La nuit des logos morts vivants
par Didier Lestrade - Dimanche 24 avril 2011
Journaliste, écrivain, co-fondateur d'Act Up Paris et de Têtu, Didier Lestrade a toujours été en dehors du placard, comme gay, comme séropositif ou comme activiste. On dit qu'il est méchant, en fait il dit juste ce qu'il pense.
Quand on arrive à Chaumont, dans la Haute-Marne, la première chose que l’on remarque à la gare, ce sont les grandes photos de Charles De Gaulle et on réalise, parce qu’on n’a pas pris la peine de vérifier sur Google, que l’on est juste à quelques kilomètres de Colombey-les-deux-Eglises. OK, je n’ai jamais aimé De Gaulle et je n’ai pas changé d’avis, mais je ne me suis jamais imaginé si près de l’immense Croix de Lorraine en ciment construite en 1972. Qui est déjà un énorme logo de 43,50 mètres de haut.
C
haumont est surtout connue pour son musée du livre et de l’affiche et son festival international de graphisme auquel j’ai été invité cette année comme jury. Dès la sortie de la gare, on remarque aussi le Garage, un imposant bâtiment des années 40/50, actuellement vidé de ses entrailles, qui deviendra bientôt un multiplex de cinéma, juste en face de la gare, je rappelle, ce que je trouve génial pour un cinéma, je ne sais pas pourquoi. Juste derrière, l’ancien immeuble de la Banque de France, qui abritera bientôt le nouveau musée de l’affiche et son service de graphisme. Tout ce quartier est en train de devenir un noyau culturel tourné directement vers l’arrivée des trains. Le 22e festival de l'affiche et du graphisme est mené par une équipe de jeunes passionnés par ce qu’ils font, dans des conditions techniques de travail que je trouve formidables pour une ville de 25.000 habitants, dans une région un peu coupée du monde.
Pendant deux jours, nous avons regardé des centaines d’affiches et d’objets divers et si je ne peux rien dire sur nos décisions (suspense, les prix seront discernés dans quelques semaines), j’ai trouvé cette expérience excitante, d’autant plus que je ne suis pas un professionnel de la profession, comme on dit.
Il y a beaucoup de sérieux et de drôlerie dans tout ce processus de jugement du graphisme, un des domaines de création où tout est pointu avec des conséquences culturelles, commerciales, industrielles. A partir d’un certain moment, j’ai commencé à bloquer sur les nombreuses affiches de théâtre que je jugeais inacceptables, même quand elles étaient belles, à cause de la guirlande de logos en baseline. On y voyait tous les symboles des régions de France, plus laids les uns que les autres.
Je connais deux personnes qui sont spécialistes de cette catastrophe graphique, c’est Loïc Prigent et Laurent Chambon. Je ne sais pas pourquoi, ils sont bretons tous les deux mais bon. Laurent a écrit plusieurs textes sur son blog et sur Minorités sur ces régions françaises qui rivalisent de ringardise en matière de logos. Ca le rend fou et ça me rend fou aussi. J’ai fini par me tourner vers Michal Amzalag qui, avec Mathias Augustyniak de M/M, est président du jury cette année, et qui m’a invité à y participer. Je lui a demandé: « Mais, dans le graphisme, dans les revues ou dans les blogs, il n’y a personne qui pétitionne contre ça ? ». Il m’a répondu que non, ça désespérait tellement les créateurs qu’ils avaient jeté l’éponge comme on dit.
Et c’est comme si je débarquais à chaque fois. Pour moi, le graphisme et le design sont des choses si répandues à notre époque que je ne comprends pas que personne ne s’oppose à cette manière de dégrader la conscience esthétique du pays entier en commençant, au niveau le plus proche, le plus facile à gérer, celui de la municipalité, de la région. Depuis quinze ans, toutes les régions, les unes après les autres, ont fait des concours, lancé des appels à création, tout cela pour en arriver à du graphisme sous standard qui pulvérise les parangons du non-graphisme. Chacun de ces logos, c’est 50.000 euros ou beaucoup plus qui ont été dépensés pour du caca. Pour compliquer le tout, presque toutes les régions et villes ont plusieurs logos pour telle ou telle activité et tout ça se supperpose sans unicité de ton. Une catastrophe, je vous dis.
Logos ≠ Blasons
Je n’aborderai même pas ici le processus de décision, ces boites de com qui proposent des slogans trés nunuches en général. Je ne dirai rien sur mes doutes esthétiques concernant les attributions des marchés à certaines agences qui doivent tous être super fières de leur création qui sera ensuite reproduite sur tous les plans de la vile, des dépliants touristiques, les sets de table de pizzerias, les brochures de syndicat d’initiative. Je ne me moquerais pas, et pourtant je pourrais, sur le cliché qui consiste à incorporer au logo une sorte de virgule qui montre à quel point il y a du mouvement dans la région, et woaou, t’as intérêt à t’accrocher car on vit à 100 à l’heure et je t’assure que le réaménagement du territoire, ça décoiffe dans la Basse Normandie. Et je renvoie aux textes de Laurent quand il compare ce que l’on fait en France avec ce qui se fait à l’étranger où, au moins, on tente de marier l’ancien (les blasons, les couleurs de régions, les drapeaux) et le moderne (le graphisme, la typo). En France, c’est souvent un exemple supplémentaire d’éradication des particularités régionales, l’histoire, le patrimoine, le folklore, tout ce dont on arrête pas de nous parler tout le temps, et qui se trouve ici uniformisé, sûrement pour attirer des industriels qui ne viendront pas quoi qu’on fasse.
Je trouve que c’est un sujet représentatif de ce qui nous intéresse à Minorités. Comment, au niveau local, on arrive à dénigrer et effacer toute une spécificité pour faire comme le voisin. Si cette esthétique est le résultat d’une consultation locale, avec un avis demandé à la population (enfin, on sait aussi comment ça marche parfois la démocratie participative, il suffit de regarder Les Halles à Paris), c’est encore pire car c’est vraiment une instrumentalisation de la population qui ne se prononce pas toujours, on le sait, vers le plus novateur. Tout est mis au même niveau dans la République des logos de ploucs. Les gens sont heureux et fiers car on ne leur donne pas une image qui pourrait être intellectuellement insultante car elle serait « trop belle ». Cela me rappelle la grande époque d’Act Up: il fallait taper sur la table quand quelqu’un voulait imposer le visuel le plus laid, uniquement parce que ça venait de la « base » et qu’il fallait parler au niveau du sol pour être mieux compris par tous.
On a connu ça aussi dans la house et le clubbing quand, au milieu des années 90, les flyers ont été envahis de logos publicitaires, de sponsors qui ne sponsorisaient rien à part eux-mêmes, de « partenariats » entre marques qui se détestent, de juxtapositions de magouilles. Genre, on met une marque d’alcool parce qu’on a eu 25 bouteilles gratos, ou une marque de fringues car c’est un appel pour avoir une pub un jour, plus tard, ce qui n’arrive pas toujours, bien sûr. Les maisons de disques se sont mises à tomber dedans, connes qu’elles sont, dévaluant encore plus la magie du CD, envahissant un espace visuel normalement sous le contrôle exclusif de l’artiste et de son graphiste, et la presse a plongé dedans aussi, alimentant des jobs dans des « équipes commerciales » où un pauvre mec est là uniquement pour s’assurer qu’on va recevoir le PDF de logo de merde à mettre en bas d’une affiche de concert ou de n’importe quoi. On en est arrivé à penser que si une affiche n’avait pas 10 logos en bas, au moins, ça ne faisait pas sérieux, comme si c’était pas fini alors que c’est précisément lorsque c’est épuré que c’est fini.
Quand on a créé K.A.B.P. en 2000, je raconte toujours cette histoire, on avait un seul sponsor, Samsung, et on était parvenus à les convaincre qu’il était préférable pour eux de ne pas figurer sur les flyers et affiches du club. « Donnez-nous 25.000F par mois et on vous offre la possibilité de ne pas être visible du tout ! Ils avaient adoré, c’était tellement original ! Samsung avait compris que le bouche à oreille leur apporterait plus qu’un simple logo. Après tout, à chaque fois qu’on nous demandait (et c’était souvent) comment on avait fait pour avoir un mur de néons si jolis, on répondait : « Ben, c’est le sponsor, Samsung ». L’info venait directement de nos bouches, plutôt que d’une baseline de flyer. Au lieu de critiquer une marque parce quelle était présente, on la louait parce qu’elle était absente. Il doit y avoir un nom pour ce concept.
Logos de gauche
Pour revenir aux logos de régions, tout ceci pollue les affiches de théâtre, les posters de concerts et d’expo, le travail du graphisme. C’est comme si on imaginait les affiches de Magma avec le logo de la MJC de l’époque. Non, l’affiche doit communiquer une idée et cette idée est totalement détruite artistiquement lorsque le logo de la région apparaît. Si la région veut être représentée, c’est à elle de créer un logo qui s’adaptera à n’importe quel support, comme n’importe quelle grande marque. C’est le logo qui perpétue l’adhésion et la confiance. C’est le logo qui assure la fidélité envers la marque et qui nourrit sans cesse le commerce et l’industrie qui se cachent derrière. Et cela permet à chacun de se différencier par apport à la région voisine qui est souvent une région concurrente, soyons clairs là-dessus.
Et c’est là où j’apporte ma conclusion méchante. Vous savez quoi ? Ces régions sont toutes à gauche. En effet, la généralisation de ce look de logo, mi-moderne, mi-fait pour les vieux, coïncide avec l’arrivée de la gauche dans ces régions. « Attends, toi tu as une région avec un pré vert, je vais faire pareil ». Quand j’ai montré à Daniel Mason, un autre membre du jury de Chaumont, un type intelligent qui a travaillé avec les plus grands de la pop de Brian Eno à Peter Saville en passant par Massive Attack, quand je lui ai montré le logo de la Charente, qui représente la région avec un fond noir irrisé au centre, il m’a répondu du tac au tac: « Oh mon dieu, on dirait une région radioactive ! ». Et je me suis exclamé: « Mais c’est un contre-sens, c’est pourtant une des régions les plus écolo friendly de France... Et c’est le pays de Ségolène Royal ! Mama mia, tu as vu exactement le contraire que ce que le logo est supposé suggérer ! »
FAIL. O combien fail. Après, pour montrer comment c'est quand c'est joli, on voit le logo de Porto Càmara Municipal au Portugal, beau, simple. Ensuite celui de Stadt Zürich, magnifique, simple. Le Ministério da Cultura du Portugal, encore. Mégaclasse. Attendez, le Bundesministerium für Familie, Senioren, Kinderen, Frauen und Jugend, tellement beau qu’on voudrait dormir dedans. Et pour faire retomber, celui de la ville de Fleury-Merogis. Le Grand Angoulème qui, carrément, a plusieurs logos. Au moins, la Communauté Urbaine de Bordeaux et Roussillon, c’est correct, ça ne fait pas mal aux yeux. Dans le Rhône, on fait industrie cosmétique. Ad lib.
La nuit passée à Chaumont a été celle des logos qui pourraient être plus beaux. Il existe une nouvelle école française du graphisme qui explose dans tous les sens, la création et l'art, et on ne l'aiderait pas au niveau le plus symbolique? Toute cette génération qui réussit et qu'on ne sollicite pas. Et pourtant. C’est tellement simple de faire bien, il suffit d’éliminer tout le superflu. Ils savent le faire, eux.
