Education bubble

Nous commençons à peine à réaliser l’ampleur des conséquences que la crise des subprimes, et du crédit en général, va avoir sur les économies occidentales — on parle maintenant d’une nouvelle crise du crédit, mais subie par les États eux-mêmes — qu’une rumeur de plus en plus tenace se fait entendre aux États-Unis: il y aurait une nouvelle bulle. Non, on ne parle ni de la surévaluation de Facebook, ni de la spéculation énergétique post-Fukushima, ni du bulletin de santé de Steve Jobs, mais d’éducation. Ça annonce une sale remise à plat des perspectives pour les nouvelles générations.

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Laurent Chambon

par Laurent Chambon - Lundi 25 avril 2011

Laurent Chambon est docteur en sciences politiques, spécialiste des minorités en politique et dans les médias, ancien élu local travailliste à Amsterdam et chercheur en sciences politiques, et est co-fondateur de Minorités.

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Nous commençons à peine à réaliser l’ampleur des conséquences que la crise des subprimes, et du crédit en général, va avoir sur les économies occidentales — on parle maintenant d’une nouvelle crise du crédit, mais subie par les États eux-mêmes — qu’une rumeur de plus en plus tenace se fait entendre aux États-Unis: il y aurait une nouvelle bulle. Non, on ne parle ni de la surévaluation de Facebook, ni de la spéculation énergétique post-Fukushima, ni du bulletin de santé de Steve Jobs, mais d’éducation. Ça annonce une sale remise à plat des perspectives pour les nouvelles générations.

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Le New York Times a dégainé le premier, avec un article assez dur: « Is Law School a Losing Game? » On y découvre l’histoire de ces brillants étudiants qui ont emprunté pour devenir avocat surpayé comme dans les films, et qui se retrouvent au chômage, avec des dettes énormes. L’ironie de ces histoires est que ces avocats sans travail ont suffisamment bien étudié le droit pour savoir comment ne pas avoir à rembourser leurs dettes, la plupart ayant opté pour la survie autour du seuil de pauvreté pour ne pas devenir esclaves de leurs créanciers. 

On retrouve les mêmes histoires à propos des Med Schools, les très onéreuses écoles de médecine américaines. Plus largement, avec la crise des subprimes, beaucoup d’Américains ont perdu les économies qui auraient permis à leurs enfants d’aller étudier à l’université: certains ont opté pour les universités publiques, bien moins chères, et d’autres ont tout simplement renoncé à poursuivre leurs études. Et pour ceux qui s’obstinent et qui n’ont pas des parents riches, l’endettement est la seule voie.

 

D’ailleurs, les frais de scolarité ont augmenté comme rarement auparavant. Les universités font de leur mieux pour que leurs étudiants obtiennent un crédit qui leur permette de payer ces frais de scolarité exorbitants, et sont pour cela dans une course aux étudiants bancables, quitte à baisser le niveau, bidouiller les statistiques et multiplier les diplômes plus ou moins bidons. Beaucoup de Law Schools publient ainsi les statistiques de rémunération moyenne de leurs anciens étudiants... sauf qu’il s’agit uniquement de ceux qui ont trouvé un travail comme avocat. Si elles publiaient le salaire moyen de tous leurs anciens étudiants, il est probable que leur diplômes seraient bien moins attrayants.

 

Les universités mentent autant sur les salaires des futurs diplômés que les vendeurs de crédit immobiliers ont pu mentir sur l’augmentation infinie et garantie du prix de la pierre. Nous sommes dans une pyramide de Ponzi géante, avec pour gogos les jeunes qui veulent faire quelque chose de leur vie.

 

L’Economist parle d’une bulle éducative. Le mécanisme est simple: les gens cherchent à se protéger des incertitudes, et les comportements identiques par millions font qu’une bulle se crée. C’est ainsi que la bulle immobilière a vu le jour: comme on avait annoncé que les retraites seraient plus maigres que prévues, tout le monde ne jurait que par la pierre comme valeur refuge. Sauf que si tout le monde veut acquérir un bien immobilier alors que l’offre n’augmente pas en conséquence, les prix augmentent. Jusqu’à ce que la bulle explose.

 

Maintenant que l’immobilier est à la fois inabordable (les prix n’ont toujours pas baissé autant qu’il faudrait et l’accès au crédit a été fortement réduit) et clairement une voie sans issue s'il s'agit de sécuriser son avenir, que les CDI sont une espèce en voie de disparition et que la précarité s’installe partout, la nouvelle mode est « l’économie de la connaissance ». On investit dans l’éducation, en pensant que cela va apporter de la richesse et de la stabilité. Forcément.

 

Malheureusement, ce n’est pas aussi simple.

 

 

L'université, machine à clones

 

Tout d’abord, l’université (et ses avatars) n’est pas nécessairement l’endroit où l’on forme les créateurs de richesse: Steve Jobs, Mark Zuckerberg ou Bill Gates, pour ne citer que les college dropouts américains les plus riches, n’ont jamais obtenu leur diplôme et n’ont pas trouvé leur voie grâce à l’université. Au contraire. À tel point que le fondateur de PayPal a offert 20 bourses de 100.000 $ aux étudiants qui abandonneraient leurs études universitaires pour créer leur entreprise high-tech.

Pour être moi-même passé par quelques grandes écoles de la République, je peux vous assurer que l’usine à clones obéissants et conformistes marche au moins aussi bien en France qu’aux États-Unis. Ce n’est pas en passant par Sup de Co, l’IEP ou Centrale qu’on va nécessairement développer les facultés qui vont nous aider à créer l’entreprise superprofitable de demain.

 

Ensuite, nous sommes en compétition dans beaucoup de domaines avec les diplômés du Tiers Monde, Chine et Inde en tête, où les salaires sont bien moindres qu’ici. Beaucoup de branches sont encore protégées par la langue et des exigences de nationalité, mais d’autres sont sévèrement touchées, en particulier dans les sciences dures et dans les domaines technologiques, là où le plus de richesse est créée.

 

 

Des cerveaux artificiels...

c'est maintenant

 

Enfin, et c’est selon moi la chose la plus angoissante, il ne faut pas oublier que les progrès de l’automatisation commencent à avoir des conséquences pour les métiers intellectuels. On a commencé par des robots sur les chaînes de production, mais l’informatisation commence à toucher aussi les cadres. Pensez au drame des ressources humaines chez France Telecom, où les agents ont été remplacés par des programmes informatiques. La vague de suicide n’a fait que révéler cette automatisation, elle ne l’a pas arrêtée. Les traductions sont réalisées avec l’aide de machines, et même la production de nouvelles est encadrée par les logiciels qui font du data mining pour fournir les fermes de contenus, transformant les journalistes en pisse-copies spécialiste du copier-coller. On est loin du cliché romantique du journaliste futé, fouineur, indépendant et intellectuellement affuté.

 

Jusqu’ici, les métiers exercés par les classes inférieures et moyennes ont été rendus obsolètes par les robots et les logiciels, mais ce sont désormais les cadres qui sont touchés. Les tâches routinières, même intellectuelles, sont de plus en plus automatisables, et c’est désormais le droit, la finance ou l'ingénierie qui sont touchés. Ça va être vraiment sanglant.

 

 

Pourtant, au niveau politique, on assiste à la fois à une volonté de privatisation, et à la fois à une tendance fétichiste sur la question de l’éducation. Avec la crise, les gouvernements sabrent dans les budgets de l’éducation partout en Occident, et surtout essayent de faire peser le coût de l’éducation sur les personnes. 

 

Aux Pays-Bas, le gouvernement veut que les étudiants financent leurs études par des emprunts, en imaginant par ailleurs que le « marché » va optimiser le choix des filières: s’ils doivent s’endetter pour tellement d’années, les étudiants vont forcément faire des choix utilitaires et renoncer à aller étudier des choses inutiles comme la philosophie, la sociologie ou l’histoire de l’art.

On assiste déjà à la fermeture de certaines facultés, surtout dans les sciences dures et humaines, au profit des filières qui sentent la thune: finance, droit et média. Quand on connaît la réalité du monde des finances, du droit ou des média, où une armée de petites mains mal payées finance le train de vie des quelques gros poissons, on se dit que le « marché » a encore du travail pour rationnaliser le rapport entre l’offre et la demande.

 

Pire, les organismes chargés de fournir la connaissance de façon rationnelle sont pris dans cette bulle spéculative. Il y a l’histoire de l’Université Pasqua, dont le niveau n’est pas à la hauteur du coût, et où les bonus et les salaires mirobolants ponctionnent les finances. En Hollande, il y a la chaîne des écoles professionnelles InHolland, qui s’est récemment trouvée au centre d’un scandale de traffic de diplômes, de bidouillages de résultats d’examens pour améliorer les statistiques et surtout d’une surenchère de diplômes bidons pour mieux traire les étudiants.

Pour quiconque connaît un peu le monde de l'éducation supérieure, il est évident que d'autres scandales de ce type vont se suivre et se ressembler.

 

 

L'économie de la connaissance,

le nouveau pipeau à la mode 

 

La France semble moins touchée parce que le coût de l'éducation est, pour l'instant, en grande partie collectif. Les étudants sont pauvres et les familles doivent supporter leurs enfants qui étudient, mais on n'est pas encore dans une configuration à l'américaine d'endettement massif.

Mais la France reste un des plus gros exportateurs de docteurs en Occident, et est passée maîtresse dans la fabrication de chômeurs surdiplômés. Autant dire que penser que les gouvernements vont continuer à financer cette entreprise de plus en plus coûteuse, c'est être en plein déni. Si ce n'est pas Sarkozy qui va sabrer dans l'enseignement (mobilisation des enseignants oblige), ce sera son successeur. Surtout s'il/elle est de gauche, d'ailleurs.

 

Partout on continue à entendre le même refrain: économie de la connaissance, investir dans l’éducation, se former toute sa vie, etc. À en croire certains, tout cela n’est qu’une façon de nous faire oublier que la crise s’annonce beaucoup plus profonde que prévue. Avec la bulle de l’éducation, nous ne sommes pas loin d’une crise de civilisation totale. 

 

Les capitalistes n’avaient plus vraiment besoin de nos corps puisque le reste du monde en offrait de moins chers, on a viré les ouvriers. Ensuite ils n’ont plus vraiment eu besoin de notre consommation, puisque le reste du monde peut consommer à notre place avec moins d’exigences éthiques ou de qualité. On a fermé le robinet du crédit. Et maintenant ils n’ont même plus besoin de nos cerveaux, il y des machines pour ça, et pour les cas difficiles il y a d’autres cerveaux ailleurs, plus jeunes, mieux et moins chers. Et on vire les cadres.

 

C’est pas angoissant, tout ça ?


Laurent Chambon

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