La guerre des générations est déjà perdue
par Guillaume Didier - Dimanche 24 avril 2011
Traducteur, exilé et misanthrope, Guillaume se passionne pour toutes les formes de communication qui ne nécessitent pas de rencontrer des gens en vrai. Il a hâte qu'on arrête de lui demander s'il est le porte parole du ministère de la Justice. Â
L’actualité japonaise ces derniers temps a été totalement dominée par le Grand Séisme du Tôhoku et la catastrophe de la centrale de Fukushima. En marge de ces annonces tragiques, la réélection du Préfet de Tôkyô, le 10 avril dernier, est passée presque inaperçue dans la presse étrangère. C’est pourtant de ce personnage atypique, âgé de 78 ans, que dépendent les destinées de 13 millions de personnes.
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our peu que l’on ait suivi l’actualité politique de l’archipel ces dix dernières années, le nom de Shintarô Ishihara ne peut pas laisser indifférent. Dans un pays où un premier ministre qui parvient se maintenir une année entière à son poste fait figure de héros d'exception, Ishihara a réussi se faire réélire pour la quatrième fois consécutive, soit pour un total de 16 ans, à la tête de la plus importante préfecture du Japon, brassant 12 billions de yen et employant 170 000 fonctionnaires. Cet article ne s’attachera pas à son bilan en tant que préfet (qui croit encore que l’on gagne des élections sur son bilan en 2011 ?) mais sur son image en tant que personnage médiatique sans équivalent.
Ishihara est en effet célèbre pour de nombreuses déclarations « problématiques » et autres « incidents » dont l’énumération ferait passer Silvio Berlusconi pour un membre des Chiennes de Garde. Tout est bon pour faire parler de lui et déclencher une levée de boucliers, tandis que l’homme, par ailleurs grand écrivain (Ishihara a reçu le prix Akutagawa, l'équivalent du Goncourt, 10 avant la naissance de Frédéric Lefebvre), ne se prive pas pour évoquer une certaine « licence artistique» pour justifier ses déclarations (quand elles ne sont pas, bien sûr, déformées et sorties de leur contexte alors que ce n’était absolument pas ce qu’il voulait dire). Petite sélection sur…
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— Les immigrés: farouche opposition au droit de vote des étrangers (c’est une expérience dangereuse, une idée absurde, etc)
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— Les pas d’chez nous: il faudrait se méfier des taïwanais, coréens et chinois (ressuscitant au passage un terme historique de sinistre mémoire) en cas de catastrophe à Tôkyô parce que ces gens-là en profiteraient à coup sûr pour venir au Japon et y organiser des crimes odieux.
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— Les fous: en quelle mesure peut-on dire que ces gens sont encore des êtres humains ? (lors d’une visite dans un hôpital psychiatrique)
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— Les pauvres: Les Working Poor (personnes en temps partiel) et les NEET sont des parasites et des incapables.
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— Les rôles dans la société: le mouvement pour l’égalité des sexes prend des tournures grotesques. [...] Si l’on ignore les différences entre homme et femme, il est évident que l’on ne peut bâtir ni famille, ni société
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— Les femelles: le fait qu’une femme puisse continuer à vivre après avoir perdu sa capacité à se reproduire est un gaspillage et un crime [...] Les hommes restent fertiles même à 90 ans, mais que des femmes puisse continuer vivre après la ménopause, et deviennent centenaires, voilà un problème dramatique pour l’avenir de la planète [...] La pire chose que le développement culturel ait créé, ce sont les vieilles.
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— Les homosexuel/les : J’ai pitié des minorités [...] En voyant ces couples d’hommes ou de femmes parader [durant la Gay Pride de San Francisco], j’ai eu vraiment pitié d’eux. Ils ne peuvent pas former des couples complets. Il regrette également que des homosexuels paraissent à la télévision japonaise comme si c’était normal.
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Il s’est également fait remarquer peu de temps après le tremblement de terre du mois de mars en déclarant que le cataclysme était une punition divine contre un Japon ayant oublié ses valeurs, ce que les victimes furent évidemment ravies d’apprendre.
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Un personnage en demi-teinte
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À côté de ces déclarations explosives, Ishihara sait aussi adopter des positions plus mesurées: par exemple, malgré certaines prises de position méprisantes vis-vis des personnes non-japonaises vivant dans l’archipel, il s’est déclaré en faveur d’une immigration abondante venue d’Asie, et de la création d’institutions officielles pour les accueillir dignement.
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Plus étrange encore: tout en étant résolument catalogué à droite, Ishihara est l’un des rares hommes politiques japonais ayant ouvertement et sévèrement critiqué la présence des cendres de criminels de guerre de classe A, tels que Hideki Tôjô, au sanctuaire de Yasukuni (auquel le premier ministre se recueille tous les ans). D’autre part, lors de l’adoption du poème Kimi ga Yo en tant qu’hymne officiel du pays, il a largement critiqué les relents ultranationalistes des paroles, ajoutant que l’idée que l’empereur soit l’incarnation de l’état est aussi ridicule que celle de le présenter comme un dieu humain. Dans un pays où le nationalisme a presque toujours eu le vent en poupe, Ishihara réussit à incarner un contre-courant plus actuel, en modernisant un discours qui n'a que peu changé en 130 ans et en l'adaptant au XXIe siècle. À 78 ans, il parvient à prendre des positions sur ces questions plus en phase avec son époque que bon nombre de ses collègues (car on trouve toujours des gens pour qui il est inacceptable de remettre en cause la place de l'empereur et son ascendance divine. Oui, oui.)
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La même ambiguïté pragmatique se retrouve dans ses déclarations sur les pays étrangers. Il s’est notamment plusieurs fois exprimé sur la Chine, en confiant par exemple que les jeux olympiques de Beijing [lui rappelaient] l’utilisation politique qu’avait fait Hitler de ceux de Berlin. Pour autant, toutes ses déclarations ne sont pas xénophobes, et il lui arrive parfois de prendre le peuple chinois en exemple. Car malgré son exposition internationale, Ishihara reste un élu local, et c’est aux Japonais qu’il s’adresse en priorité.
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Ishihara contre les jeunes
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À la suite d’une rencontre avec des étudiants Chinois, Ishihara s’est en effet déclaré enchanté de cette expérience, disant qu’il enviait la Chine d’avoir une nouvelle génération si énergique et pleine de vie, alors que les jeunes japonais seraient pathétiques, incapables de communiquer hors d’un forum sur internet, dépourvus d’identité, fuyant la réalité...
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Cette guerre d'Ishihara contre les jeunes japonais a éclaté pour de bon lorsqu'il a décidé de s'attaquer au contenu sexuel des manga et séries d'animation. Quand on est familier avec ces médias, on ne peut qu'approuver une tentative de limiter le contenu misogyne et la sexualisation à outrance de nymphettes aux proportions totalement irréalistes (mais pas dans le sens que l'on pourrait attendre dans une publication occidentale). Toutefois, la façon habituelle d'Ishihara de traiter le problème (imposer sa vision sans discuter ni transiger, car lui seul a raison et lui seul sait ce qui est bon pour la société dans son ensemble) a créé une levée de boucliers sans précédent de toute l'industrie, des plus grands éditeurs de tous horizons jusqu'aux auteurs amateurs (même lorsque le contenu de leurs publications ne les plaçait pas sous le coup de la nouvelle régulation).
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L'unanimité de cette condamnation, avec une mobilisation importante de producteurs comme de consommateurs, n'a reçu pour toute réponse qu'un mépris souverain du cabinet du préfet, et après une bataille portant sur la formulation de quelques articles, la loi a été modifiée en décembre 2010, au grand dam de tous les acteurs concernés. Pour tous, la réélection d'Ishihara est une catastrophe injuste et l'humiliation suprême. L'avant-garde de la production artistique japonaise, ainsi que les fers de lance d'une des industries et des vitrines les plus florissantes que le Japon ait produit ces dernières décennies, ont été mis au pas en un éclair par un homme politique d'un autre âge qui n'a, d'après ses dires, jamais ouvert de manga ni regardé de dessin animé.
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Le generation gap ne saurait être plus prononcé, et, en le réélisant, la majorité âgée du pays a entériné l'humiliation et la mise au pas de plusieurs générations de jeunes créateurs. C'est là qu'il faut chercher l'explication de texte de l'incroyablement stupide déclaration sur le châtiment divin que serait le tremblement de terre: c'est parce que le Japon contemporain se serait éloigné des valeurs honorables qui avaient court dans les années 50 à 80 qu'il est tombé en déchéance que même la planète ne supporte plus. Ces jeunes ont tort, nous avons raison, et les plaques tectoniques sont avec nous. Profitons de leur mouvement pour ressusciter et imposer les bonnes valeurs d'antan (qu'il s'est bien gardé de définir précisément, pour laisser à chacun toute latitude d'y placer ce qu'il veut).
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Il n'est pas étonnant que des pays vieillissants soient dirigés par des élites vieillissantes. Comme des Pokémon, ils sont partout: le préfet de Fukushima, qui gère la situation actuelle avec autant de sang-froid que possible, et le président de TEPCO, responsable de la centrale fautive et dont le premier refuse les excuses depuis le début de la catastrophe, ont tous les deux plus de 60 ans. Et presque 15 ans de moins que Ishihara... Comme chez nous, les arts et le show-biz consomment des starlettes de plus en plus jeunes, tandis que les postes sérieux restent réservés aux hommes d'une autre génération. Et comme beaucoup d'autres éléments de cet article, les parallèles avec la France sont aisés à tracer: par exemple, la plupart des personnages pressentis pour succéder à Nicolas Sarkozy en 2012 ont plus de 60 ans, à l’exception notable de Marine Le Pen. Combien d'électeurs se préparent à voter pour elle sur le simple critère qu’elle sent moins le formol que les autres ? Lorsque l'opposition entre générations devient si vive, et que l'oppression de l'une par l'autre se répète chaque jour (on peut, je pense, classer la bêtise d'Hadopi dans ces combats pour la rétrogradation de la société où les vieilles générations tentent d'empêcher le monde de trop dévier de celui qu'ils connaissent et maîtrisent), il n'est pas étonnant que certains recourent à des solutions radicales, sans s'inquiéter des conséquences, parce que l'extrémisme semble la seule issue.
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Parmi les rivaux malheureux d’Ishihara dans l’élection, le principal se nommait Hideo Higashikokubaru, 53 ans. Ancien comique, il s’était reconverti dans la politique en remportant l’élection à la préfecture de Miyazaki en 2007, où il avait rempli son mandat avec un taux de satisfaction écrasant. Miyazaki, l’une des préfectures les plus au sud de l’archipel, dix fois moins peuplée que Tôkyô, est l'exact opposé de la capitale, et Higashikokubaru savait que le challenge serait de taille. Orientant sa campagne vers les jeunes adultes, s’appuyant notamment sur internet, il a recueilli la majorité des voix des électeurs de moins de 40 ans. Il n’a hélas attiré que 22.6% des voix des électeurs de plus de 40 ans, contre 55.9% pour Ishihara. Dans une préfecture où près de 25% des habitants a plus de 65 ans, ce fossé générationnel s’est traduit par un écart de 15% entre les deux candidats. Lorsqu’on demande à Ishihara d’expliquer sa victoire il répond avec un sourire méprisant: Aucun des autres candidats n’avait ce qu’il fallait pour occuper cette fonction.
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Ishihara, le miroir des vieux
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Le message qu'Ishihara envoie à son électorat est simple et direct: il est l'homme de la situation. Il les protégera des changements sociétaux, et mettra les jeunes sauvageons et leurs jouets stupides au pas. Même à un âge où la plupart de ses concitoyens ne peut plus avoir de permis de conduire, personne ne peut diriger la préfecture mieux que lui. Qu'importe qu'il ait 82 ans quand il parviendra au bout de son mandat !
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Car quand un sexagénaire ou un septuagénaire vote pour Ishihara, c'est surtout pour l'image qu'il lui renvoie. Sans affiliation à aucun parti, ne dépendant de rien ni de personne, traînant à sa suite famille et aréopage, envoyant bouler les blancs-becs qui veulent le pousser la retraite ou changer des règles qui n'ont pas bougé depuis des décennies, il est l'homme de 78 ans que, sans doute, tout le monde de cet âge voudrait être.
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Mais ce vieillard ne peut maintenir ce cap qu'en se reniant le non-vieillard qu'il a été. Le mythe ne peut se soutenir que si l'on réussit à croire que rien n'a jamais changé, ni la société, ni soi-même, ni ses opinions, comme s'il était né à 78 ans.
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Lors du houleux débat sur la loi de censure des contenus sexuels mettant en scène des mineurs dans les manga et les dessins animés, plusieurs mauvaises langues ont noté que dans plusieurs romans de jeunesse écrits par Ishihara lui-même, notamment celui qui lui a valu le prix Akutagawa en 1955, ce genre de situations revenait souvent. Le livre, et le film qui fut tiré de l'œuvre phare l'année suivante, eut un succès considérable dans l'archipel, mais entraînant un certain nombre de faits divers glauques, notamment plusieurs cas de viols collectifs, où les jeunes criminels citaient le film comme la source d'inspiration principale de leur passage à l'acte (non, les tournantes, ça n'existe pas que dans les cités défavorisées françaises entre musulmans quand les télévisions veulent un sujet qui fait vendre..).
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Ishihara a refusé de répondre aux questions concernant son œuvre. La loi ne concernerait ni son livre, ni son adaptation cinématographique (mais, ironiquement, empêcherait sans doute de produire la série animée qui en fut tirée en 1986...). Mais Ishihara, droit dans ses bottes, a préservé son idée actuelle de ce que devrait être la liberté d'expression, à savoir qu'elle ne pouvait s'exprimer que dans les médias que les hommes de sa génération maîtrisent et utilisent, et toutes ces modes modernes qui n'en font pas partie n'ont pas droit au chapitre.
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En fouillant dans les déclarations passées d'Ishihara, ces situations de paille/poutre se multiplient. C'est le risque que l'on court en racontant tout et n'importe quoi dans les médias pendant cinquante ans pour se faire remarquer... La plus savoureuse date de 1975: à l'époque, Ishihara, âgé de 42 ans, se présentait déjà à l'élection au poste de préfet de Tôkyô. Mais c'est le préfet sortant, Ryûichi Minobe, qui remporta la victoire d'une courte avance. Peu avant l'élection, Ishihara avait déclaré avec tact: C'est l'heure d'un changement de génération. L'époque où l'on pouvait laisser la politique à des vieillards de 60 ou 70 ans au cerveau en pleine dégénérescence, comme monsieur Minobe, est terminée. Minobe avait alors 71 ans, 7 ans de moins d'Ishihara cette année...
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Les exemples abondent. Après avoir tenté de créer un nouveau parti pour revitaliser (c'est à dire mettre en conformité avec son monde intérieur) la scène politique, Ishihara a participé à la création de Tachiagare Nippon (Debout le Japon), un petit parti de droite dure, et dont le seul programme est d'écraser le Parti Démocrate (de centre-gauche), accusé de tous les maux et menant le pays à la ruine économique et morale à coup sûr, évidemment. Nul autre projet de gouvernement que cela, comme l’illustre la présence parmi ses membres fondateurs de personnalités s'étant dans le passé violemment affrontés sur d'importants sujets économiques et sociaux.
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Comme on pouvait s’y attendre pour un parti politique qui ne se fixe pas comme objectif de gouverner, mais simplement de reprendre le pouvoir et d'humilier ses adversaires (comme si le monde devait s’arrêter de tourner après les élections), la rhétorique du changement à tout crin, familière à tout français ayant suivi l'élection présidentielle de 2007, figure de façon prééminente dans ses déclarations d’intention. Le parti ne voit ainsi aucune contradiction à appeler de ses vœux un changement en profondeur de la classe politique et un rajeunissement générationnel de ses élites, alors que 4 de ses six fondateurs ont plus de 70 ans et le benjamin de ses parlementaires 67 ans.
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Un problème mondial
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Et c'est là que réside tout le problème des pays à la démographie vieillissante, en Asie comme en Europe: beaucoup de vieux ne se perçoivent pas comme vieux. Ceux qui ont passé leur vie à se battre contre les générations antérieures, paternalistes et accrochés à leur fauteuil, ils se retrouvent à reproduire le même schéma à leur tour, comme si leur vie adulte commençait lorsqu'ils atteignent enfin le fauteuil tant convoité.
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Plus largement, il est aisé de s'imaginer que lorsqu'on sera vieux, on se fera une raison, on acceptera la vieillesse et la déchéance physique, on se comportera dignement et avec sagesse (ou alors, pour ceux qui ne veulent pas y penser, on se suicidera quand on aura 50 ou 60 ans). Mais pour certaines personnes, ce moment d'acceptation n'arrive jamais. Ce « je serai vieux dans 20 ans" que l'on se dit quand on a 30 ans ne s'actualise pas lorsqu'on en a 50, ni, donc, lorsqu'on en a 70.
Et ce sont les sexa- et septuagénaires de Tôkyô qui ont porté l'un des leurs au pouvoir, par un désir purement narcissique de se regarder dans ce miroir flatteur, et malgré, ou parce que, la métropole traverse l'une des situations les plus dures de son histoire récente. 78 ans, ce n'est pas si vieux, et puis, on ne pouvait pas laisser des jeunes de même pas 60 ans gérer une situation pareille, qu'est-ce qu'ils y connaissent !
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Je veux croire que ces gens sont sincères lorsqu'ils continuent à se croire jeunes et en pleine possession de leurs moyens. Peut-être ont-ils réellement oublié les frustrations qu'ils ont connues lorsqu'ils étaient écrasés par des supérieurs de 20 à 30 ans plus âgés. Et peut-être Ishihara ne se rend-il pas compte de la cruauté qu'il y a à annoncer en février qu'il ne se représentera pas à son poste, qu'il prend enfin sa retraite, et qu'il laisse la place à son fils aîné (qui à 54 ans n'a jamais réussi à se dégager de l'ombre paternelle), puis pour changer d'avis moins d'un mois plus tard, repousser le rejeton dans l'ombre et conserver son siège au nez et la barbe de tous ces jeunots. Le commentaire désabusé du fils a quelque chose d'émouvant: c'est mon père, et en tant que membre de sa famille, j'aimerais qu'il prenne enfin le temps de se reposer... Y a-t-il seulement cru ?
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Voilà quoi ressemble un monde de vieux: un monde où toute votre vie d'adulte, vous vivrez dans l'ombre d'un vieillard limitant vos moindres faits et gestes, un patriarche absolument inamovible, où vous attendrez chaque jour qu'il crève enfin, où vous devrez néanmoins faire le beau devant lui chaque jour pour être choisi comme héritier parmi les autres prétendants de votre âge, puis, avec le temps, cinq ans, dix ans, quinze ans plus jeunes que vous. Votre vie commencera à 60 ans. Ou peut-être 65, ou 70. Avec l'allongement de la durée de vie, qui sait combien ces vieux resteront accrochés à leur rocher ?
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Bien sûr, ce n'est pas un scoop. Ce genre de situation existe depuis plusieurs siècles. Selon le point de vue que l'on peut adopter, on sera soit Michael Bluth, soit le Roi Lear. Ce qui est nouveau, en revanche, c'est la pente vertigineuse que nous présente la pyramide des âges. Quand tous ces baby-boomers se préparent à la retraite, et que beaucoup parmi eux s'accrochent toujours pour réaliser leurs ambitions, quel futur attend un jeune qui y pense en se rasant chaque matin ? « It gets better »... quand les octogénaires auront peut-être cassé leur pipe, comme ça les sexagénaires laisseront un strapontin aux mecs de 40 ans, qui, dans 20 ans, le laisseront arriver la position de toutous qu'ils ont maintenant, et dans laquelle il végétera pendant 30 ans avant de pouvoir réellement faire triompher sa vision du monde et de la société et l'imposer de force à ses petits-enfants et arrière-petits-enfants ?
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Et bien entendu, combien d'entre nous, lorsque nous aurons 50 ou 60 ans, aurons la clairvoyance de nous retirer et de laisser la place aux jeunes générations ? Qui aura le courage de céder sa place pour laquelle il a trimé toute sa vie à un jeunot incompétent, comme nous rêvons tous que cela arrive, nous jeunots et incompétents pour un regard plus âgé et plus mûr ?
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Car bien sûr, je n'essaie pas de dire que les jeunes sont forcément meilleurs que des vieux, et que tous ceux-ci sont des incapables rétrogrades. Je me rends compte que je n'ai pas épargné le pauvre Ishihara dans mon portrait, alors que mes parents m'ont inculqué le respect des personnes âgées... Il est totalement impossible, à l'heure actuelle, de savoir si le choix d'un vieux renard à poigne permettra à la capitale japonaise de se relever et de surmonter l'épreuve actuelle, de même que personne ne peut dire si Higashikokubaru aurait fait un meilleur boulot, ou s'il se serait laissé submerger par les responsabilités, parce qu'il lui manque les 25 ans d'expérience supplémentaires de son rival. Alors j'aimerais, pour finir, donner raison au doyen sur au moins un point précis: il a raison lorsqu'il dit que, s'il continue à gagner, c'est que personne n'est à la hauteur pour lui prendre sa place.
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Si aucune élite nouvelle n'apparaît dans un domaine donné, est-ce la faute des vieux qui monopolisent la parole, ou des jeunes qui ne font aucun effort pour la prendre parce qu'ils n'ont rien à dire ? Combien de jeunes loups s'assoupissent en attendant que le chef de meute cède sa place, pensant qu'il ne sert rien de se démener maintenant, que quelqu'un d'autre, probablement plus âgé, dira probablement ce qu'ils veulent dire, et que ce n'est pas la peine de s'épuiser maintenant ? Combien, parmi eux, aiguisent uniquement leurs crocs pour écharper leurs concurrents et s'accrocher à leur siège le plus longtemps possible, en délaissant totalement le travail intellectuel qui leur permettrait d'égaler leurs aînés ? Et quel genre d'élites patriarcales seront-ils à 70 ans si leur cerveau a uniquement travaillé à satisfaire leur ambition et n'a jamais réfléchi sur les problèmes de société qu'ils sont censés gérer ? Pourquoi, parmi tous les animaux médiatiques qui occupent les ondes françaises, personne n'a la clarté et la sagesse de l'octogénaire Michel Rocard ? Pourquoi, les leaders de la communauté gay du Marais ont-ils réussi à se débarrasser de leurs leaders encombrants en les virant en Normandie, mais sont absolument incapables de prendre leur place sur le point de vue idéologique, culturel et moral ? Nicolas Sarkozy s'est-il une seule fois représenté ce qu'il ferait après être président quand il se rasait, ou avait-il peur de se couper ?
