Le médicament, origine du mal ?

Ma première véritable crise de migraine, je l’ai eue au début des années 2000 en rentrant de New York. Un enfer de douleur attisé par la pressurisation qui affecte le système sanguin lors des voyages en avion. À l’époque, comme tous les migraineux qui s’ignorent, j’avais mis ce malaise sur le compte d’une indigestion puisque la vraie migraine, outre les céphalées, s’accompagne de nausées. Ce jour-là, en m’entendant geindre, une passagère avait cru bien faire en me tendant une boîte d’Excedrin, l’un des antimigraineux que l’on peut se procurer sans ordonnance aux États-Unis. Une demi-heure après avoir avalé deux comprimés, j’étais tiré d’affaire. Les migraineux sont souvent euphoriques après une attaque. Là, j’étais carrément surexcité, heureux comme un miraculé d’avoir trouvé la panacée. Or, en réalité, c’est à ce moment-là, qu’entre ciel et terre, quelque part au-dessus de l’Atlantique, mon mal a réellement commencé.

filet
Pierre-Jean Chiarelli

par Pierre-Jean Chiarelli - Dimanche 01 mai 2011

Pierre-Jean est journaliste & rédacteur dans une organisation internationale. Agé de 39 ans, il vit et travaille à New York depuis 2002. Sa passion pour les musiques noires et son attrait pour la différence l'auront conduit d'abord à Londres, où il fait ses classes dans le journalisme musical, avant le grand saut new-yorkais.  

filet

Ma première véritable crise de migraine, je l’ai eue au début des années 2000 en rentrant de New York. Un enfer de douleur attisé par la pressurisation qui affecte le système sanguin lors des voyages en avion. À l’époque, comme tous les migraineux qui s’ignorent, j’avais mis ce malaise sur le compte d’une indigestion puisque la vraie migraine, outre les céphalées, s’accompagne de nausées. Ce jour-là, en m’entendant geindre, une passagère avait cru bien faire en me tendant une boîte d’Excedrin, l’un des antimigraineux que l’on peut se procurer sans ordonnance aux États-Unis. Une demi-heure après avoir avalé deux comprimés, j’étais tiré d’affaire. Les migraineux sont souvent euphoriques après une attaque. Là, j’étais carrément surexcité, heureux comme un miraculé d’avoir trouvé la panacée. Or, en réalité, c’est à ce moment-là, qu’entre ciel et terre, quelque part au-dessus de l’Atlantique, mon mal a réellement commencé.

L

e lobby pharmaceutique et ses prescripteurs représentent aujourd’hui une malédiction aussi calamiteuse que l’industrie alimentaire et les responsables du changement climatique. On l’a vu avec les hormones de croissance, le Mediator et maintenant l’orlistat en France. Aux Etats-Unis, où le meilleur et le pire sont toujours des spectacles sidérants, les scandales sanitaires d’envergure concernent l’accoutumance induite aux calmants et la prescription de cocktails d’antidépresseurs et d’anxiolytiques suicidogènes, en particulier aux vétérans des guerres d’Irak et d’Afghanistan.

Vous avez tous entendu parler de l’addiction de Chandler, de la série Friends, à l’hydrocodone, un analgésique dérivé du paracétamol, et des théories sur les causes exactes de la mort de Michael Jackson, bien sûr, mais aussi d’Heath Ledger et de Brittany Murphy, tous défoncés sur ordonnance aux antidouleurs. Tous des victimes présumées des effets secondaires, dont le redoutable effet rebond, générés par l’arrêt de certains médicaments après une consommation excessive. Durant cette phase, l’organisme, pris de court, déjà en manque, peut inverser le processus d’élimination en réabsorbant des restes de drogue déposés dans le duodénum pour les réinjecter dans le plasma. L’effet paradoxal et hautement indésirable étant que cette remontée du médicament déclenche exactement les symptômes dont celui-ci est censé vous débarrasser. Vous vous ruez alors sur les cachets et vous voilà en surdose, toxico malgré vous.

 

Ce cercle vicieux est in fine plus terrible encore quand le médicament, en réduisant la douleur, apporte du plaisir. Détournés de leur usage thérapeutique, les analgésiques contenant des opiacés comme les planantes thébaïne et codéine font désormais partie de la dope qu’utilisent les jeunes Américains pour s’éclater le weekend.

 

Littéralement, si l’on en croit un article dérangeant du New York Times sur la situation dans l’Ohio, où, depuis 2007, le nombre de décès par overdose de médicaments et crimes associés dépasse, chez les jeunes, celui causé par les accidents de la route.

Apparemment, dans la bourgade de Scioto County, on trouve des retraités sans le sou qui revendent sous le manteau leurs cachetons aux ados. Wow. 

 

 

Psy de mèche avec l'Industrie

 

L’aspect social du phénomène laisse interdit. Mais que dire quand l’affaire prend un tour politique ? Le New York Times, encore lui, a enquêté sur les suicides de vétérans d’Irak et d’Afghanistan, dont le cerveau post-traumatisé avait été cramé par d’improbables mélanges d’antidépresseurs, d’analgésiques, de sédatifs et de somnifères. De quoi scotcher un étudiant français en première année de psychiatrie. Mais il est vrai qu’aux États-Unis, nombre de psychiatres libéraux sont soit d’anciens commerciaux de mèche avec les laboratoires pharmaceutiques, soit des gens ayant entamé une seconde carrière sur le tard. Bref, ils sont docteurs comme vous et moi.

 

La gestion de la souffrance psychique est fréquemment discutée dans ce pays, qui, en appliquant le principe du docteur Knock voulant que les gens bien portants sont des malades qui s’ignorent, découpe les pathologies — névroses, psychoses, hyperactivité, TOC — en des sous-catégories auxquelles correspondent autant de marchés hyper lucratifs. Des marchés avec leur molécules star — les blockbusters —, leurs immenses débouchés éditoriaux (600.000 titres santé répertoriés sur Amazon.com) et leurs impayables, si l’on ose dire, pubs télé. L’heure de pointe de la diffusion de ces spots interminables (pour éviter les procès, on égrène jusqu’au ridicule les innombrables mises en garde, contre-indications et effets indésirables) se situe le matin, entre 8 heures et 10 heures, sur les grandes chaines nationales.

 

J’ai une détestation particulière pour ceux, dégoulinants et mensongers, vantant les mérites ô combien variés de Cymbalta, une saloperie qui a été marketée d’une manière particulièrement démoniaque. En gros, la duloxétine, le principe actif de cet antidépresseur qui, tant qu’on y est, traite aussi l’anxiété et les neuropathies, viendrait en ultime ligne lorsque tous les autres protocoles ont échoué. Une sorte de chimio miracle pour les personnes dont le système nerveux central n’est plus guère ébranlé par la prise de Xanax (benzodiazépine) et de Zoloft (sertraline), deux antidépresseurs pourtant très puissants.

 

 

 

Effets secondaires

 

En tout cas, aussi différentes ou combinables soient-elles, ces drogues partagent un même effet secondaire, en l’occurrence le plus kafkaïen: elles sont potentiellement suicidogènes. Oui, une pilule du bonheur qui, quand elle fonctionne mal, vous pousse à vous foutre en l’air. Il faut un sacré recul pour appréhender l’absurdité de la chose. C’est comme mes antimigraineux qui donnent des maux de tête. À ce propos, il faut avoir vu la mine du neurologue reconnaissant, un rien gêné, qu’il est possible que ce soit sa prescription qui, en induisant l’effet rebond, ait chronicisé le mal.

 

En clair, si il y a bientôt dix ans je n’avais pas pris des doses assez importantes d’antimigraineux, il est probable qu’aujourd’hui je serais débarrassé de cette maladie handicapante dans ses manifestations les plus sévères.

 

Si la santé a remplacé le salut (Foucault), elle est devenue, au passage, dans nos sociétés capitalistes, l’une des mannes stratosphériques d’industries engagées dans une entreprise formidablement cynique. Au bout de la longue chaîne programmée d’empoisonnement de la terre, de l’air, de l’eau et du plasma humain, le capitalisme récupère un nouveau type d’individu: le client-patient, virtuellement centenaire et qui, dans cette optique, sera réduit à consacrer une bonne partie de son existence à payer des consultations, des ordonnances et des hospitalisations. Sans compter les séances chez le psy pour se remettre de tout ce stress.

 

Sur ce, et parce que nous ne sommes plus que des hommes conditionnés, je m’en vais consulter le site de référence PubMed, pour voir s’il y a du nouveau dans le traitement des migraines. Puis, après ça, je vais essayer de retrouver sur Youtube le reportage de TV5 montrant le pied-de-nez involontaire de Kadhafi à l’Occident. Dans ce film, des sbires du colonel dévoilent aux médias du monde entier les soi-disant tonnes de drogues envoyées par Al-Qaeda pour corrompre la jeunesse locale. En fait, des cartons remplis de boîtes de paracétamol périmé. Ah, le fameux côté farceur des Arabes…


Pierre-Jean Chiarelli

Imprimer

Enregistrer en PDF

Partager sur facebook

Partager cette article sur TwitterPartager sur Twitter

Restez dans la boucle

FacebookRetrouvez Minorités sur Facebook

TwitterSuivez Minorités sur Twitter