines copistes que de chercheurs ou d'ingénieurs ! Notre modèle a été efficace à alphabétiser en masse pour créer une République performante et émancipatrice et un modèle méritocratique pertinent pour l'époque, même si pour cela, il fallait s'adapter à un moule rigide. Cette culture de moulage par l'institution a subi la spécificité d'un héritage, non pas issu du patrimoine chrétien de la France, mais du patrimoine précisément catholique et royal. La République a organisé, au fur et à mesure, un système d'emprise du peuple similaire à celui de l'Église: elle a compris l'importance de tenir le monopole de l'interprétation du monde. Les réponses doivent venir de l'État !
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Les mouvements de contre culture ont favorisé l'émergence de certaines voix discordantes. Mais Joseph Heath et Andrew Potter expliquent bien qu'ils n'ont pas changé la vie de ceux qui en avaient besoin ! La sociologie explique depuis longtemps la prévalence du CSP+ dans les lieux de culture. Les pouvoirs publics, budgétairement, font tout pour rendre la culture accessible: on augmente ou on diminue les budgets ou le personnel, on rajoute des comités de surveillance, etc... Bref, on rajoute des dépendances à l'usine à gaz…
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Finalement, le constat d'échec est reporté sur l'autre. Si cela ne marche pas, c'est la responsabilité des récipiendaires. Ils sont la raison intrinsèque de leur propre obscurantisme. Il faut que le système cogne pour faire rentrer le carré dans le rond, puisqu'il a déjà essayé tout le reste !
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Pendant ce temps, les professionnels des musées se rendent compte de l'enjeu et se posent des questions. Ils craignent de devenir des parcs d'attraction ou de devenir des outils marketings, voire pire, d'être oubliés. Ils frissonnent à l'idée que l’honorabilité de leur rôle de médiateur disparaisse dans l’artifice du spectacle, ou seul persistera la dernière fonction humaniste: la conservation.
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Les rhumatismes de l'administration ne peuvent être la seule cause du blocage puisque la décentralisation, si elle avance doucement, est là depuis cinquante ans et la pédagogie a radicalement changé depuis la IIIe République. Pourquoi notre représentation du « corps » national est-il aussi mal en point ?
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Ce qui manque presque toujours dans le diagnostic du malaise dans nos musées, c'est un contexte socio-historique qui explique le maintien et la défense d'une structuration de nos systèmes fonctionnels, malgré leur obsolescence. C'est ce qui permet d'expliquer pourquoi nous parlons de patrimoine là où d'autres parlent d'héritage. Pourquoi les professionnels multiplient les études sur leur public et ne se penchent pas sur leur profil ? Ce milieu ne veut pas intégrer de regard extérieur et se nourrir des travaux de ceux qui ont travaillé sur lui, que ce soit Heath-Potter, Crozier, etc...
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Territorialisation d'un espace
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Nous ne devons pas oublier que la France est un pays de statut. Le statut est une territorialisation d'un espace symbolique qui sied si merveilleusement à la notion de patrimoine ! Les deux ont en commun une notion de frontière, de découpage, de distinction ou de reconnaissance, bref ils servent parfaitement leur rôle de graduation sociale. Avant la Révolution, on se définissait par son rang et son patrimoine. La Révolution n'a pas détruit ces valeurs hiérarchiques. Elle a redistribué le patrimoine et démocratisé (théoriquement) les modes d'accès aux statuts. Mais ces deux mamelles de la stratification à la française sont toujours effectives. La contre culture n'a fait que « repeindre les murs ». L'élite contre-culturelle française qui a pris les rênes de la Culture après 68 a été celle qui a le moins modifié ces espaces culturels. La France du XIXe siècle était empreinte de la culture de statut originaire de l'Ancien Régime (dans la littérature de cette époque, l'ascension sociale s'effectue par les bonnes rencontres et se traduit par une réussite sociale, souvent validée par un mariage d'argent ou de position contre un statut symbolique), mais ce modèle subsiste encore parfois dans certains milieux (il fonctionne pour Jacques Chirac qui épouse Bernadette Chodron de Courcel !).
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Ce modèle, sous une forme différente, s'est exprimé au sein des musées par la création d'un statut social du conservateur, consécration notabiliaire accordée par mérite académique et qui offrait un prestige certain. Le conservateur a acquis le statut d'évêque laïc et l'architecte de l'époque a marqué la distance entre la majesté de l'institution et la plèbe.
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Les autres métiers, moins valorisants, étaient laissés aux femmes qui faisaient des études qui n'étaient utiles qu'à permettre d'entretenir des conversations (Histoire de l'Art) en attendant de faire un bon mariage. Jusqu'aujourd'hui persiste une pratique de cette époque, c'est le bal organisé chaque année entre les « filles » de l'École du Louvre et les « garçons » de Polytechnique... (Ne vous étonnez pas que ces pratiques soient entretenues, dans notre moderne pays, ou la discrimination est visiblement spatiale et où l’ascension sociale se fait par la transmission de rente et de patrimoines)
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Si, de nos jours, le personnel des musées est majoritairement féminin, ce n'est évidemment pas à cause du soi-disant progressisme du monde de la Culture mais bien la persistance d'un archaïsme, et une énième observation d’un conservatisme statutaire et patrimoniale (pour une fois à la conséquence positive).
Il n'empêche, ce champ statutaire de la Culture fait que dans beaucoup de municipalités, il est de bon ton que Madame s'occupe de la culture et chapeaute les expositions que Monsieur (Maire ou adjoint) finance. Le fait que la Première Dame de France incarne, dans le dernier film de Woody Allen, une conservatrice de musée, semble suffisamment signifiant.
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Si on veut faire une véritable analyse du monde de la Culture, il faudra inclure l'importance statutaire et la dynamique sociologique dans laquelle s'inscrit le professionnel du musée. La sociologie des professionnels de musée est associée a un facteur multiplicateur que Serge Regourd assimile au clientélisme du à la proximité entre financeur et producteur.
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Nous avons donc un espace symbolique et un lieu de pouvoir fort avec une capacité d'influer sur la Culture extrêmement forte, mais dans lequel la transmission est coincée entre les Habitus sociologiques d'un côté et des professionnels très éloignés de la diversité de notre société et de l'autre une programmation surveillé de près par les financeurs !
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Expression d'une discrimination cachée
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L'administration culturelle est jacobine, comme toutes les autres administrations de l'État, et il n'y a aucune raison que le statut social du professionnel de musée et de la culture en général, soit plus condamnable qu'un autre (il n'est d'ailleurs pas plus condamnable de rechercher un statut ou une reconnaissance dans ce domaine que dans un autre). Quant au pouvoir, il est tout à fait logique qu'il maîtrise un médium qu'il contribue à financer.
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Oui, mais voilà , parler de patrimoine, c'est parler de propriété d'un espace intérieur et extérieur (que la France invente l'exception culturelle en devient même logique, n’oubliez pas que nous avons tous adhéré, au premier discours identitaire de l’ère post 89, lors des accords du GATT avec la revendication de la culture comme marqueur identitaire). La difficulté pour les minorités d'accéder à un patrimoine immobilier relève de la même dynamique que celle d'accéder au patrimoine culturel. En France plus qu'ailleurs, la Culture est vue comme un bien ! Et comme tout bien, ceux qui le possèdent ne veulent pas le voir se dévaluer. Comme l'immobilier, sa valeur se fait sur sa rareté ! L'état des lieux du monde de la Culture muséale et de ses lacunes a été mis à jour par la Cour de Comptes.
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Bourdieu parle de « capital culturel » et ce que le rapport de la Cour de Comptes montre, si on le lit à travers le prisme des travaux de Bourdieu, c'est que la patrimonialisation de la France a fait que le capital culturel a été conquis et accaparé par un petit groupe. C'est un processus équivalent à l'appropriation des ressources naturelles d'un pays par les grandes compagnies.
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Comment s'effectue cette opération alors que la culture est financièrement accessible au plus grand nombre ?
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Cela s'effectue par une mise à distance organisée de la « culture légitime » (celle qui permet de remplir la partie culture générale dans les concours de la fonction publique, ou qui permet de passer l’entrée à Sciences-Po) et l'art contemporain en est l'expression la plus exemplaire.
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Pour comprendre ce qui se passe dans les musées d'art, il faut associer trois ouvrages de Pierre Bourdieu: L'amour de l'art, Le sens pratique et La distinction. Si vous avez eu l'occasion d'aller à la Tate Gallery et à Withechapel à Londres, ou au Palais de Tokyo à Paris, vous avez certainement noté que les looks (« hexis corporelle » plus généralement) de 99% des visiteurs du musée parisien sont tellement identiques que cela en révèle l’aspect ghetto de riches, alors que dans les musées londoniens, vous pourrez croiser une famille juive hassidique côte a côte avec une famille pakistanaise en tenue traditionnelle ou une groupe de lads portant le maillot de Man.U. Il faut bien entendu garder le sens de la mesure, mais il est évident que le public issu des classes populaires se sent moins mal-à -l'aise dans les musées anglais que dans les centres d'art contemporain français.
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Les descriptions de Bourdieu marchent évidemment pour l'Angleterre comme pour la France, voir devrait mieux marcher pour l’Angleterre, pays économiquement bien plus inégalitaire que le notre: paradoxe ? La seule différence, c'est que les frontières des patrimoines (ou ce que définit le sociologue comme un « capital ») sont plus épaisses en France. C'est la différence entre une culture d'héritage dans laquelle la mobilité existe, malgré la profonde inégalité et un pays où on entre dans une « propriété privée ».
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Les groupes de visiteurs très homogènes du Palais de Tokyo montrent que, si l'école est un espace de reproductibilité sociale, le patrimoine (culturel notamment) est transmis de manière sélective, à un groupe défini. A l’école, la culture générale est, plus que la religion, une affaire privée. Le musée est à considérer comme le terrain réservé de l'élite puisque les modalités d’accès sont constituées dans le milieu hors des espaces commun comme l’école. L'espace du musée est constitué par des producteurs de savoir dont les habitus sont identiques à ceux de leur public, et ils n'ont pour la majorité aucune aptitude à percevoir là où le bât blesse. Le regard extérieur n'existant pas, pour les raisons qu’explique Crozier, les efforts d’accessibilité pour les classes défavorisées se pratiquent comme on pratique la charité.
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Il n'y a aucune accessibilité à l'art
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Si les professionnels de l'Art avaient réellement voulu rendre leur espace accessible, ils auraient modifié, révolutionné, leur mode de médiation principal qu'est l'exposition. L'exposition en Art a été l'outil d'émancipation des artistes (des impressionnistes en passant par les sécessionnistes viennois). Et ils se sont ensuite libérés des espaces et des formes, au point de ne plus avoir besoin, conceptuellement, d'une exposition traditionnelle. L'Art est déjà partout ! Faire une exposition dans un centre d'art aujourd'hui tient plus à une commodité d'accès à l'art d'un groupe précis. Elle ne se différencie sociologiquement nullement des foires d'art contemporain. Il n'y a en réalité aucune modalité d'accessibilité à l'art. Pas besoin d'être grand clerc pour voir les enjeux dans l'association entre une star du business de l'art comme Jeff Koons et le château de Versailles... Pour l’art d’aujourd’hui, l’exposition n’est plus qu’une convention qu’on utilise comme on utilise le X en mathématique.
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Plus globalement, le curateur est coincé dans ce paradoxe de la convention, largué par l'art qu'il expose qui est déjà loin de l'espace dans lequel il doit le confiner. Il utilise, pour que cette convention soit la plus discrète possible, la moins envahissante, la forme de la white box dans laquelle, en plus des œuvres, vous ne trouverez dans la majorité des cas qu'un cartel minimaliste et une feuille A4 contenant des précisions maintes fois rebattues (« cette œuvre est un clin d'œil à Duchamp », référence à une mise en abîme quelconque …) bref, en les lisant on observe dans cette limite de vocabulaires qu’ils ne véhiculent pas une médiation mais des éléments de langage. La forme des présentations et donc ses éléments de discours ont également été muséifiés, figés dans le temps… Ceux qui possèdent le bagage minimum pour aborder l'art contemporain peuvent s'en tirer avec un cartel et une feuille A4. Pour les autres, s'ils sont venus une fois, on ne les y reprendra plus ! Et ce n'est pas une visite guidée qui les aidera à dialoguer avec une installation faite de coupures de journaux et de bouteilles en plastique …
Lorsqu'on lit la littérature sur le Mac Val (centre d'art installé en banlieue), nous avons l'impression qu'on nous parle d'une expérience aussi phénoménale que la mission Apollo ! « Il y a un public pour l'art en banlieue — no kidding ! Vivement que vous nous inventiez l’eau chaude!
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La note d'intention du 104 était censée rapprocher des populations aux revenus peu élevés et/ou issues des anciennes colonies des bourgeois-bohèmes. Quelqu'un a-t-il cru ce pieu mensonge ? Peut-on croire que la mère voilée presque illettrée va se retrouver au côté d'une bobo du Marais impatiente de découvrir la dernière performance d'un vidéaste danois ? C'est beau de rêver…
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Ce qui s'est passé dans la réalité c'est que les uns sont venus s'installer dans un des quartiers les moins chers de Paris parce qu'en prime, avec le 104, ils avaient Tai Chi le dimanche matin, et moins de maghrébins en jogging qui leur font serrer le poing sur leur iPhone en rentrant. Car ces mêmes maghrébins, avec l'arrivée du 104, sont de plus en plus nombreux à s'être retrouvés avec une carte orange trois zones. Les lieux de culture contemporaine ne servent pas à la rencontre mais exclusivement à la gentrification. C'est beau la Culture qui « distingue » !
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Comme il s'agit d'un enjeu de classe, la gauche a utilisé la Culture comme karcher social aussi bien, voire mieux, que la droite, sans que cela ne gêne personne. Et surtout pas ceux qui ont dégoté un travail dans ces structures ! La mixité sociale est inscrite dans la note d'intention… Et cela leur suffit ! Continuons comme cela et les prochains projets verront apparaître des manifestations de pauvres contre leurs installations, car comme toute forme d’objet utilisé pour discriminer, on finit par voir leur fonction latente, lorsqu’on les subit of course...
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Le monde des « curateurs » se trouve quand même dans un inconfort certain. Ils représentent l'élite du progressisme et ont lu Karl Marx et Herbert Marcuse. Il faut bien assumer un jour ou l'autre, et la mauvaise conscience fait moins bien passer le petit four que les bulles… Il y a la perception dans ce milieu, bien avant le rapport de la Cour des Comptes, de l'existence d'une réelle lacune. Mais aucun moyen viable n'a pu (ou su) être trouvé pour y remédier.
Nicolas Bourriaud, commissaire d'exposition et ancien MC du Palais de Tokyo, a problématisé un élément constitutif de l'Art et en a profité pour faire sous traiter par la même occasion la mission relationnelle et médiatique du musée par l'artiste, et bien sûr a créé un mouvement (ça faisait longtemps qu'il n'y avait pas eu un nouveau mouvement, il été urgent de le faire..!).
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C'est là une belle démission du médiateur qui pose le cœur de son travail comme une problématique consubstantielle de l'œuvre et de l'artiste, alors que l'histoire de l'art montre bien que l'espace occupé par l'art est justement une réponse à cela (pas besoin de Bourriaud pour savoir que le Land Art, par exemple, modifie la relation à l'œuvre d'art). Pendant que les artistes ont augmenté les surfaces de relation possible, les commissaires d'exposition se sont évertués à réduire les connexions de médiation avec l'Art.
Bref, tout le travail de Bourriaud dans son esthétique relationnelle a été de constater que les artistes faisaient leur boulot pendant que lui, le médiateur, les regardait bosser… Grâce à Bourriaud le visiteur a pu boire un café assis sur un canapé avec l'artiste et se voir intégré dans l'œuvre: c'est tellement chic ! Mais cela n'a pas modifié le panel des gens qui allaient voir l'exposition.
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Je ne suis pas critique d’art et ne souhaite pas discuter de l'esthétique relationnelle, mais cette démarche qui la sous-tend et qui veut que la médiation soit interrogée du seul angle de l'œuvre et de l'artiste est d'abord un moyen inconscient (en tous les cas, je l'espère) de perpétuer l'emprise sur l'art d'une élite en niant la possibilité d'une médiation consistante autour de l'œuvre. Si Bourriaud avait été un déclassé et avait pu voir un jour le monde de la culture d'un point de vue extérieur, il aurait certainement révolutionné celui du commissariat en créant une « éthique relationnelle ».
Si l'Art est en mutation constante, les médiateurs de l'Art sont figés dans leur caste et ne produisent que des médiations adaptées à celle-ci... En ne faisant pas de médiation et en laissant les murs de l'exposition blancs, aseptisés, ils entérinent le contrat tacite et profondément discriminant que le visiteur vient avec sa propre médiation.
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